CHAPITRE II
La nutrition est troublée dans tous les états pathologiques aigus ou chroniques, depuis les plus légers jusqu'aux plus graves. Mais il y a lieu d'envisager séparément les troubles de la nutrition qui sont consécutifs à une maladie primitive, dont le siège est dans un des organes ou appareils qui contribuent à la nutrition, qui en sont, comme on a dit, les serviteurs, et les troubles de la nutrition qui sont jjrimitifs el qui tiennent sous leur déj:>endance, au contraire, des troubles fonctionnels ou des altérations de divers organes ou appareils.
C'est ainsi, pour préciser par des exemples la nécessité de celte distinction, que toute maladie infectieuse, fébrile ou non fébrile, qui altère un des grands appareils, produit un trouble nutritif profond : la pneumonie, la tuberculose pulmonaire, engendrent inévitablement des troubles nutritifs, .soit en accélérant la circulation et en activant les oxydations, soit en ralentissant l'hématose, soil en pervertissant la vie même des cellules par l'influence des poisons microbiens. Par suite, on trouvera une augmentation de l'urée, de l'acide urique et
ANALYSH I)i:S OUATRE ACTES I)K LA NUTHITION. 315
dos phosphates dans les urines du pneumonicjue avec une diniinulion des chlorures pendant la période fébrile, suivie d'une réapparition du taux normal des chlorures au moment de la défervescence. Dans la tuberculose, on trouvera également de nombreux lroul)les nutritifs, caractérisés surtout |)ar la dénutrition excessive, lazoturie et la phosphaturic, etc., etc. Dans toutes deux, on pourra trouver dans les urines de l'albumine et des poisons alcaloïdiqucs.
Au contraire, les dialhèses nous fournissent des exemples d'un I rouble primitif de la nutrition qui prépare, provo(pie et entretient des altérations consécutives dans divers organes ou appareils. Ainsi l'arthrilisme prépare et provociue les lithiases, le diabète, par suite desquels plusieurs organes, comme le foie, le rein, le système nerveux, sont lésés.
Nous envisagerons donc séparément ces deux catégories défaits : les Irouhles (le la nutrition dans les maladies, les maladies j^ar troubles de la nutrition.
AU POINT DE VUE DES MODIFICATIONS Ou'iLS PEUVENT SUBIR
Énuméralion et exemples des influences qui peuvent troubler primitivement ou secondairement la nutrition, dans un ou plusieurs de ses actes successifs :
Translation de pénétration : Inanition. Insuffisance alimentaire absolue ou relative. Privation d'aliments azotés, d'hydrates de carbone, déminéralisation. Arrêt de la circulation. Modifications chimiques du sang et des plasmas.
Assimilation : Influence de la composition des aliments, du système nerveux, des agents chimiques en circulation, de la chaleur, de la lumière.
Transmutation désassimilatricc : Agents toxiques ou médicamenteux qui peuvent la troubler.
Translation d'expulsion.
Nous rappelons que, d'après nos prolégomènes, la nutrition se compose de quatre actes successifs :
1" L'apport de substances nutritives à la cellule ou translation de pénétration ;
2^ L'assimilation à la substance de la cellule des matériaux nutritifs qui lui ont été apportés;
T)» La désassimilation, c'est-à-dire la série des métamorphoses que subissent les matières usées par la vie cellulaire avant d'être chassées de la cellule;
4" Enfin la sortie de ces déchets ou translation d'expulsion.
Chacun de ces actes successifs peut être troublé isolément, soit par excès, soit par défaut, par augmentation ou par diminution, voire même par perversion.
Passons en revue quelques-unes des causes qui peuvent augmenter ou diminuer, accélérer ou ralentir la translation de pénétration.
Elles peuvent être d'ordre hygiénique ou pathologique.
La plus simple qu'on puisse concevoir est I'alimentation, envisagée dans sa quantité ou dans les proportions des diverses espèces d'aliments.
Pour prendre l'exemple le plus saisissant, l'absence complète d'aliments a pour conséquence l'inanition, dont l'inévitable effet est la suspension de l'apport nutritif aux cellules. La translation de pénétration ne cesse pas immédia-
[P. LE GENDRE
r.l6 COMMENT LA NU.JRITION EST MODIFIÉE PAR LES MALADIES.
lement après rinlerruplion de ralimentation ; tant ({ue dure le fonctionnement des grands appareils, système nerveux, circulation, respiration, les cellules continuent à puiser dans les plasmas qui les baignent les principes nutritifs que ceux-ci contiennent encore. Mais ces principes nutritifs y deviennent de plus en plus rares, l'eau même vient à faire défaut, l'eau qui est indispensable à l'imbibilion, puisque les principes nutritifs ne peuvent pénétrer dans la cellule que dissous dans l'eau; à ce moment la translation de pénétration est forcément suspendue.
L'inanition, c'esL-à-dire la privation absolue d'aliments, n'est que bien exceptionnellement observée chez l'homme.
Mais l'expérimentation sur l'animal a permis à nombre de physiologistes d'en déterminer le résultat. L'animal privé d'aliments est comme une machine qui s'alimenterait aux dépens d'elle-même (Lépine) ('). Il emprunte à son sang et à ses tissus les matériaux nécessaires à l'entretien de sa combustion calorifique et des autres fonctions primordiales : il fait de l'autophagie.
Son poids total diminue progressivement et il meurt en général quand il a perdu les 4/10 de son poids initial (Chossat)(-), toute réserve faite pour les variations dépendant de l'âge et de l'état d'obésité initial. La perte totale de poids du corps varie de 50 à 50 pour 100. Tous les tissus ne sont pas également attaqués par l'inanition; ce sont d'abord les graisses (amaigrissement), puis, quand celles-ci ont été usées, l'albumine circulante et l'albumine de constitution des tissus ; aussi l'excrétion de l'urée augmente-t-elle proportionnellement dans les derniers temps de la vie. La perte de poids n'affecte pas au même degré tous les organes : le tissu adipeux est celui qui perd le plus, 97 pour 100; puis viennent par ordre de perte décroissante la rate, le foie, les muscles, le sang, les reins, le poumon, le pancréas, les os et cartilages, enfin l'encéphale, la moelle et le cœur, qui ne perdent guère que 5 pour 100.
Mais l'autophagie ne suffit pas longtemps à maintenir le fonctionnement des organes. Pour ne parler que des troubles de la nutrition qui en découlent, la quantité d'acide carbonique s'amoindrit et devient inférieure à celle de l'oxygène absorbé (Pettenkofer et Voit); le chiffre de l'urée diminue progressivement d'abord, pour se relever momentanément à la période finale, quand survient l'usure des albuminoïdes de constitution. L'abaissement de la température centrale va de pair avec la déglobulisation.
La structure des tissus s'altère. Qu'il s'agisse de l'inanition absolue ou de l'inanition relative (animaux recevant le quart de leur nourriture habituelle), on a constaté micrographiquement dans les viscères (système nerveux(^), moelle, myocarde, diaphragme, foie, reins, cartilage), outre des processus passifs (atrophie simple, dégénérescence granulo-graisseuse et dégénérescence cireuse), des processus actifs (prolifération du tissu conjonctif, karyokinèse des cellules) (^).
Ce qui intéresse le médecin, c'est beaucoup moins l'inanition absolue que ï insuffisance alimentaire, qui peut consister soit en une diminution de la quantité totale des aliments (inanitiation); soit en une diminution ou une suppression de certains aliments.
U inanitiation par insuffisance dans l'apport alimentaire se trouve réalisée
(') Inanition. Nouv. Dict. de Mécl. et de Cliir. pratiques, 1874.
(*) Rechei'ches expérimentales sur l'inanition. Acad. des sciences, 1843.
(^) A. MoNTi. Riforma medica, 1895.
(*) OcuoTiN. Congrès de la Société des médecins russes, 1886.
dans les conditions do la misôn* physioloii^icpic cl sociale (disollc, famine), dans les maladies des premières voies digeslives (bonclie, œsophage) qui entravent la pénétration des aliments dans l'estomac, et dans les maladies aiguës ou chroniques qui entravent leur assimilation (fièvi'cs, dyspe|)sies, etc.). Les troubles de la nutrition chez les sujets inanitiés se traduisent i)ar l'amaigrissement, par la fonte rapide du tissu adipeux et des muscles, par l'anémie avec déglobulisation qui décolore les téguments et l'hydrémie (pii favorise les hydropisies, par l'usure du tissu nerveux; celle-ci se révèle par la diminution de l'é-nergie et de l'activité psychique ou le subdélire tranquille des convalescents, qui dilï'ère du délire bruyant de la période fébrile dû à l'intoxication des cellules nerveuses j)ar les poisons microbiens ou par les déchets d'une désassimilation pervertie. Les troubles nutritifs dans la vie des tissus causés par l'inanitiation expliquent encore la facilité avec laquelle se produisent les eschares chez les sujets insuffisamment alimentés.
Outre l'insuffisance portant sur la totalité des aliments, il y a Y insuffisance de telle ou telle catégorie cfaliinents.
Les principes azotés ne fpeuvent être longtemps refusés à l'organisme sans que la mort survienne. Magendie considère la diète de matière protéique comme aussi préjudiciable que l'abstinence complète.
La privation relative des hydrocarbonés est moins rapidement préjudiciable que celle des aliments protéiques, puisque dans le régime carné des diabétiques on réduit beaucoup les substances hydrocarbonées sans que l'organisme en souffre trop rapidement.
Lorsqu'on prive un animal de sels minéraux, on retrouve cependant ceux-ci dans les excréta (Forster) (*) ; la désassimilation générale s'exécute alors aux dépens des éléments an&ioraiques {déminéQ^alisation). Le système nerveux paraît surtout influencé fâcheusement par la diète de matière minérale. L'animal privé de matériaux salins est atteint bientôt d'une faiblesse musculaire qui va jusqu'à la paralysie véritable du train postérieur; il est pris de tremblement; son intelligence est engourdie, bien que son excitabilité réflexe soit accrue. La mort survient précédée de mouvements convulsifs, de troubles respiratoires; on trouve, à l'autopsie, des stéatoses viscérales. Quand on rend à l'animal les aliments minéraux assez tôt pour permettre son rétablissement, malgré sa voracité, il reste long à récupérer ses pertes et, plusieurs semaines après, il présente encore de la faiblesse musculaire et du tremblement.
Les effets sont différents, si la suppression alimentaire porte sur tel ou tel aliment minéral, phosphates, chlonu'es, sels de sodium, de potassium, de calcium. Nous retrouverons, en étudiant certaines maladies (rachitisme, ostéomalacie), des faits de cet ordre. Disons seulement ici que les sels minéraux ont un multiple rôle dans l'organisme. Suivant Bunge, Salkowski, une de leurs fonctions est de saturer l'acide sulfurique provenant du soufre des albuminoïdes. Ils activent aussi les phénomènes de nutrition en favorisant les échanges osmotiques par leur pouvoir de difîusion et leur action solubilisante sur certains composés organiques, les albuminoïdes principalement.
En outre, chaque élément minéral a un rôle particulier, une sorte d'affinité pour tel ou tel tissu (Gabr. Pouchet) (^).
(') J. FonsTER, Vcrsûche ul)or die Bedeulung des Aschenbestandtlieile in der Nahrunij. Zellschr. f. Biologie, l. IX, IS'^.
(*) Théorie de ralimenlalion, in Eiinjrl. d'hygiène' publique, l. II, 1.S00.
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La rli((t(x{^) paraît si indispensable à lotis les animaux (pie même les animaux marins ne peuvent vivre dans l'eau de mer privées de sels de chaux. Ce minéial entre pour une part nécessaire dans la constitution du scpielelle : sur les ()G pour 100 de substance minérale (pie contient le tissu osseux, les sels de chaux représentent G2, d'a[)rès Berzélius.
Sous 1 intluence des alcalins, du carbonate de soud(>, du sullale de soude, du phosphate de soude, la combustion des matières albuminoïdes aug-ment(;('). L'acétate de soude diminue très légèrement la destruction des substances azotées de l'organisme (J. Mayer) (^). Mallèvre {Ac. des Se, l'^' déc. 181)0) a montré cpie ce sel exerce aussi une action d'épargne sur les autres éléments nutrilils non azotés et une influence sur les échanges gazeux respiratoires.
Le bicarbonate de potasse jouit d'un pouvoir excitateur de la nulrilion supérieur encore à celui du bicarbonate de soude; il modère la formation de l'acide urique et active son élimination (Martin-Damourette et Hyades(''). Une alimentation trop pauvre en potasse favorise l'apparition du scorbut (Garrod).
La question de l'influence des alcalins sur les échanges nutritifs a été reprise en 1890 par M. Stadelmann (de 'Dorpat) avec ses élèves Burchard, Klempercr, Beckmann et Hagen-Torn (9"= Congrès de médecine interne tenu à Vienne). Les sels d'origine végétale, comme le citrate de soude, conviendraient mieux que les carbonates, plus difficilement absorbés, pour l'alcalinisation de l'organisme. Les expérimentateurs allemands ont trouvé qu'après l'alcalinisation les éléments azotés de l'urine diminuent proportionnellement aux doses d'alcalins ingérées et que l'excrétion de l'urée subit de grandes oscillations. L'excrétion de la chaux et de la magnésie par l'urine ne serait pas influencée, pas plus que celle de l'acide phosphorique et de l'acide sulfurique (ce dernier pourtant diminuerait légèrement). La soude absorbée entraîne mécaniquement hors du courant sanguin les chlorures de l'organisme, qui se retrouvent dans l'urine sous forme île chlorure de sodium et de potassium. M. Lapicque {Soc. de Bioloyie, 31 oct. 1891) reproche à ces recherches d'avoir été faites sur des sujets normaux, chez lesquels, le sang étant suffisamment alcalin, un excès d'alcalescence n'a pas d'influence sensible. Lui, au contraire, il a expérimenté sur un sujet dont l'organisme devait pécher par insuffisance d'alcalins, puisqu'il était arthriticpu' et que son régime alimentaire comportait un excès d'albuminoïdes et une indigence de végétaux : chez un tel sujet, les alcalins, même à dose modérée, diminuaient l'excrétion de l'urée, et le régime de cette excrétion, d'irrégulicr qu'il était, devenait remarquablement régulier, contrairement à l'observation de Stadelmann, L'action des alcalins dépendrait donc des conditions de la nulintion du sujet en expérience. Quinquaud a toujours constaté que les alcalins diminuaient l'excrétion de l'azote ; suivant lui, les alcalins s'opposent au passage de l'urée à travers le rein et obligent ce corps à s'accumuler dans le
(') Consuller : V. Limbeck, Sur la pathologie des échanges calcaires. Pragcr mcd. Worh., 2(j juillet 1894. — Von Noobden et K. Belgardt, Le sort de la chaux dans l'organisme morbide. Berl. lilin. Wocli., 5 mars 1894. — Rey, De la résorption et de l'élimination de la chaux. Deutscli. mcd. Woel}., 29 août 1895.
(*) Cf. Cuncii, Régularisation des échanges nutritifs par les alcalins. Deulsch. med. ]Voch., 1891, n''4.
(5) Ueber den Einfluss der Natron Salze auf den Eiweisumsatz ini Thiercôrper. Zeitcl\. f. Min. Med., 1881.
(*) Journ. de Ihér., 1880.
ANALYSE DES OUATHE AflTES DE LA NUTIUTIOX. -,19
sang'; plus lard, une déchai-yc urinairc se pi'oduil (juand cesse l'innuence des alcalins.
Le chlnriirc ilc soiliifui nc" peut être supprimé de ralimenlation sans qu'on voie survenir riiypociilorhydric et l'anachlorhydrie gastrique, par suile l'anorexie et l'incapacité di^estive, l'amaigrissement et l'asthénie. On connaît les laits cités par Barbier (d'Amiens) (') : ces paysans russes qui lombaicnt en langueur parce que leurs seigneurs avares les privaient de sel, et l'impossibilité où les ordres relig^ieux les plus sévères ont été de proscrire le sel.
Le chlorure tVammonimn, à la dose de 5 grammes par jour, augmente l'assimilation des graisses alimentaires et l'échange des matières azotées, accroît la ({uantilé des urines et des sels vn'inaires, augmente le taux des produits insuCfisamment oxydés et du soufre neutre dans l'urine, dont la réaction demeure acide et dont le poids spécifique diminue, amoindrit la quantité des selles et leur teneur en eau, ainsi que les pertes cutanéo pulmonaires. En somme, le poids du corps diminue. (V. V. Maline, Tli. de Saint-Pétersbourg , 1895, et V. S. Tchernychelï", Idem.)
ha. privation d'eau esl un obstacle insurmontable à l'exécution des acles organi({ues. L'eau, c'est le plus indispensable des facteurs de la vie. M. Laborde a montré expérimentalement que de deux chiens également privés de toute nourriture, celui auquel l'eau est donnée à discrétion est encore relativement alerte au vingtième jour ; si on lui donne alors des aliments, il se rétablit rapidement, tandis que l'autre succombe bientôt; c'est l'auto-intoxication qui est dans ce cas la cause de la mort, et non l'inanition, parce que les déchets toxiques de la vie ne peuvent quitter l'organisme qu'entraînés par l'eau. Aussi, parmi les jeûneurs célèbres, ne s'en est-il trouvé aucun qui s'offrît à jeûner sans boire.
L'alimentation peut n'avoir pas cessé; mais, s'il existe des troubles circulatoires qui empêchent la partie assimilable des aliments, les sucs nutritifs, d'arriver au contact des cellules, la translation de pénétration sera supprimée comme dans le cas d'inanition; par exemple, en cas d'arrêt du cœur par syncope, mais ici il y a en même temps arrêt de l'hématose qui est la vraie cause de mort. Sans qu'il y ait suppression complète, il peut y avoir ralentissement plus ou moins considérable dans la circulation de tout forganisme, comme dans les états de collapsus, dans l'asthénie cardio-vasculaire ou asystolie de la fin des maladies du cœur, comme dans la réfrigération générale du corps par congélation. La cessation de la circulation peut n'être pas si générale, elle peut être limitée à un territoire vasculaire, comme dans le cas d'embolie ou de thrombose; c'est alors dans ce seul territoire que les cellules seront privées de sucs nutritifs et que la translation de pénétration cessera.
Toutes les modifications chimiques que subit la composition du sang et f/e-s pjlasrnas peuvent influencer la translation de pénétration. Les aliments, en dehors même de la quantité, agissent à ce point de vue par leur qualité; avec les aliments, il faut envisager l'introduction dans l'économie de certaines substances à faible capacité calorifique et par conséquent à faible pouvoir osmotitjue, comme ValcooU qui, mélangé aux sucs nutritifs, entrave la translation de pénétration, sans préjudice de la gène qu'il apporte, ainsi que nous le verrons plus loin, aux autres actes de la nutrition.
Le premier acte de la nutrition est beaucoup plus rarement troublé dans le
(') Aliments. Z)iV^ de ntcd. cl de dur., 186i
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sens contraire à celui que nous venons d'étudier, c'esl-à-diro par augmentation; car ce trouble porte en lui-même son remède. Si en elîeL une alimentation trop abondante surcharge les plasmas de sucs nutritifs, la translation de pénétration est momentanément augmentée; mais cette augmentation ne peut être que temporaire, si les autres actes de la nutrition ne présentent pas une augmentation corrélative, si le surcroît de matière introduit dans la cellule n'est pas plus rapidement assimilé, si la désassimilation ne s'accélère pas de même et si une translation d'expulsion plus active n'enlève pas au fur et à mesure l'excès des déchets de la vie cellulaire. S'il n'en est pas ainsi, la cellule, après avoir subi le maximum d'augmentation de volume, reste stationnaire ; il y a stagnation dans le circulus nutritif, l'osmose et la diffusion se trouvent suspendues, puisque les plasmas circumcellulaires et le protoplasma cellulaire sont également saturés de matériaux nutritifs. Mais, bien que l'augmentation habituelle de la translation de pénétration ait de moins graves conséquences pour la vie de la cellule que la suspension ou la diminution prolongée de ce premier acte de la nutrition, elle lui porte cependant préjudice parce qu'elle a pour conséquence le ralentissement et la perversion des actes ultérieurs, les transmutations assimilatrices et désassimilatrices, dont nous allons maintenant étudier les causes principales.
L'assimilation des matériaux nutritifs dans la cellule peut être augmentée, diminuée ou pervertie par les mêmes influences qui troublent le premier acte de la nutrition. Ainsi, dans l'inanition, en cas d'apport insuffisant de sucs nutritifs, l'assimilation se trouve naturellement diminuée ; elle se trouve aussi entravée et surtout pervertie, lorsque les divers principes constituants nécessaires à la réparation de son protoplasma ne lui sont plus apportés dans les proportions convenables, ou lorsque l'un d'eux vient à faire défaut. Toute cellule, ayant une charpente minérale, doit recevoir pour l'entretien de celle-ci du phosphate de chaux, de la potasse ; sans fer, les globules rouges du sang ne peuvent reconstituer leur hémoglobine. M. Bouchard fait remarquer que, outre ces éléments minéraux, les cellules organiques ont besoin de trouver dans leurs sucs nutritifs « certaines substances qui ont déjà subi l'ébauche de l'organisation, mais qui ne sont pas encore substance vivante ». Il cite la lécithine, indispensable à la construction du tube nerveux, du globule sanguin, et de beaucoup d'autres cellules dont la formation rapide est toujours préparée par l'accumulation de lécithine. Point n'est besoin d'ailleurs que cette substance soit apportée en nature par les aliments ; l'organisme peut très bien la fabriquer lui-même, mais à la condition d'en trouver les multiples éléments organiques et minéraux dans une alimentation variée.
La pellagre est vm bon exemple à citer comme maladie constitutionnelle résultant d'un trouble de la nutrition engendré par une alimentation insuffisante ou vicieuse et auquel peut porter remède un traitement diététique convenable. On a dit que la pellagre était causée par une altération du maïs, le verderame. Cuboni invoquait une infection par un bacille introduit dans l'intestin ; Paltauf et Heider ont cru à une intoxication par une matière que ce bacille produit dans la farine du maïs (1889). La vérité est, comme l'a montré depuis longtemps (*) M. Bouchard, qu'elle a pour cause la misère avec toutes ses consé-
{•) Recherches sur la pellagre, 1862.
ANyVLYSE DES OUATHE ACTES DE LA NLTHITIOX. 7yl\
quences, en UHe desquelles se place une alimenlation insuriisanlc. Les paysans (pii en sont atteints se nourrissent de maïs, de sarrasin, de seigle et de lard salé, mais ils ne consomment ni viande, ni lait, ni vin. Dans les pays à pellagre, les pauvres seuls sont malades, ou ceux qui vivent comme les pauvres. Quand un pellagreux devient soldat ou domestique, il guérit, parce c[ue son alimentation s'améliore. Dans une famille pellagreuse, si un in(md)rc <»st vacher ou berger, il peut rester sain, parce qu'il se nourrit en pai'li<' de lait et de IVomîigc. Le résinier, le pécheur ont une lamille saine, parce (ju'iis consomment du poisson. Chez les aliénés, à Sainte-Gemmes, où l'on ne donnait de viande qu'une l'ois sur trois et pas de vin, les pensionnaires n'avaient pas de pellagre, parce que leur ordinaire était meilleui-, mais les autres étaient atteints. On a vu aussi la pellagre dans les dépôts de mendicité. La pellagre sporadique ne i'rappe ({ue les misérables ou les malades, ceux qu'a déjà débilités la misère ])hysiologique. Aussi le remède à la pellagre consiste-t-il à l'aire intervenir dans une proportion convenable la viande, le lait et le vin dans le régime des pellagreux.
Le système nerveux joue un rôle double dans les modifications de l'assimilation. Il a un rôle indirect par l'intermédiaire des grands appareils qu'il régit, de la lespiration qui, activée par lui, fait entrer plus d'oxygène dans le sang, de la circulation qui, en s'accélérant, amène au contact de chaque cellule une plus grande quantité de cet oxygène, condition favorable à la suractivité des métamorphoses d'assimilation. Le système nerveux peut encore exercer une influence directe sur l'activité de l'assimilation. L'activité cérébrale influence les transformations du phosphore dans l'organisme. Les besoins de celui-ci en phosphore s'accroissent en cas de travail intellectuel intense et s'affaiblissent dans l'état opposé. Le tissu nerveux intervient dans l'échange phosphorique général ('). D'ailleurs le surmenage intellectuel modifie aussi l'échange azoté et la nutrition générale. Il ressort d'expériences de M. Brown-Séquard que le système nerveux peut exercer une influence suspensive, une inhibition sur les métamorphoses de la matière, un arrêt des échanges nutritifs, puisque, après la section des nerfs se rendant à un membre, on peut voir le sang passer dans les veines avec la couleur rutilante du sang artériel. M. Bouchard en a fourni d'autres exemples au point de vue de la consommation du sucre par les tissus.
Une action du même ordre peut être exercée par des substances chimiques étrangères à l'organisme, qui, introduites avec les ingesta ou seules, vont se fixer dans les cellules et, tant qu'elles y séjournent, y modifient les transmutations assimilatrices, en les ralentissant le plus souvent. Ainsi agit le plomb, et l'intoxication saturnine peut engendrer la goutte.
La chaleur et la lumière ont aussi une action sur l'activité des métamorphoses nutritives. L'action de la lumière sur la peau augmente l'excrétion d'acide carbonique; elle favorise la croissance et la santé des animaux (Hammer, de Stuttgart) (^). La nature même de la lumière a une influence (^). La radiation solaire, telle que la vie au grand air dans une atmosphère limpide permet de la recevoir, élève le taux des échanges. Au contraire, chez les individus qui vivent au sein d'une atmosphère brumeuse ou confinés dans d'obscurs appartements, l'assimilation nutritive se ralentit.
(') Stchei-back, Arch. de ntcd. exp.. V, ">, IXOÔ.
(-) 2° Congrès de la Soc. allemande de dermatologie, 10 sept. IS'.il.
(^) J. R. Tarch.\n-Mourawo\v, Sur les variations des échanges azotés sous l'influence de la lumière monochi'omaticjue. Thèse de Saint-Pétersboui-g, isèi.
TnAITÉ DE MÉDECINE, 2' édit. — I. 21
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Chez l'Européen qui vil sous les Tropi(|ues, il y a une torpeur relative des échanges nutrilils, duc à Texcilation insuffisante que produit, sur les nerfs cutanés habitués aux variations brusques des climats tempérés, la régularité de la chaleur tropicale (Gloguer)('). Pourtant C. Eijkmann n'aurait pas constaté de diminution notable dans l'activité de la deslruclion des albuminoïdes chez les Européens depuis longtemps acclimatés aux Indes {Arch. f. palh. Anal, und PhysioL, 1895). Ce sont des faits (ju'il ne faut jamais perdre de vue; ils sont féconds en déductions prophylactiques et thérapeutiques.
Nous retrouvons les mêmes agents parmi ceux qui sont capables d'influencer le troisième acte de la nutrition, les transmutations désassimilatrices.
La composition de l'air atmosphérique, sa teneur en oxygène ou en C0^ son adultération par des gaz délétères (CO, gaz d'éclairage) et par les produits volatils de la perspiration cutanée peuvent perturber la nutrition.
L'insuffisance tVoxygène est une cause de perturbations profondes dans les échanges nutritifs. On en peut citer bien des exemples. En voici un d'ordre expérimental. Araki a prouvé que des animaux, parfaitement sains et bien nourris, qui respirent dans une atmosphère pauvre en oxygène, rendent pendant l'expérience des urines qui renferment de l'acide lactique, du glucose et de l'albumine, et, si l'animal succombe pendant l'expérience, on trouve dans son sang du glucose en excès et de l'acide lactique (^).
On a même étudié l'influence de l'air stérilisé sur l'assimilation, la désassimilation de l'azote et l'excrétion de CO^ chez les animaux. (Kijanizin, Arch. de Mol., XIII, 5, 1894).
A propos de la désassimilalion il faut encore tenir compte du système nerveux, de la chaleur et de la lumière, de Yélertricité : M. d'Arsonval a mis en évidence l'arrèl de la nutrition que des décharges électriques sont capables de réaliser.
On doit s'inquiéter de l'alimentation. Les acides ne peuvent être brûlés dans l'économie qu'en présence des bases alcalines; il faut donc que les aliments apportent d'une manière régulière et en quantité suffisante la soude et la potasse. La sécrétion biliaire réclame pour s'effectuer convenablement des substances sulfurées, qui sont indispensables à la production de la taurine.
Divers agents médicamenteux ou toxiques sont capables de ralentir ou d'accélérer la désassimilation : les iodures l'accélèrent; les bromures, la quinine, le plomb, l'argent, la ralentissent.
L'antipyrine exerce une action profonde et complexe sur les phénomènes de nutrition. Chez les fébricitants, elle restreint la dénutrition, le fait a été observé cliniquement par Muller, Engel, A. Robin, Jacubowitsch, Riess, Lépine, et prouvé expérimentalement par Henrijean.
Chez l'individu normal, il a paru découler des recherches de Muller, Coppola, Engel, Umbach, A. Robin et Bayrac, élève de Lépine, que l'antipyrine à doses moyennes amenait une diminution de l'excrétion azotée. M. Cazeneuve a constaté que des doses massives pouvaient, chez l'animal, produire au contraire une dénutrition azotée. L'antipyrine diminue la consommation normale du sucre dans les capillaires, en même temps qu'elle ralentit la transformation du glycogène en sucre et même la formation du glycogène dans le foie et dans les muscles.
(') Arch. f. palh. Anal, und Phy>t. und f. klin. Mcd., 1890. (■^) Zeitsch. f. physiol. Chemie, XV, p. 555, 1891.
Lorsque l'anlipyi'inc, coniiiK^ ]o salicylalc de soude eL raeélanilide, adminislrés à l'oi-les doses, augnienlenl la dénulriLion des matériaux albuminoïdes, on peut expliquer peut-ôlre avec M. Lépine cette action par la diminution de roxyj^ène du sang-. Toute diminution de l'oxygène du sang, suivant Frankel, est suivie d'une excrétion exagérée d'urée, probabkniient parce que l'anoxhémie ("ait perdre en partie leur vitalité aux éléments les plus délicats. Or les substances antipyrétiques diminuent la proportion d'oxyhémoglobine du sang. On peut donc admettre que, suivant les doses, les antipyréti((ues exercent sur la nutrition des tissus une double action antagoniste : l'une, modératrice, s'exerce par l'intermédiaire du système nerveux et môme directement sur les éléments; l'autre, dénutritive, est due à l'altération physi(|ue ou au moins fonctionnelle du sang (Lépine) (').
Il est des substances qui pervertissent la désassimilation en modifiant les conditions dans lesquelles la destruction moléculaire s'exécute; le phosphore, avide d'oxygène, s'empare de ce corps partout oîi il le rencontre et le soustrait à la cellule; les actes de désassimilation, s'accomplissant avec une quantité insuffisante d'oxygène, n'aboutissent qu'à la formation de produits imparfaitemcnts excrémentitiels; l'intoxication phosphorée produit la stéatose du protoplasma, fait apparaître dans les excrétions la leucine, la tyrosine.
Quand la masse des matières que le protoplasma de la cellule doit transformer est trop considérable, la désassimilation s'exécute aussi d'une manière incomplète et vicieuse; il y a une sorte de surmenage cellulaire chez les individus suralimentés, et la cellule en état de pléthore habituelle prend une habitude nutritive défectueuse.
Le quatrième acte de la nutrition, la translation d'expulsion, peut être troublé, non seulement par suite des troubles qui portent sur les actes antérieurs, mais d'une manière primitive.
Pour que le courant exosmotique, qui doit entraîner les déchets hors de la cellule, s'établisse et se continue régulièrement, il ne faut pas que les plasmas circumcellulaires, qui forment le milieu où vit la cellule, soient à un degré trop élevé de concentration; l'abondance des boissons d'une part, l'activité des sécrétions de l'autre, ont pour effet de maintenir ces plasmas assez dilués pour que les matériaux de désassimilation puissent se diffuser d'une façon continue hors du protoplasma ; la circulation doit être assez active dans les lacs et dans les réseaux lymphatiques, dans les capillaires et le système veineux, pour que l'évacuation des déchets se fasse rapidement.
Ici encore nous retrouvons la nécessité d'une intervention active du système nerveux, régularisant la circulation interstitielle par l'intermédiaire des vasomoteurs, faisant fonctionner convenablement les appareils d'élimination, en première ligne le rein, puis l'excrétion cutanée, l'exhalation respiratoire, etc.
(') Semaine médicale, 1889, p. Do.
[P. LE GEJVD.'îr.]