GENÈSE DE LA DÉC(JUVERTE DES ANTITOXINES
Roux, Martin, Chailloii, travaux communiqués au Congrès de Butla|i('^lli : la presse scienlititiue dilluse ces idées, dont s'empare la presse j^olitique elle-même. Tels sont les faits. — Sans prendre la peine de remonter aux m('moires originaux de tous points ii-réproclia])les (]v< Annales ili> l'Ii}>ililul Pasicur, des auteurs peu accoutumés à une criticpie rigoureuse ont sans doute involontairement apporté quelques obscurités dans leurs récits relatifs à celle question: mais, tôt ou tard, la vérité toule simple reprend ses droits.
Du reste, si on réduit à leurs éléments les principes directeurs de la sérothérapie, on voit que, pour produire du sérum antitoxique ou bactéricide, il faut recourir aux méthodes de vaccination par les produits solubles, méthode dont j'ai établi la réalité d'une façon inattaquable. On voit, en second lieu, que les toxines vaccinantes introduites ne persistant pas telles quelles, ainsi que l'a prouvé le professeur Bouchard, on s'adresse aux humeurs modifiées à la suite de leur passage ; on retrouve là la consécration des doctrines chimiques de l'immunité, doctrines consacrées par Behring, soutenues en Allemagne, acceptées, démontrées en France avec éclectisme, d'abord par Charrin (') et Roger, à une époque qui voyait fleurir presque exclusivement la belle doctrine de la phagocytose, telle qu'on l'entendait il y a quelques années (-). Il me sera permis également de rappeler que, dans le mémoire du professeur Bouchard sur les prétendues vaccinations par le sang (1881), on retrouve nombre de données qui à l'heure présente ne sont plus discutées.
Suivant les idées, les conceptions que l'on admet, on établit entre le poison et le prétendu contre-poison des rapports variables. — Pour la diphtérie, la toxine a été étudiée par Roux et Yersin, par Brieger et Frsenkel ; malgré ces belles recherches, aujourd'hui encore nous masquons notre ignorance par un mot: nous ne savons rien de complet sur l'analyse centésimale de cette toxine. Dans leurs remarquables mémoires. Roux et Yersin ont reconnu que le bacille de Lôffler agit par ses produits solubles, que ces produits s'éliminent par les urines; ils ont, en somme, appliqué à cette maladie les données enregistrées à propos du choléra des poules ou du virus pyocyanique (^) ; toutefois, ils n'ont pas réussi à vacciner: c'est C. Frsenkel C[ui a réalisé cette vaccination, en atténuant la toxicité des poisons bacillaires par la chaleur, suivant le précepte formulé depuis peu à cette époque et utilisé par Gamaleïa et par moi-même.
Il n'est pas aisé de saisir des relations manifestes entre les travaux qui visent la pathogénie des accidents causés par les sécrétions microbiennes, l'élude de ces sécrétions, leur élimination par le rein et la grande découverte de Behring: ce sont ces sécrétions qui, à la vérité, font indirectement apparaître les antitoxines, en changeant la nutrition; mais c'est là l'essence même de l'immunisation par les principes chimiques. On conçoit, au contraire, que la question du mécanisme de l'état réfractaire étant à l'ordre du jour à l'époque de ces recherches, l'examen des modifications humorales des vaccinés, l'élude de l'action de ces humeurs sur l'iodoforme, sur les composés solubles, ait pu guider le savant allemand; on savait que ces humeurs imposent aux germes vivants des atténuations ; il a pu se demander si, vis-à-vis des produits de ces germes, on n'observerait pas quelque phénomène analogue.
(') Charrin, Évolution des microbes chez les animaux vaccinés {Soc. de hioL, '26 avril 1890). (-) Charrin et Roger, Évolution des microbes dans le sérum des vaccinés (Soc. de biol., 23 novembre 1889).
{') Chap. IV et V.
ORHilNI-: I)i:S PRINCIPES PROTECTEURS. — STIMLLIXES. '247
Quoi qu'il en soit, la découvoiic; de ces anliloxiues a[)i)arlienl pleinemenl à Behring, non senlenienl la- tlé^ouverlc Ihéoricjue, mais aussi rappiiealion clinique. An monienl du (longrès de Budapeslh, les slalisliques de cet auteur, celles d'Ehrlich, de Kôssel, Wassermann, Aronsohn, avaient fourni de bons résultats; on fabricjuait en grand le sérum à Hœclist; on le vendait : dans un article paru en août \Hd\ {Semaine médicale), avant ce congrès de Budapestli, j'ai signalé tous ces laits. A coup sûr h partir de cette réunion la méthodes a été beaucoup plus connue; le mérite de cette dilîusion d'une saine pratique revient à l'excellence, à la précision des observations de Roux, de Martin, de Chaillou. — Pendant que les débuts de cette pratique se poursuivaient en Allemagne, en France le contrôle était confié à des hommes dont l'habileté méritait toute confiance : l'attente n'a pas été trompée. Grâce à eux, grûce à leur méthode de comparaison des faits observés dans les deux hôpitaux d'enfants de la Ville de Paris, où les malades d'un seul de ces hôpitaux recevaient du sérum, tout a été nettement mis en lumière. Aussi Roux a-t-il pu dire, écrire, en annonçant ces faits : « Aujourd'hui, nos résultats confirment, dans ce qu'ils ont d'essentiel, ceux de M. Behring et de ses élèves » {Ann. Inst. Past., 14 sept. 1894).
De l'ensemble de ces faits se dégagent des notions établissant que les prin cipes antitoxiques apparaissent dans l'organisme à l'occasion d'une vaccination. Ils dérivent, en partie, de la vie des cellules, vie modifiée par le passage, par l'action des toxines : ils s'opposent aux effets nocifs de ces toxines, grâce à un mécanisme d'atténuation pour certains auteurs, de protection de l'économie pour d'autres; ils sont répandus un peu partout dans le sang vivant, dans les tissus; divers organites('), les leucocytes, d'après Metchnikoff, Bordet, les éléments éosinophiles, etc., concourent à leur formation; la phagolyse y contribue (-) ; leurs caractères, leurs réactions, leurs modifications, etc., établissent des analogies entre eux et les produits bactéricides ou globulicides; pour Dzergowsky, ces corps anti toxiques ne seraient que des toxines modifiées oxydées. — Ces propriétés antitoxiques sont parfois héréditaires, bien que, si l'on ne vient pas les renforcer de temps à autre, elles aient une tendance à disparaître, suivant les lois relatives aux attributs de luxe. — Le pouvoir de ces principes peut se généraliser, s'étendre à plusieurs virus; d'autre part, il est possible de les utiliser au point de vue thérapeutique; d'après Fenywessy, Bardier, Charrin, Sydney Martin, etc., ils opposent aux poisons bacillaires des sortes d'antagonisme physiologique, accélérant, ralentissant le cœur, abaissant la température, élevant la pression, quand ces poisons diminuent, augmentent le nombre des battements, font monter le thermomètre, descendre cette pression, etc. — Telles sont les principales données relatives à ces composés.
Il est bien certain que tout ce que nous avons développé concernant la phagocytose, les états bactéricides, les principes antitoxiques, etc., a été vu et bien vu. Il s'agit de savoir quelle place, quelle importance, il convient d'attribuer à chaque chose : dans certains cas, ces trois processus interviennent; dans d'autres cas, un seul, la phagocytose, ou deux d'entre eux suffisent; si leurs elforts s'associent, cette association se fait dans des proportions variables : aussi a-t-on vu naître des théoriciens préoccupés de l'idée de concilier ces divers phénomènes,
(') Voy. Charrin, Arrli. de physioL, 1895.
(-) Voy. METCHNMvorF, Aiiitales de rinstitut l'^sleur, juin 189o.
[A CHARRIN.}
248 lîÔLK L)ES ÉLÉMENTS CELLULAIlîES.
Pour ^lelclmikûir. pour Roux, ces élémonls chimicjucs (h'fenseurs so borneraionl à exciter les phagocyles, à activer leur fonclionnemeni : pour ces motifs, ces auteurs appellent ces éléments des slimulines.
Il y a là une ingénieuse conception: mais celle façon de doctrine réclame une complète démonstration, son entière explication, surtout quand on songe aux effets immédiats, soit in vitro, soit dans l'organisme, de ces processus défenseurs, en présence des leucocytes, plus encore en leur absence, c"est-àdire en présence de cellules à inciter plus encore lorsque ces cellules font défaut. Comment concevoir cette stimulation dans Texpérience où vous mélangez la toxine à l'antitoxine, à moins de la faire porter sur ce qui est soluble, sur ce qui ne vit pas? Il n'en est pas moins vrai que cette stimulation, que cette incitation existent. — Grâce à l'antitoxine, le professeur Bouchard obtient la lésion locale chez un sujet infecté; le système nerveux lutte contre la vasoconstriction, comme le prouvent des expériences directes; la diapédèse, l'œdème se réalisent('). Des expériences de Charrin, de de Nittis mettent en lumière le rôle favorable de ce névraxe vis-à-vis de l'action des sérums.
Hankin est entré dans une voie conciliatrice, où l'éclectisme fait rencontrer les auteurs jadis opposés, à propos de l'étude de cette question si compliquée de l'immunité. Cepuis plusieurs années il cherchait un moyen d'adapter la théorie cellulaire de l'immunité à la théorie humorale, celle des phagocytes à celle du pouvoir bactéricide des plasmas ; ces tentatives l'ont amené à formuler une doctrine nouvelle qui peut être désig'née sous le nom de « doctrine des alexocytes ».
Les alexocytes sont des cellules de la circulation, décrites par Ehrlich sous le nom de leucocytes éosinophiles-, elles sécrètent des alexines, ou substances germicides, qui se répandent dans le plasma sanguin, comme dans d'autres liquides de l'économie. D'après Hankin, « les cellules de l'organisme luttent contre les microbes, à l'aide de leurs propriétés phagocytaires: il existe, d'autre part, des éléments caractérisés par la présence des granulations fixant l'éosine, aptes à fabriquer des corps nuisibles aux parasites »(-). La démonstration de cette conclusion résulte d'une série d'expériences, en partie fort compliquées, tendant à prouver que le sang des lapins est énergiquement bactéricide, s'il renferme en abondance ces leucocytes éosinophiles. L'auteur a cru également établir que l'augmentation de ce pouvoir est surtout marquée, lorsque ces cellules éosinophiles se sont débarrassées d'un grand nombre de leurs grains; l'étude du sérum des chiens, l'examen de celui des rats, n'ayant donné à ce point de vue que des résultats incertains, Hankin a concentré son attention sur les humeurs des lapins. On sait, en outre, que dans les tissus des vaccinés, en particulier dans la rate, ce savant, avant beaucoup d'autres, a décelé des globulines, des protéides défensives; il estime que les corps protecteurs sont des albuminoïdes qu'il désigne sous le nom de sozines s'il s'agit des sujets .sains, de phylaxines s'il s'agit d'animaux vaccinés; dans chaque groupe, il y a les myco et les toxo, suivant que ces produits touchent aux germes vivants ou aux toxines. — Dans certaines infections, spécialement quand les pyogènes agissent, on voit apparaître des composés répondant aux dénominations de leucocydines, d'antileucocydines.
(') Exp. inéd. — Cours 189.3. — S. Martin, nous l'avons dit, a noté des neulralisalions directes des toxines par les antitoxines. (2) Centralbl, p. 2S4.
vap,ii::tI':s dogtrixai.es. — fixation, absoiu'Tion des toxines. 'iw
Knnlliack a émis des idées plus ou moins analot^ues. Pour ce clieiclieur, la lulle conli'e les microbes c'sl surloul préparée par les éléments éosinophiles, c'est-à-dire par celle variété de leucocytes qui, pour (pielqucs auteurs, se distinf<ueut |)ar le défaut au moins relalil' de pr()pri(''lé pliag'ocytaire. Les agents pathogènes, c(jmme leurs produits, provoijucnt une diapédèse suivie d'une leucocytose indammatoire; mais cette réaction est accomplie surtout par des corps (pii n'(Miserrent pas ces agents. Le pus lui-même est presque exclusivement com[tosé de ces cellules éosinophiles incapables d englobement; les phagocytes n'interviennent que plus tard; ils terminent le combat qui a été (commencé, i)uis conduit en dehors d'eux('). Ces organites éosinophiles constituent les exsudais, en particulier ceux qui sont purulents; ils agissent en détruisant chimiquement les parasites; ces exsudats purulents sont un milieu défavorable et pour ces parasites et même pour des êtres plus résistants.
Les expériences Cfui servent de base à cette doctrine ont été faites sur la g'renouille ou le lapin; mais Kanthack dans ses publications leur attribue une importance générale; il insiste sur les phénomènes d'englobement; il reproche, à plusieurs reprises aux chercheurs d'avoir ignoré ces leucocytes, dont (pielques-uns fixent, absorbent les toxines.
Pour cet auteur, les processus de phag'ocytisme sont, en somme, secondaires; ils sont subordonnés aux attributs des humeurs, attributs que Pfeifer, Hueppe, Frsenkel, Bonaduce, Pansini, Sobernheim, Abel, Kuprianow, etc., considèrent, avec lui, comme jouant un rôle dans le mécanisme de la défense. Emmerich, Tsuboi, Steinmetz, Lôw, etc., estiment aussi que ces propriétés chimiques nouvelles des réfractaires sont une garantie des tissus contre les atteintes des poisons bactériens.
Pour Kruse(-). les germes fabriquent des lysines, substances capables de provoquer des troubles, substances propres à annuler l'action des alexines, c'est-à-dire des corps que l'économie engendre pour sopposer à l'évolution des bactéries. Pour ce même auteur, les vaccins sont des sortes d'antilysines; ils dérivent des parasites, de leur fonctionnement; ces antilysines font la prophylaxie, comme ces alexines amènent la guérison.
Buchner prétend que l'immunité congénitale est sous la dépendance de ces alexines, cfui ne sont que des produits solubles fabriqués par les cellules, en particulier par les leucocytes; il prétend aussi qu'un degré plus ou moins marqué d'insensibilité aux matières nuisibles des parasites, insensibilité innée, joue un certain rôle. D'après ce savant, l'immunité acquise relève des toxines des microbes, toxines devenues des principes antitoxiques ou bactéricides; il rapproche les premiers de ces éléments des seconds, puis, les uns et les autres des corps globulicides; ces principes, dépourvus de puissance nocive, font que les tissus ne subissent pas les atteintes des sécrétions bacillaires. — Fisch, Orlowski, on le sait, ont rencontré des corps protecteurs dans le sang de quel- ({ues nouveau-nés. — Depuis la découverte des antitoxines, il n'est pas une hypothèse qui n'ait été émise sur la combinaison des toxines et des tissus, sur les modifications imposées à ces toxines par les antitoxines, etc.
(') Il existe, on le 8oil. des sui)[)Ui'alions sans microbe (abeos du l'oie, clc); le germe a disparu ou n'a jamais existé (Voy. Thèses de Cotta, DEBr.AYE. Paris, 1805); ce pus stérile possède cependant une part de toxicité bien étudiée par Nanotti. — Il existe aussi des suppurations à parasites non microbiens (oïdium, streplothrix. aspei'gillus, actynomices, etc.).
(-) Be'drag. Bak., XII.
[A CHARRIN1