‹ Traité de médecineChapitre 138 sur 207 · A. — TROUBLES DE LA NUTRITION DANS LA FIÈVRE · texte numérisé non relu

A. — TROUBLES DE LA NUTRITION DANS LA FIÈVRE

Dans les maladies infectieuses aiguës, ce que nous connaissons le mieux, ce sont les troubles de nutrition qui sont sous la dépendance directe de la fièvre ou du moins qui l'accompagnent ; car les rapports réciproques de la modification des actes nutritifs et de l'hyperthermie ne sont pas tranchés d'une façon absolue (').

La manière la plus simple dont on puisse se renseigner sur Vétat de la nutrition chez les fébricitants est d'analyser leurs urines. A les envisager d'une manière générale, on relève les caractères suivants : accroissement de la matière colorante aux dépens de l'hémoglobine d'un assez grand nombre de globules rouges détruits ; — densité accrue ; — augmentation des sels de potasse et diminution des chlorures. Il y a des variations dans le taux des urates et de l'urée; car les conditions qui président à l'excrétion de l'urée chez les fébricitants sont complexes. Si l'activité des combustions, étant accrue en raison de la fièvre, peut augmenter l'urée par destruction des tissus, le taux de l'urée est diminué à cause de la diète. Claude Bernard a admis que les fébricitants excrètent de Is'',50 à 2s'',89 d'urée par kilogramme (-), Mais la quantité d'urée excrétée ne donne pas la représentation exacte de la quantité de matières albuminoïdes détruite chez les fébricitants; car les matières extractives sont en

(') IIiRTZ, art. FiKVRE, Dicl. de Jaccoud. — Lereboullet, art. fièvre, D'uH. curyelop. — Hallopeau, Traité de pathologie générale, ~r édil., 1800. — Bouchard, Les doctrines de la fièvre. Semaine méd., 15 mars 1893.

(*) Leçons sur la chaleur anima'e, 1876.

[P. LE GENDRE

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excès dans leurs urines et elles sont des produits d'élaboration incomplète qui auraient dû être éliminés à l'état d'urée. On n'a pas constaté de rapport constant entre l'augmentation de l'urée excrétée et le degré de l'hyper- Ihermie. Ainsi, malgré la persistance de l'hyperlhermie dans la pneumonie et la fièvre typhoïde, le taux de l'urée diminue souvent. .Mais l'excrétion d'urée en plus grande abondance a été notée au moment de la crise urinaire qui précède, accompagne ou suit la chute de la température dans certaines fièvres.

La perte du poids, qui peut être aussi bien la conséquence d'une désassimilation excessive que celle d'une assimilation insuffisante, varie non seulement suivant l'intensité et la persistance de la fièvre, mais encore suivant l'alimentation des fébricitants; elle est bien moindre de nos jours dans les fièvres continues de longue durée, grâce à l'habitude, généralement acceptée, de fournir aux malades la plus grande somme d'aliments compatible avec le fonctionnement incorrect de leur tube digestif. Mais la perte de poids n'est pas exclusivement influencée par la diminution des aliments; car l'expérimentation a montré que la diète absolue ne détermine jamais une perte de poids aussi considérable que la fièvre; en 24 heures, un pneumonique peut perdre 16 pour 100 de son poids. Un fait notoire, c'est que dans certaines fièvres continues, dans la fièvre typhoïde par exemple, l'amaigrissement et la perte du poids s'accentuent considérablement au début de la convalescence, au moment où la température vient de redevenir normale.

On a constaté que du sang d'un fébricitant on extrait une moindre quantité de gaz, que l'acide carbonique peut y être réduit de plus d'un tiers dans la variole (Brouardel) (^). Suivant Klemperer, la diminution de l'alcalinité du sang et de sa richesse en acide carbonique sous l'influence de la fièvre peut servir, beaucoup plus que l'hyperthermie, à apprécier le degré d'intoxication de l'organisme. Les médicaments qui, comme l'antipyrine, ramènent la température à la normale, ne rendent pas au sang sa teneur normale en acide carbonique et ne combattent nullement l'intoxication de l'économie (^).

Dans la fièvre toujours le sang a une moindre capacité d"absorptio;i pour l'oxygène. La réduction de Ihémoglobine a été étudiée par Hénocque au moyen de l'hématospectroscopie.

Les altérations chimiques que l'on remarque dans certains tissus, à l'autopsie de malades ayant succombé à des maladies fébriles, sont-elles sous la dépendance de la fièvre seule? — Certainement non. La fièvre est une des conséquences de l'infection. Les altérations cellulaires peuvent dépendre des troubles de la nutrition, des perversions dans les échanges entre les cellules et les plasmas, des modifications que subit la vie des cellules au sein d'humeurs adultérées par l'encombrement des déchets cellulaires incomplètement oxydés, mais certainement aussi par les poisons que fabriquent les microbes. Le mécanisme de la dégénérescence cireuse des fibres musculaires, de la tuméfaction trouble des épithéliums du rein et des cellules du foie, de la nécrose de coagulation (Cohnheim), de la transformation amyloïde, nous échappe. Nous comprenons mieux celui de la dégénérescence graisseuse par destruction de la matière albuminoïde en présence d'une quantité insuffisante d'oxygène; Litten, ayant soumis pendant plusieurs jours des animaux à une température élevée, a

(*) Bulletin de la Soc méd. des hôpitaux, 1870.

{^) Neuvième Congrès de médecine interne à Vienne, 1890.

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conslalé la (Jégx^néresccncc gTaisseuse des viscères principaux ('); or, l'absorplion (roxygèno diminue, nin.^i (pie l'éliminalion d'acide carbonique, dans un milieu surchaulle.

Mais les fébricitanls diffèrenl des animaux en expérience à ce dernier point de vue, puisqu'ils oxhalenl un excès d'acide carbonique. Liebermeislcr a trouvé ([ue les fiévreux éliminaient deux fois et demie plus d'acide carbonique que les gens sains, que cette élimination caiboniquc plus active commençait avec la lièvre, était constamment pro|)ortionnelle à elle et cessait en môme temps. P. Regnard, Lilienfeld, Ewald, qui a trouvé un excès d'acide carbonique dans les urines fébriles, Senator, acceptent aussi ce fait, qui ne constitue pas d'ailleurs une loi rigoureusement applicable à tous les états fébriles, puisque Wertheim a observé que chez les lyphiques le rapport de l'exhalation carbonique était en comparaison de celle des hommes sains comme 83,8 est à 100.

Dans la fièvre, la quantité d'oxygène absorbée a été trouvée augmentée par Regnard, Lilienfeld et Colasanti, diminuée par Wertheim et Henrijean. La diminution des oxydations est considérée par M. A. Robin comme constante dans les états typhoïdes graves (^).

Les mêmes différences ont été notées dans la proportion d'urée éliminée. L'augmentation peut être de 50 pour 100 (Unruh), de 100 pour 100 (Senator). Mais elle n'est pas parallèle à l'élévation de la température ; l'urée peut diminuer au cours des fièvres, malgré la persistance de l'hyperthermie. Elle est diminuée, nous a appris Regnard, dans la fièvre intermittente des lithiases hépatique et rénale, tandis qu'elle est accrue dans la fièvre intermittente légitime, palustre. L'urée peut commencer à être excrétée en plus grande quantité avant le frisson initial, pendant la période latente de la fièvre, mais l'accroissement d'urée peut persister même après la chute de la température. L'hyperthermie n'est donc pas la conséquence exclusive de l'augmentation des oxydations interstitielles. Mais celles-ci peuvent être la conséquence de l'hyperthermie, du moins l'excrétion d'urée augmente chez les animaux échaufïés artificiellement.

Les troubles de la nutrition dans la fièvre ne sont pas seulement affaire d'augmentation ou de diminution dans la quantité de matière albuminoïde détruite; l'élaboration de la matière est pervertie. Quand le chilïre de l'urée est diminué, les matières extractives augmentent. M. A. Robin appelle coefficient d'oxydation le rapport entre la quantité totale d'azote contenue dans l'urine et celle que fournit l'urée seule; il estime que ce rapport nous renseigne assez exactement sur la manière dont s'accomplissent les oxydations de la matière azotée des tissus. Ce coefficient, qui est normal ou tend à augmenter dans les phlegmasies franches, tombe dans les états typhoïdes de 84,7 pour 100 à 72 pour 100. Dans les cas mortels le chiffre des matières extractives dépasse celui de l'urée; plus l'état typhoïde est accentué, plus les produits incomplètement brûlés s'accumulent dans l'organisme ("').

L'acide urique est excrété en quantité surabondante dans les fièvres qui s'accompagnent d'une entrave sérieuse à la fonction respiratoire (Ranke). Les phosphates augmentent (''), les chlorures diminuent.

(*) Virchow''s Archio., LXX.

(*^) Voir aussi, sur là question de l'écliange respiratoire des gaz pendant !a lièvre, une communication de M. Kiîaus à la Société des médecins de Vienne ('25 avril 181)0), in Semaine médicale.

(■>) Leçons de clinique et Ce thérapeuli<iue médicales, 1887.

(*) Suivant W. Pipping (Ziir Keuntniss des Kindlichen Stolïweichsels bei Fieber, Skandin.

[P. LE GENDRE-

M. A. Robin a l'ourni par rui'ologic cerlaines indicaliuns utiles au point de vue de racLion qu'exercent sur la nutrition des lébricitants les médicaments les plus usités comme antipyrétiques. L'acide salicylique augmente la proportion des matériaux solides et élève le taux de l'urée. Le sulfate de quinine abaisse les matériaux solides et l'urée; il diminue donc les désintégrations et les oxydations organiques. L'alcool diminue les oxydations, mais il diminue moins la désintégration organique que la combustion des produits désintégrés, il enraye les déperditions; c'est surtout un agent d'épargne. Enfin la digitale chez les fébricitants augmente les matériaux solides et l'urée, mais dans des proportions différentes, puisque le rapport de l'urée aux matériaux solides décroît sensiblement.

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