TROUBLES DE LA NUTRITION DANS DES INFECTIONS
qu'ils impriment à la composilion des humeurs et des plasmas, ils rendent ceux-ci plus favorables à la vie et à la pullulation des microbes pathogènes, agents de la plupart des maladies aiguës. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces faits quand nous verrons que les diabétiques par exemple sont, par suite de leur perversion nutritive générale, une proie incessamment offerte à de multiples infections, aux microbes pyogènes comme au bacille tuberculeux.
Les infections ont les rapports les plus intimes avec les troubles de la nutrition, et rapports de deux ordres.
Si l'on excepte de rares agents infectieux (pii semblent avoir prise sur tous les organismes humains en toute circonstance, pourvu qu'ils y soient introduits (syphilis, rage, morve, fièvre jaune, choléra, etc.), l'infection n'est possible le plus souvent qu'à la faveur d'un trouble préalable de la nutrition qui oblige l'organisme à consentir à l'infection, en amoindrissant ses défenses, en paralysant ses centres nerveux vaso-dilatateurs pour les empêcher de lancer contre les microbes envahisseurs les légions de ses leucocytes phagocytaires.
Mais, quand l'infection a commencé à se réaliser, c'est-à-dire quand les quelques microbes introduits dans un espace restreint de l'organisme ont réussi à pulluler et à répandre autour d'eux les poisons solubles qu'ils fabriquent, c'est par l'intermédiaire de troubles de la nutrition, les uns passagers et les autres durables, que les microbes exerceront sur l'organisme les diverses actions nuisibles ou utiles qui constituent les différentes phases de la maladie.
M. Bouchard a exposé, dans une synthèse si remarquée, d'abord au Centenaire de la Faculté de Montpellier, puis au Congrès de Berlin (1890), la part qui revient aux troubles de la nutrition provoqués par les poisons microbiens dans les accidents graves ou mortels des maladies infectieuses, la guérison et l'immunité. Si ces vues sont hautement suggestives, elles ne reposent encore que sur un petit nombre de faits précis, presque tous relatifs aux maladies expérimentales (maladie pyocyanique, charbon, etc.). Il résulte pourtant de ces faits que l'action des microbes sur la nutrition, s'exerçant par l'intermédiaire de leurs sécrétions chimiques, est tout à fait comparable à celle des poisons minéraux ou organiques, introduits accidentellement dans l'organisme, mais leur puissance est bien autrement terrifiante, comme nous avons pu en juger par la tuberculine de Koch.
C'est en définitive à l'intoxication que ressortissent les troubles de la nutrition dans les maladies infectieuses. Ainsi s'explique, par exemple, que les scléroses vasculaires et viscérales puissent être l'aboutissant de certaines maladies infectieuses comme de certaines intoxications chroniques ; qu'on puisse rapporter des myocardites, des cirrhoses du foie, des néphrites interstitielles, des scléroses de la moelle et du cerveau, des névrites périphériques aussi bien à la fièvre typhoïde, à la scarlatine, à la syphilis qu'à l'alcoolisme et au saturnisme.
Nous savons bien peu de choses encore sur les troubles nutritifs causés par \qs poisojis microbiens à courte et à longue échéance. Toutefois, il est de constatation courante que certaines maladies infectieuses, aiguës ou chroniques, peuvent transformer complètement le tempérament. A la suite de la rougeole le tempérament lymphatique s'accentue jusqu'à la scrofule chez des sujets n'ayant jusque-là présenté que de légères manifestations du lymphalisme. La syphilis, même parfaitement guérie, laisse souvent de profondes modifications dans la
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[P. LE GENDRE.'i
nutrition. Je sais un homme (jui, maiii^re jusqu'à !20 ans, atteint à cet âge d'une syphilis de moyenne intensité, deyint rapidement obèse en peu d'années avec tous les signes d'un ralentissement nutritif. On pourrait peut-être dire que dans ce cas la thérapeutique iodo-hydrargyrique a joué un rôle, mais j'ai observé aussi plusieurs exemples d'individus maigres jusqu'à une fièvre typhoïde grave, à la suite de laquelle ils furent atteints rapidement d'une extrême obésité.
Un exemple de trouble général de la nutrition très digne d'intérêt est celui que fournit Sokolowski [Deutsch. Archiv. f. klin. Med., XLVIII, p. 558, 1891). Il a fait remarquer que chez des tuberculeux dont la maladie évolue lentement on peut voir survenir des phénomènes d'arthritisme; tandis que les lésions pulmonaires deviennent fibreuses et guérissent, les malades engraissent, ils éliminent abondamment de l'acide urique, offrant une dyspepsie qui a les caractères de celle des arthritiques; les lésions pulmonaires tuberculeuses étant guéries, le malade reste sujet à contracter souvent des catarrhes bronchiques vulgaires. La genèse de cet arthritisme acquis est complexe. Sokolowski invoque la suralimentation surtout carnée et lactée, en un mot riche en azote, l'absence d'exercice, peut-être aussi les perturbations de la circulation porte, liées à la fréquence des troubles abdominaux chez les phtisiques; le retentissement de ceux-ci sur le foie provoquerait par l'intermédiaire de cet organe une formation exagérée d'acide urique, une diathèse urique.
Nous sommes mieux renseignés sur les troubles de la nutrition que déterminent les poisons comme Valcool, le plomb, le mercure, le phosphore, Voxyde de carbone, etc.
Le chloroforme, administré en inhalations pendant^un temps assez prolongé, trouble les échanges nutritifs. Kart et Mester(^) ont constaté d'une part que l'intoxication chronique chez les animaux amène une dégénérescence graisseuse des parenchymes. Les animaux en expérience perdent de leur poids; l'excrétion plus grande des albuminoïdes se traduit par une augmentation du chlore et de l'azote dans leurs urines. Chez l'homme, après des opérations ayant duré de 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2 sous le chloroforme, l'urobilinurie est constante, et l'urine contient en quantité considérable une matière analogue à la cystine et renfermant du soufre. Le pouvoir réducteur de l'urine est augmenté par formation d'une combinaison d'acide glycurique; son acidité est doublée ou triplée.
Plusieurs poisons entraînent un ralentissement des échanges nutritifs, qui est très comparable à celui qui caractérise la grande diathèse arthritique, héréditaire, innée ou acquise.
Pour ne citer que deux exemples de ce rapprochement qui vient naturellement à l'esprit, l'alcoolique a beaucoup des accidents morbides et des lésions viscérales de l'arthritique. L'alcool ralentit les processus nutritifs. L. Reiss, entre autres, a montré, par des analyses sur l'homme, que, sous l'influence de l'ingestion de ce poison, l'excrétion d'urée diminue, de même que la teneur des urines en acide urique, chlorures, phosphates et sulfates (-).
Outre l'influence générale qu'ils exercent sur la nutrition de toutes les cellules, il y a des poisons doués d'une action presque élective sur une ou plusieurs
(1) Zeitsch. /'. klin. Mecl., XVIII, p. 469, anal, par Plicque in Rev. Hayon. — Vidal. Influence de l'anesthésie chloroformique sur les phénomènes chimiques de Torganisme (Recherches expérimentales). Thèse de Paris, 1897.
(«) Zeitsch. f. klin. Mecl., 1880.