DES PAROLES D’UTV SOMNAMBULE
Les somnambules ont des jets interrompus de clairvoyance, des éclairs d’éloquence, mais ils ne traitent jamais d’urie manière suivie et à fond un sujet qui demande de grands développements. Les Paroles d’un somnambule j outre le mérite du Style- et des pensées , présentent un phénomène dont je ne connais pas d’exemple dans l’histoire du Magnétisme ; elles forment une œuvre complète , débitée d’inspiration , dans l’espace de dix-huil séances de deux heures chacune. Il est impossible de rendre l’impression qu’elles ont
produit sur le nombreux auditoire qui les a entendues , et quel que soit le sentiment que l’on éprouve en les lisant , leur effet ne peut qu’en être amoindri. Pendant que le somnambule parlait, l’expression de ses traits, son éloquence saisissante , et le timbre vibrant et accentué de son organe , remuaient l’âme des spectateurs et Jes tenait comme suspendus à ses lèvres.
Ces paroles renferment des doctrines qui, par le temps
qui court r réveilleront sans doute beaucoup de susccptibi- . lilés. Je dois faire observer que ces doctrines sont présentées , par le somnambule , comme futures dans un temps encore fort éloigné de nous, et non comme applicables à la société actuelle; elles nous montrent la roule que parcourt l’humanité , ses égarements , et le but vers lequel Dieu la pousse.
Esclave des faits , je ne ine suis pas permis la plus légère
altération , et je n’ai pas du m’arrêter à l’impression fâcheuse
que certains passages feront sur quelques esprits ; libre à chacun d’approuver ou de critiquer. Quel que soit le jugement que le lecteur porte sur ces paroles , je suis convaincu qu’il sera frappé de la logique serrée , de l’élévation et de l’en- • chainement des idées , du bonheur d’expression qui les caractérisent , et de l’ordre admirable avec lequel le somnambule a rempli le vaste cadre qu’il a choisi.
Comme Magnétiseur, et pour des raisons qu’il ne m’est pas encore permis de faire connaître , les Paroles d’un somnambule ont pour moi un cachet de révélation qu’elles ne peuvent avoir, même pour les personnes qui les ont entendu prononcer. En ma qualité de narrateur, je les publie littéralement et sans commentaire , et les livre aux réflexions de
ceux' qui les liront , comme un phénomène magnétique , un
fait qui a eu trop de témoins dignes de foi , pour que son authenticité puisse être contestée. Fidèle à ce principe , qu’un Magnétiseur doit laisser le somnambule à sa spontanéité , je n’ai point suggéré au mien l’idée de traiter les questions que ces paroles renferment. Il ne peut exister aucun doute à cet égard , puisque jusqu’alors il était sans clairvoyance ,
et ne présentait , dans ses sommeils, d’autre phénomène. que des crises gymnastiques , pendant lesquelles il se magnétisait. Voici les circonstances , également authentiques , qui ont fait éclore ses facultés et donné naissance aux. Paroles d’un somnambule :
Noire société était composée de jeunes gens, presque tous
etudiants en droit ; nous y recevions sans distinction les malades qui se présentaient. Nos appartements ne désemplissaient pas et offraient l’aspect d’un hôpital , car il ne nous venait , en général, que tout ce qu’il y avait de pauvre et de • plus infirme. Ces Messieurs se partageaient les malades et les traitaient : non-seulement ils les guérissaient, lorsqu’ils n’étaient pas incurables , mais la Société leur fournissait des remèdes et leur donnait des secours. Je conserverai toujours le précieux souvenir du zèle et de la charité admirable avec " \
laquelle, pendant huit mois, renonçant aux plaisirs de leur âge , ils se sont complètement dévoués au soulagement des malheureux. C’est un hommage que je suis heureux de rendre à leur noble conduite : jamais le principe de la fraternité n’a reçu une -plus louchante application , et jamais Magnétiseur, qui a consacré sa vie à la propagation du Magnétisme,
n’a obtenu une plus douce récompense de scs travaux.
La réunion du soir était consacrée à des conférences sur
le Magnétisme et à l’étude du somnambulisme. J’avais un somnambule qui joignait à une grande lucidité une facilité d’élocution qui ajoutait à l’intérêt de nos séances. Son fils, à peine âgé de trois ans , tomba malade , et sa femme , -au lieu d’avoir recours à la clairvoyance de son mari , appela • un Médecin. Mon somnambule dominé , dans son état de veille, par sa femme , ne me parla pas de la maladie de son lils , et ce ne fut que quatre jours après , lorsqu’il le vit à l’agonie , qu'il me demanda à dormir pour l’examiner. Voici ce qu’il dit :
« Mon fils ne vivra plus à deux heures , si les sinapismes
» qu’on lui a posés ne prennent point. J’ai commis une grande » faute en ne me faisant pas endormir plutôt et en laissant » appeler un médecin par ma femme , il y a trois jours. Si je » vous avais fait avertir hier au soir, vous étiez à temps à le » sauver. A présent il est trop tard , il faudrait un miracle ; » vous pouvez seul l’opérer. Ayez la bonté d’aller le magné- » tiser, mais je suis sans espoir : probablement l’enfant sera » mort à deux heures. « É veillez-moi. »
Dès que je l’eus éveillé , je me rendis chez lui en toute hôte , et m’approchant du berceau de son fils , je reconnus en effe que j’allais magnétiser presque un cadavre. Il était sans connaissance et exhalait déjà une odeur putride. Les sinapismes étaient placés de la veille ; c’était dix heures du matin ils n’avaient pas encore pris. Cependant , je ne reculai pas devant celte tombe à demi ouverte , et je ne perdis pas , Dieu aidant, l’espoir de lui arracher la victime qu’elle attendait. Je me mis à magnétiser le moribond à grands courants , puis je lui fis des insufflations incessantes. sur le cœur et sur la bouche. A midi , les sinapismes donnaient , et à deux heures l’enfant avait repris connaissance.
jV la même époque , je traitais deux jeunes gens , l’un de vingt-trois ans , et l’autre de dix-neuf, qui ne présentaient , dans leur sommeil , que dés crises gymnastiques sans clairvoyance. Je magnétisais le premier à deux heures de l’aprèsmidi , et le second à dix heures du soir. A deux heures ,, je fus donc forcé d’abandonner, pour quelque temps , le petit agonisant , qui paraissait revenir à la'vie, pour aller magnétiser mon premier crisiaque. Dès que je l’ai endormi, il tombe
en extase, se lève tout-à-coup, et magnétise le moribond , en dirigeant ses passes vers sa demeure et en les acconàpagnant de^chants religieux , mêlés de chants de victoire.
Celte scène inattendue dura environ une demi-heure. Quand
il fut calme , je le réveillai , et nous partîmes pour nous rendre auprès du malade. A peine nous eûmes pénétré dans la chambre , qu’il tomba de lui-mèinc en crise , et , s’appuyant sur mon épaule , recommença à magnétiser l’enfant avec la » même ardeur et de la même manière. Il faut assister à des scènes pareilles pour en comprendre toute la beauté , et apprécier les émotions qu’elles produisent. Celte nouvelle crise dura un quart-d’heure.
L’enfant vivait ; . VI conservait sa connaissance, mais les émanations de son corps étaient toujours cadavéreuses. Cependant le phénomène qui venait de s’opérer soutenait au fond de mon cœur l’espoir de le sauver. Je continuai à le magnétiser pendant toute la soirée, et, par mes insufflations, j’arrêtai son âme prête à s’envoler-. On avait entraîné son père et sa mère à la Société , pour les arracher à ce spectacle de désolation. Un peu avant dix heures du soir, je
sortis pour leur annoncer que l’enfant n’était pas encore mort , et je laissai , pour veiller sur lui , le jeune homme que je magnétisais à cette heure. En revenant , je le trouvai pâle et défait. Je l’engageai à sortir, et lui dis d’aller m’attendre à la Société. Je me penchai sur le berceau , et à peine j’eus fait quelques insufflations au moribond, qu’il exhala le dernier soupir sur mes lèvres : on eût dit que la pauvre créature avait attendu mon retour pour rendre son âme
à Dieu. Après lui avoir fermé les yeux , je me dirigeai tristement vers la Société , pour annoncer celle douloureuse nouvelle au pcre et à la mère. Pendant que chacun leur prodigue des consolations , je m’aperçois que le jeune homme que j’avais laissé quelques minutes auprès du mourant, est dans une violente agitation je le magnétise pour le calmer.
A peine endormi , il jette avec horreur le mouchoir qu’il por-
» tait sur lui , et s’écrie :
« Enlevez-moi ce mouchoir ! il sent le cadavre. »
- Un instant après, il tombe en extase,. c l nous annonce qu’il va traiter de hautes questions.
Une .tombe ! voilà l’origine imprévue des Paroles d’un somnambule. "
Le lendemain de la mort de cet enfant , j’endormis son père ; voici ce qu’il dit sur les phénomènes de la veille :
« La mort , c’est la vie , c’est la réunion de ceux qui
» s’aiment Je vois mon (ils , une dame le conduit par la
» main.... je ne la connais pas.... Qu’il est heureux , le pau- » vre enfant !... il va rejoindre mon père , et ma sœur, que je » n’ai jamais vue , et qui le réclame. Ah, qu’il est beau , qu’il » est grand ! comme il est content , lui qui aimait tant à cire » bien mis ! son sourire est toujours le même. »
Pendant que le somnambule parlait , sa ligure était rayonnante de béatitude et laissait percer une douce teinte de mélancolie. Je lui demandai s’il ne pourrait pas nous expliquer les phénomènes qui s’élaienl passés à la mort de son
fils , et la cause de l’extase de mes deux jeunes crisiaques. Il me répondit :
« Il s’est passé des effets incroyables qu’il ne m’est pas » permis d’expliquer.... Avant-hier, mon fils était plus ter- » resire qu’autre chôse ; c’est que son âme ne s’était pas » encore envolée. Quand vous lui avez fait des insufflations » sur la bouche et sur le cœur, il s’est passé des effets pro- » digieux. Plus de crises: il a été entre les béatitudes célçsles » et les souffrances terrestres ; ces insufflations lui procu- » raient un bien-être aux poumons. Rien d’humain ne pouvait
» opérer sur ce corps qui n’appartenait plus à la terre. Vous
» l’avez fait vivre plus de six heures ; Dieu l’a retiré pour » son bonheur. Si on l’avait laissé tranquille , il serait mort » dans d’incroyables souffrances , car le poumon attaqué » combattait la force de l’autre ; c’était la lutte de la vie et » de la mort. On aurait pu le sauver, mais on l’a fait magné- » tiser trop tard ; la veille on y était encore à temps. C’est » une grande faute de n’avoir pas repoussé du pied les Méde- » cins. Ces pauvres d’esprit , pygmées qu’ils sont , que peu- » vent-ils auprès de vous et du Magnétisme? Vous, vous » avez confiance en votre force , et eux ne l’ont pas. Le Christ » avait raison quand il disait : ayez la foi et vous serez » sauvés. Avec la foi et la conscience de sa force , on peut » remédier à bien des choses.
» IN’en parlons plus , la faute est irrémédiable.
» Adieu, pauvre enfant, trois fois adieu !... j’espère te » revoir souvent dans mes sommeils.
» J’ai vu mon père et ma sœur.
» Ma femme est soufïranic; magnétisez-la. Elle dormira
» et elle verra son fils dans son sommeil. »
Quand nos somnambules parlaient , deux membres de la Société écrivaient sur des feuilles volantes , et la séance était
ensuite couchée sur nos procès-verbaux. Celle-ci et -celle qui
l’avait précédée se glissèrent par még^rde , avant qu’elles ne fussent consignées sur nos registres , parmi des papiers inutiles , qu’on déchira peu de jours après , et nous les crûmes perdues. Au bout d’un mois , on les retrouva dans le placard oû étaient renfermés les papiers qu’on avait mis en pièces. Elles avaient échappé à la destruction par le plus grand des hasards ; en prenant ces papiers , elles s’étaient glissées dans
un endroit obscur, le long du mur, et y étaient restées col-
lées. Le soir de cette découverte , quelques membres de la
Société exprimèrent leur étonnement , pendant que le som-
nambule qui a prononcé les paroles dormait. Il leur dit :
« Ne soyez point étonnés , Messieurs , quand une chose est destinée à être conservée , le feu prendrait à la maison
qu’elle échapperait aux flammes. »