PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII
du plus haut intérêt pour la science, et pour la sagesse, cette science en action (Damiron). C'est l'habitude de rechercher cette sorte de rapports qui rend l'homme capable de réfléchir et de méditer. Chez celui qui l'a pleinement contractée, tous les phénomènes intellectuels, tous les souvenirs, de quelque nature qu'ils soient, les observations les plus superficielles, tout prend le caractère de la réflexion , tout se rapporte au vrai, à la nature des choses, et produit pour la science les plus heureux résultats. C'est donc à cette habitude d'attention et de souvenir que sont dues ces connaissances à la fois positives et profondes, qui embrassent dans leur ensemble toute une suite de phénomènes, les coordonnent et les expliquent. La vraie science n'est pas autre chose.
150. Lorsqu'au contraire l'attention s'est arrêtée à de vaines relations de temps ou de lieu, de simultanéité ou de succession fortuite, de ressemblance ou de différence dans les mots, ou à d'autres relations tout aussi étrangères à la vraie nature des choses, les souvenirs se lient nécessairement encore par ces relations et nous revoyons les choses unies par ces rapports insignifiants. Si tout s'arrêtait à la simple reproduction du souvenir, il n'y aurait pas grand mal, mais comme le fait judicieusement observer Locke, dans l'excellent chapitre qu'il a consacré à ce sujet : « Lorsque ces idées, qui » n'ont entre elles qu'une liaison fortuite, se répètent de cou- » tume à la suite l'une de l'autre, elles finissent par être si fort » unies dans l'esprit qu'il est fort difficile, sinon impossible » de les séparer..... Cette connexion irrégulière de certaines » idées qui ne sont point unies par elles-mêmes , ni dépen- » dantes l'une de l'autre, a une si grande influence sur nous, » et est si capable de mettre du travers dans nos actions, » dans nos passions, dans nos raisonnements, qu'il n'y a peut- » être rien qui mérite davantage que nous nous appliquions » à le considérer pour le prévenir ou le corriger le plus tôt » que nous pourrons. » {Essai sur V entendement humain, liv. II, ch. 33).
Lorsque l'on remarque et recherche de préférence les rapports frivoles etj accidentels, on ne s'en Lient pas longtemps à n'en faire que le principe du lien qui doit unir les idées et en faciliter le rappel, mais on finit par les prendre pour des liaisons constantes et tenant à la nature même des choses -, on leur donne force logique, et, par exemple, l'on finit par voir causalité où il n'y a que contiguïté de temps ou de lieu, opposition et ressemblance réelles où il n'y a que ressemblance et opposition de mots. Alors il n'est pas de faux jugements auxquels on ne soit entraîné. Ces erreurs deviennent bientôt pratiques, pénètrent dans la vie, la font à leur image et par conséquent ne la font ni bonne ni heureuse, car hors du vrai il ne peut y avoir ni bien, ni bonheur réel.
C'est dans l'habitude de se laisser aller à des liaisons arbitraires et frivoles, et dans celle de rechercher des rapports essentiels et naturels que se trouvent, au moins en grande partie, la cause de cette différence qu'il est si facile de reconnaître dans la tournure et la portée des esprits, malgré l'analogie des circonstances dans lesquelles ils semblent s'être formés. L'une fait les esprits sages, réfléchis, profonds, justes, méthodiques, conséquents- l'autre les esprits frivoles, superficiels, faux, déréglés, inconséquents (*). Si les premiers ne sont pas toujours à l'abri de l'erreur, il leur est du moins facile, lorsqu'ils le veulent de bonne foi, de vérifier les titres de leur croyance, parce qu'ils en connaissent les fondements. Les derniers, au contraire, ne sachant point, dans leur inconséquence, sur quelles bases reposent les croyances qu'ils ont adoptées, ne peuvent en vérifier la légitimité, et flottent abandonnés à tout vent de doctrine, cédant, sans s'en apercevoir, aux opinions les plus opposées et les plus contradictoires.
151. On ne saurait donc trop y veiller : on ne saurait trop se tenir en garde contre ces jugements, où l'on attribue à des rapports une valeur qu'ils n'ont pas, et qui tiennent à ce que
(*; Cardaillac, 2, p. 172.