F. — TROUBLES DE LA NUTRITION DANS LES MALADIES DU TUBE DIGESTIF
Les maladies du tube digestif sont de celles qui ont la plus grande influence sur la nutrition, et cette influence est très complexe.
Suivant Ferranini [Riforrna medica., 1895), les modifications imprimées par les affections de l'estomac au degré d'alcalinité du sang et d'acidité de l'urine, à la quantité de chlore qui circule dans le sang et s'élimine par les urines, enfin à la nutrition générale, dépendent de l'état de la motilité de l'estomac et du pouvoir dialysant du chlore gastrique.
Quand le fonctionnement digestif de l'estomac et de l'intestin est troublé au point d'entraver la digestion des albuminoïdes, des féculents, des sucres et des graisses, le malade aboutit à l'inanition graduelle ; les choses se passent ainsi à des degrés divers dans la consomption progressive des maladies aiguës fébriles prolongées, qui suspend momentanément la sécrétion du suc gastrique et du suc pancréatique, dans celle du cancer de l'estomac, des gastrites et des entérites chroniques avec atrophie glandulaire, ulcérations suivies de cicatrices, etc. Le tableau des troubles nutritifs peut être alors celui de Vinanition par insuffisance alimentaire absolue.
(*) EiCHHORST, Traité de pathologie interne (traduction française, 1880).
(-) Association française pour Favancement des Sciences. Session de Marseille, 1891.
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Quand les fonctions dig-cslivcs ne sont entravées que parti(,'llemcnt, on a, suivant qu'il s'aj^iL d'une dyspepsie iç^aslriquc ou inleslinaie, des efï'ets assez difl"érenLs; car l'insuifisance ou l'airèl de la peptonisalion des albuminoïdes n'a pas les mêmes clï'els que TarrèL dans la transfornialion des graisses ou des hydrates de carbone. Dans le })remier cas, raniaigrissement est plus rapide, dans le second c'est surtout la force et la chaleur qui font le plus vite défaut.
La qualité des suljstances récrémentitielles est alors en cause et non leur quantité.
Il résulte des recherches de C, von Noorden ('), entre autres, que la suppression complète ou la perversion absolue des fonctions stomacales ne suffit pas à entraver l'assimilation et que l'intestin peut dans une large mesure remplacer l'estomac dans la digestion des éléments azotés.
Mais les dyspepsies agissent encore par d'autres procédés sur la nutrition; la formation d'acides en quantités excessives (acides gras, acides de fermentation) entrave le processus d'absorption de certaines substances minérales, comme la chaux, indispensables à la formation des cellules de certains tissus ou vont dissoudre au sein de l'organisme le squelette minéral des tissus déjà formés. L'étude des dyscrasies acides, du rachitisme et de l'ostéomalacie, nous montrera ultérieurement le mécanisme détaillé de ces processus pathogéniques.
En outre, la pullulation des micro-organismes, agents des fermentations putrides au sein du tube digestif, a pour conséquence la production dans la cavité intestinale d'une foule de corps toxiques, dont l'absorption amène une auto-intoxication de tout l'organisme. M. Bouchard a révélé la fréquence et l'importance de ce processus d'intoxication dans une foule d'états pathologiques dont la dilatation de Vestomac est le type et comme le symbole (^). Il appartient à notre collaborateur, M. Mathieu, d'exposer la question avec l'ampleur qu'elle comporte, à propos des maladies du tube digestif, mais nous ne pouvons nous dispenser d'esquisser ici brièvement les conséquences de l'autointoxication d'origine digestive sur la nutrition.
Chez les individus dont l'estomac est constamment dilaté, on observe : des accidents directs que peut expliquer l'action irritante des résidus alimentaires et des substances chimiques formées dans leur masse en décomposition (catarrhe gastrique et dyspepsie, gastrite ulcéreuse, typhlite, appendicite, colite membraneuse) ; — le retentissement sur des organes voisins (congestion hépatique, abaissement du rein droit) qui peut consister en une influence toxique, circulatoire ou mécanique ; — de nombreux troubles du système nerveux et des émonctoires, que les médecins ont en général attribués à des réflexes nerveux, et pour lesquels M. Bouchard a invoqué l'explication beaucoup plus satisfaisante d'une auto-intoxication par résorption de produits toxiques, formés au sein du chyme stagnant et se putréfiant dans l'estomac devenu inerte. Ces troubles imputables à l'intoxication sont les suivants : céphalée, névralgies bilatérales, sensibilité au froid et pourtant sueurs faciles, insomnie, vertiges, troubles de la vue, contractures des extrémités, aphasie transitoire, troubles vaso-moteurs, dermatoses, catarrhe des muqueuses respiratoires, albuminurie, peptonurie.
Mais, en outre, il peut exister chez les personnes atteintes de dilatation gastrique des troubles de la nutrition générale : l'amaigrissement ou une obésité flasque avec pâleur, d'abondants dépôts d'urates dans les urines, qui sont d'une
(«) Zeilsrhrift. fur klin. Mecl, t. XVII, 1890. (-) Société médicale des hùpilaux, 188 i.
[P. LE GENDREI
acidité exagérée et dans lesquelles le perchlorure de fer fait quelquefois apparaître une coloration rouge vineux. Certains tissus peuvent s'enflammer; aussi voit-on des phlébites spontanées et le purpura, indice de la fragilité des vaisseaux en état de nutrition défectueuse.
On constate encore avec une extrême fréquence des modifications du tissu osseux au voisinage de certaines articulations- M. Bouchard a fait connaître, et je crois l'avoir confirmée par la statistique clinique ('), l'existence d'une déformation particulière des doigts, qui consiste en un épaississement des extrémités osseuses au niveau de l'articulation de la phalange avec la phalangine. Les nodosités de Bouchard sont le résultat d'une hypertrophie simple du tissu osseux; elles sont généralement indolentes, mais quelquefois précédées de douleurs dans les articulations qui vont se déformer. D'autres articulations (métacarpophalangienne du pouce, deuxièmes articulations des orteils, poignet, extrémité interne de la clavicule) peuvent aussi être le siège de gonflements douloureux.
M. Bouchard a vu, et j'ai constaté, de mon côté, l'ostéomalacie chez des dilatés. ]\I. Comby a invoqué la dilatation gastrique comme facteur du rachitisme. J'aurai occasion de revenir sur cette c[uestion ultérieurement. La formation d'acides en excès dans le tube digestif des dilatés, notamment l'acide acétique et l'acide lactique, est peut-être la cause des modifications irritatives subies par le tissu osseux.
En résumé, il existe dans la dilatation permanente de l'estomac des troubles de la nutrition générale assez nombreux et assez complexes pour créer une sorte de diathèse acquise, une disposition morbide, affaiblissant le système nerveux, appauvrissant le sang et ouvrant la porte aux maladies de déchéance, dyscrasiques comme la chlorose, ou infectieuses comme la tuberculose.