PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII
des associations passagères et fortuites ont été par habitude, ignorance, paresse ou précipitation, converties mal à propos en associations légitimes, essentielles et naturelles. La plupart des erreurs populaires , et beaucoup d'erreurs plus savantes n'ont pas d'autres sources que ces vaines associations.
Ce sont de semblables liaisons qui changent les religions en superstitions. Par une nécessité de notre nature, nous sommes forcés en parlant de Dieu de nous servir de termes humains, d'un langage figuré : si enfin nous voulons nous rappeler plus efficacement l'idée de la Divinité , nous choisissons pour la représenter une figure, un symbole quelconque. Qu'une habitude contractée dès l'enfance ait une fois attaché une forme et une figure à l'idée de Dieu, dans quelles absurdités une telle pensée ne nousjette-t-elle pas à l'égard de la Divinité (*) ?
Les symboles qui offrent la représentation matérielle d'une vérité morale sont facilement pris pour la vérité elle-même, soit qu'on oublie leur destination première, soit qne l'union des idées devienne telle que la plus apparente empêche de voir l'autre (**) .
(*) Cf. Locke, liv. II, ch. 33/§ 17, et aussi liv. I, ch. 3, § 16. Le guy , dont les rameaux toujours verts au milieu d'une nature morte étaient un symbole de l'immutabilité de la cause première dans la mutabilité incessante des créatures, passa près de nos aïeux pour Dieu lui-même. L'oignon, qui fait pleurer celui qui le coupe, emblème de la divinité, qui punit, dit-on, ceux qui l'offensent, fut, chez les Égyptiens , adoré comme une divinité :
Porrum et cèpe nefas violare ac tangere morsu. O sanctas génies , quibus hœc nascunlur in hortis JSumina! ( Juv., Sat., xv, 10. )
(**) Le sel était, dans l'antiquité, le symbole de l'hospitalité et de l'amitié. On s'en présentait au commencement du repas, comme on offre aujourd'hui du tabac. Renverser la salière était signe de rupture , et certainement d'un grand malheur, car il n'en est pas de plus grand que la discorde et la haine. Aujourd'hui on a oublié le symbole, mais on conservé l'union des idées de malheur et de sel renversé, et on a peur de la salière renversée.
Les préjuges moraux ne reconnaissent pas souvent d'autre origine que l'influence du principe d'association. Sous le règne de Charles II, dit Smith, « une conduite licencieuse » paraissait la marque d'une éducation libérale. On associait » alors de telles mœurs à des idées de générosité, de sincé- » rite, de magnanimité, déloyauté, elles semblaient prou- » ver que celui en qui on les observait n'était pas un puritain, » mais un homme d'un rang honorable. Au contraire, l'aus- » térité dans les mœurs , la régularité dans la conduite , » étaient hors d'usage et contraires au ton de la bonne com- » pagnie. » On les associait dans ces temps et dans ces lieux, aux mœurs et au langage du peuple, à des idées de ruse et d'hypocrisie. Et en France, et bien après les temps de Charles II, combien de fois n'en est-il pas arrivé autant? Combien de fois n'a-t-on pas exalté le sans-façon de quelque aimable liber Un? Combien de sympathies ou d'antipathies conçues, combien de beaux sentiments accordés ou refusés sur la vue misérable de la couleur ou de la forme de quelque vêtement ?
Ce n'est guère que par les associations d'idées que l'on peut rendre compte du goût de certaines époques dans la littérature et dans les beaux-arts en général. L'alliance continuelle de l'idée de beauté avec telle ou telle forme , nous rend presque incapables de séparer ces deux idées une fois unies -, il est difficile de dire jusqu'à quel point de monstruosité nne association d'idées fausses peut dégrader l'art.
Paracelse et tous les médecins de son époque, imaginant que dans sa toute-bonté Dieu n'avait pas voulu laisser à l'homme le soin toujours pénible et souvent infructueux de rechercher par l'expérience les moyens de porter remède à ses maux, persuadés d'ailleurs qu'il existait un rapport mystérieux de ressemblance entre la maladie et le remède à employer, pensèrent que Dieu avait mis une analogie parfaite entre la propriété d'une plante , d'un animal , ou