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PAR LES PARASITES ANIMAUX

J. GIRODE

Médecin des hôpitaux de Paris.

Avec rintervention du règne animal en étiologie morbide, prend naissance la notion des maladies parasitaires proprement dites, qui se résume en les données suivantes : un être vivant s'attachant à un autre être vivant d'un ordre plus élevé pour lui prendre de sa substance ce qui est nécessaire à sa nutrition, son développement, sa reproduction, sa vie en un mot. Tout cela se produit sans que l'être attaqué par le parasite ait à souffrir primitivement ni spécifiquement dans l'ensemble de son organisation. Ce n'est pas qu'il ne se développe secondairement et communément des effets indirects qui modifient et co^ipliquent la physionomie des maladies parasitaires. Malgré tout, l'idée de processus locaux, à effets pour ainsi dire essentiellement mécaniques, domine toute cette pathologie.

Thaitû de médecins. III. — 1

A voir entrer en scène ces nouveaux agents morbides, il fallait s'attendre à des changements fondamentaux dans l'aspect de ces processus parasitaires, par rapport à l'ensemble des mycoses et des infections bactériennes. Sans doute, au point de vue de l'anatomie et de la physiologie générales, la séparation entre les végétaux supérieurs et les protozoaires repose sur des nuances bien ténues ; et les naturalistes ont dès longtemps indiqué qu'il y avait là bien plus affaire de classification que de distinction naturelle et absolue. Cette remarque n'est pas moins vraie au point de vue pathologique.

A défaut d'autre argument, l'histoire de cette grande maladiequ'est l'impaludismeviendraiten témoigner. Nul n'aurait songé, il y a quinze ans, àcontester qu'il existât des liensélroits entre la fièvre malarique et lés autres fièvres démontrées depuis bactériennes, la fièvre typhoïde, le typhus récurrent, les affections puerpérales. Or, les recherches de ;M. Laveran, confirmées de tous côtés, nous font voir dans l'impaludisme, malgré sa physionomie de maladie bactérienne, une affection engendrée par un parasite animal, l'hématozoaire de Laveran. Et ce n'est pas là le seul point de ressemblance qui existe entre certains caractères des parasitoses animales d'une part, et d'autre part des mycoses et des infections bactériennes.

Toutefois, s'il y a quelques points de rapprochement, les différences sont bien autrement accusées et fondamentales. Car, il ne faut pas l'oublier, si intéressante que soit cette notion des protozoaires, le fonds commun ancien et durable de cette pathologie est encore constitué par l'histoire des grands parasites, qui se sont imposés dès longtemps à l'attention des observateurs, et dont la sagacité des naturalistes modernes (Leuckart, Siebold, Kuchenmeister, Davame, Balbiani, Laboulbène, Mégnin, Blanchard, etc.) a élucidé si heureusement les mœurs, l'évolution et les effets.

Il n'y a pas à s'arrêter ici sur les caractères anatomo-physiologiques communs des parasites animaux. Nous avons ici une organisation qui, à peine dessinée au bas de l'échelle, arrive plus haut à des perfectionnements très complexes. Je noterai seulement les deux points suivants. Tout d'abord, c'est le grand développement que prennent chez ces parasites les organes destinés à la perpétuation de l'espèce, soit suivant le mode de l'hermaphrodisme, soit su'vant le type de la reproduction unisexuée. D'autre part, un grand nombre de ces parasites sont pourvus d'organes spéciaux pour l'attaque, organes à l'aide desquels ils imposent d'une façon plus rapide et durable leur existence parasitaire à l'animal envahi. Quant à leurs conditions biologiques générales, elles se déduisent de leur classement môme : ils vivent aux dépens d'une autre existence. Cependant, ce n'est point là une condition absolument étroite. Au milieu des phases que comporte leur évolution vitale, il semble bien qu'il y ait place pour quelques stades de développement à l'état saprophytique. Ainsi,

il paraît démontré que les œufs du Bot/iriocepholiis lalus se dévelon- }>ent dans l'eau pour donner naissance à un embryon exacanine, qui va habiter à l'état larvaire certains poissons (saumon, lotte, perche), pour devenir ver adulte dans l'intestin de l'homme ou du chien (Braun) (1). En tout cas, on ne saurait douter que certains de ces parasites ne puissent garder longtemps une vie latente dans des tissus morts. L'histoire delà trichinose et de la ladrerie en fournit la preuve.

L'étiologie des affections à parasites animaux est dominée par les grandes lois de la contagion et de l'importation exogène ; le caractère fortuit de cette importation n'est nulle part aussi marqué qu'ici. Si étendu que soit le domaine de ces maladies, il n'y a rien de comparable avec l'ubiquité des germes bactériens. Certaines particularités méritent d'être relevées. Il y a d'abord l'élection de certains parasites pour certains âges, certaines contrées ; il y a' surtout le grand rôle que jouent dans cette pathogénie les rapports de l'hommeet des animaux domestiques. Mais ce qu'il y a de plus curieux sur ce point, ce sont les phases que subit cette étiologic pour arriver à réaliser l'existence parasitaire la plus élevée. J'ai rappelé plus haut le mécanisme évolutif du bothriocéphale. Les relations de l'hydatide humaine avec le Tsenia echinococcus du chien et inversement celles de la cysticercose du porc et du bœuf avec les Tsenias solium et inerme sont à en rapprocher.

Ainsi les divers stades que comporte l'évolution de quelques parasites : œuf, embryon libre, ver vésiculeux, parasite adulte, sont susceptibles d'évoluer dans de? organismes différents, avec une affinité spécifique parfois très étroite. Et l'on voit ainsi comment cette étiologie parasitaire se complique.

L'organisme humain peut donc recevoir un parasite embryonnaire pour développer ensuite un autre parasite, celui-ci adulte, à mœurs et effets tout différents. Il est bon de noter que certains parasites, en vertu de lois encore insuffisamment connues, sont susceptibles de subir 'toutes leurs phases évolutives dans le môme organisme : tel par exemple le tsenia inerme du bœuf (Mégnin) (2).

Dans la plupart des faits précédents, c'est l'ingestion et la contamination digestive qui jouent le plus grand rôle. C'est par là, en effet, que pénètrent en plus grand nomi)re les parasites à différents stades de développement : c'est dans le tractus alimentaire que leurs localisations sont le plus fré{iuentes. L'eau nocive ingérée directement ou souillant certains aliments utilisés crus (légumes, fruits), les viandes crues ou insuffisamment cuites (bœuf, porc, poisson), et d'une manière générale tous lesingesta, peuvent imporlcr^vcc eux les œufs ou les parasites et en favoriser la "greffe. Cette loi de l'inges-

(1) Braun, Zur Knt\vickclunf,'^'esch. d. breit. IJaudwunii. [Virchow's Arch., 1S8.3).

(2) MiÎGMN, Comptes rendus de la Soc. de hioL, 1879.

tion etdu stade évolutif comporte parfois des particularités curieuses. Ainsi les œufs de Vankylosiome duodénal déposés dans l'intestin grêle, ne s'y développent pas et sont expulsés avec les fèces ; il est probable que les larves doivent pénétrer avec l'eau d'alimentation.

Il est des cas où c'est un animal qui apporte le parasite à un autre organisme. On sait comment les tiques implantent chez les bœufs les hématozoaires de la fièvre du Texas (Dodge). En pathologie humaine, on a accusé les moustiques d'emporter avec du sang des embryons de filaire qu'ils déposent dans les eaux potables, véhicule delà contamination.

Je n'insisterai pas sur les autres modes étiologiques, ni en particulier sur les affections parasitaires du tégument. Qu'il s'agisse ici d'affections pédiculaires, acariennes, ou autres, le mécanisme est des plus simples, et la loi de contagion s'impose. On sait sur ce point I combien sont variées les espèces parasitaires et quelle affinité I étroite telle espèce présente pour tel animal.

Il reste à noter comment s'entretient cette étiologie parasitaire. Le parasite adulte se nourrit et se reproduit. La fonction de reproduction, quel qu'en, soit le type, présente une acuité vraiment extraordinaire. C'est par millions que l'on compte les œufs produits par une génération de parasites intestinaux. Chose curieuse, la fonction entraîne rapidement la caducité soit des organes générateurs, soit des géniteurs eux-mêmes. Chez le tœnia, qui est hermaphrodite, les organes mâles s'atrophient très vite lorsque la fécondation est réalisée : l'anneau en maturation se détache ensuite, se détruit avec les organes femelles et les œufs sont mis en liberté. Chez les oxyures dont la reproduction est unisexuée, le mâle meurt sitôt après l'accouplement. Quoi qu'il en soit, la fécondation est bientôt suivie de la mise en liberté d'un grand nombre d'œufs, qui sont disséminés dans le milieu ambiant, d'où ils recommenceront le cycle de l'évolution parasitaire correspondante.

C'est surtout au point de vue de l'anatomie pathologique que s'accusent les différences des maladies à parasites animaux d'avec les mycoses et les infections bactériennes. Avec les parasites animaux d'organisation un peu élevée, les lésions sont principalement mécaniques. Sans doute la fièvre intermittente comporte, en ce qui concerne le sang, les organes hématopoiétiques, et les viscères en général, des altérations élémentaires très comparables aux processus bactériens ; on a dit même que la réaction phagocytaire se produisait dans le paludisme de la même façon que dans les infections microbiennes typiques; enfin, les inflammations et dégénérescences viscérales de la malaria invétérée légitiment les mêmes rapprochements. Il faut noter encore, quoique la question reste ouverte, le rôle quejoueraientles protozoaires dansla production

des néoplasies vraies, épithéliomes, maladie de Paget, acné cornée (Darier, Wickham), Ici, la spécificité réactionnelle ne serait pas douteuse. Enfin sur ce terrain, on ne peut méconnaître que la Filaria sanguinis hominis soit capable de développer des épanchements chyliformes, des tumeurs lymphatiques, des lésions éléphantiasiques, qui ressemblent à de semblables processus ayant toute autre origine. Il semble en particulier que l'éléphantiasis vrai ait une identité anatomique étroite avec le pseudo-éléphantiasis streptococcique, tel qu'on le voit suivre les érysipèles à répétition.

Mais partout ailleurs les effets sont beaucoup moins caractérisés. Prenons un ascaride lombricoïde libre dans le tractus intestinal; il sera commun que sa présence n'entraîne ni lésion, ni symptôme. Qu'une sangsue avalée par mégarde se fixe dans l'œsophage et y provoque une hémorragie, ou émigré fortuitement dans le rectum pour produire des accidents analogues, il n'y aura là en somme que des faits assez banals. Tout au plus peut-on, quand les parasites sont nombreux et les hémorragies répétées, voir se développer une anémie grave comme après toute grande perte de sang; c'est là ce que réalise l'ankylostome duodénal. On verra que, sans pénétrer l'intimité des tissus et organes, certains parasites peuvent entraîner des effets secondaires particuliers.

Les parasites viscéraux obéissent à leurs lois évolutives sans produire dans les tissus voisins autre chose que des phénomènes de refoulement, et cette réaction commune en présence de tout corps étranger, à savoir la production d'une membrane fibreuse enkystante. Tel est le cas des tumeurs hydatiques. Naturellement la destruction atrophique des éléments parenchymateux peut entraîner de graves conséquences.

Des phénomènes inflammatoires, des processus ulcéreux peuvent s'ajouter, par exemple dans les localisations intestinales et urinaires de la Bilharzia hœmatobia. On sait les localisations lymphatiques de la filaire. D'autres parasites font^lection dans l'appareil veineux. On observe plus spécialement à Formose un distome spécial (Ringer), qui se localise dans les branches de l'artère pulmonaire, •et provoque la formation d'infarctus suivis de graves hémoptysies. La douve hépatique peut elle-même obstruer les branches de la veine porte et entraîner l'ascite avec une diarrhée sanguinolente. On a vu le même parasite occuper le centre d'un abcès vermineux (Blanchard) (1). Fox et Dionis des Carrières ont trouvé des distomes dans une tumeur séro-sanguinolente sous-cutanée. On sait comment la douve hépatique envahit les voies biliaires, en entraîne la dilatation avec toutes ses conséquences jusqu'à l'acholic. Ici la suppuration peut intervenir : c'est affaire d'infection microbienne secondaire,

(l) Blanchard, Les vers du san{j, p 20.

comme dans les hystes hydatiques, et probablement tous les abcès vcrmineux. Les tumeurs suppurées contenant des ascarides, qu'elles apparaissent au dehors primitivement ou à la suite de phénomènes d'obstruction, reconnaissent sans doute cette origine mixte.

Pour terminer cet aperçu anatomique, je mentionnerai encore une conséquence curieuse de révolution parasitaire.

Dans les infections, la production de toxines spécifiques joue un rôle fondamental. On ne saurait transporter cette formule générale dans l'histoire des maladies à parasites animaux. Cependant quelques faits sont à retenir. D'après Roux et Chamberland, l'arrêt des accès paludiques tiendrait à ce qu'au moment de lapyrcxie, il existe une saturation toxique, provoquée par l'hématozoaire et empêchant temporairement son développement. D'autre part, on sait quels singuliers effets d'intoxication à distance provoque l'affection hydatique. (Debove, Achard.)

L'urticaire hydatique tient à la résorption d'une toxine spécifique que Mourson et Schlagdcnhauffen ont comparée à la mytilotoxine. Achard a montré mieux encore la spécificité de ce corps chimique en observant que la simple manipulation des produits hydatiques pouvait suffire à favoriser l'absorption et le développement des accidents spéciaux, en particulier de l'urticaire.

L'évolution des parasites et des lésions si variées et inégales qu'ils entraînent, peut se poursuivre indéfiniment, entraîner la mort du sujet infecté, détruire plus ou moins complètement un organe fondamental, ou enfin aboutir à la mort du parasite même.

La calcification des kystes trichineux représente ce processus d'arrêt ; de même la résorption spontanée et la calcification des kystes hydatiques, qui ne sont pas exceptionnelles, comme le prouvent certaines découvertes fortuites d'autopsie. Plus souvent, c'est la suppuration qui intervient, tue le parasite et substitue un processus microbien à l'évolution parasitaire.

On a dit même que l'épanchement de bile pouvait tuer les hydatides. Parfois l'incrustation du parasite devient la source d'autres accidents ; ainsi Cobbold a vu que les œufs de la Bilhavzia hsematobia éhminés par les voies urinaires pouvaient devenir le centre de formation de calculs vésicanx.

Au point de vue clinique, on peut pressentir par quels phénomènes disparates vont se traduire des affections si diverses. Ces maladies parasitaires restent bien souvent à leur début complètement latentes, et ne se révèlent que lorsqu'elles sont accentuées dans leur degré, ou déformées et compliquées par des altérations secondaires. Les divers types de la pédiculose ne déterminent d'abord qu'un prurit insignifiant; mais quelle différence d'aspect, lorsque le grattage et l'infection secondaire sont venus provoquer ces vastes lésions impétigineuses et

eczémaliformes, derrière lesquelles raffeclion causale est comme! dissimulée. De même pour la gale, insignifiante à ses débuts, mais arrivant à réaliser ces peaux infantiles tourmentées, qui inspirent d^ réelles inquiétudes.

L'helminthiase comporte des remanjucs analogues. Elle reste souvent latente jusqu'au jour où, le terrain s'y prêtant, éclate une attaque d'épilepsie réflexe. Ou bien encore, c'est un lombric (jui se déplace, envahit les voies biliaires, ou môme émigré par en haut vers les cavités nasales et respiratoires, et réalise ainsi une symptomalologie secondaire, toute déformée. Naturellement, les aspects sont encore plus vagues, lorsqu'on se trouve seulement en présence de phénomènes généraux, anémie, hémorragies, œdèmes.

Aussi, c'est à la constatation du parasite même ou de ses produits, qu'il faut s'en remettre pour préciser Ic^iagnostic. On sait avec quelle netteté se présente ici l'enquête dermatologique. Pour d'autres' affections, l'examen des excréta fournira des renseignements précis, le microscope aidant. Il montrera soit des parasites ou fragments de parasites (oxyures, fragments de tœnia, anguillules, amibes, etc.), soit des œufs dont les caractères permettront d'induire la présence de telle espèce parasitaire (lombric, bothriocéphale, ankylostome duodénal).

L'examen des urines aura un intérêt analogue (œufs de la Bilharzia heemalobia).

Il n'y a pas besoin d'insister sur l'importance de la recherche, dans le sang, de l'hématozoaire de Laveran. On sait aussi quel curieux aspect ofl're l'étude du sang infecté d'embryons de filaires, l'examen ayant ceci de spécial qu'il doit être pratiqué pendant la nuit. Enfin parmi les produits ayant un caractère diagnostique souvent utilisable, il faut mentionner surtout les crochets des vers vésiculaires (affection hydatique, cysticercose du Tœnia solium). Ces crochets tantôt seront observés dans des liquides de ponction, parfois se retrouveront dans des excréta (fèces, crachats, urines), et toujours auront une signification diagnostique absolue. En cet or4re d'&Hquêtes, je signalerai encore le harponage des muscles trichines, que j'ai vu pratiquer avec démonstration nette, à la clinique do Biermer.

L'étude de quelques conditions accessoires, quoique moins importante, ne devra pas être négligée : notion de certains contacts (chiens), usage de viande crue ou mal cuite (bœuf, porc, poisson), origine d'un pays à filariose ou trichinose, etc.

Quoique les maladies à parasites animaux aient une gravité pronostique fort inégale, toutes méritent d'être prévenues et traitées. La pratique des grandes lois hygiéniques servira de moyen préventif efficace. Quant au traitement, il visera la destruction ou l'élitaination du parasite. On sait avec quelle sûreté la gale et les pédiculoses ont leur traitement formulé aujourd'hui. De mémo, beaucoup de parasites

cavitaires ont leur médication presque spécifique. Avec les localisalions profondes, le traitement est moins sûr. Je ne parle pas de la sensibilité de l'hématozoaire paludique à la quinine. Mais la trichine, la filaire, les vers vésiculaires se prêtent moins à une médication efficace. Il faut dire que le parasite peut mourir spontanément (calcification des hydatides et des kystes trichineux), ou être tué par une infection pyogène. L'affection alors se transforme, et le médecin ou le chirurgien peut encore agir efficacement dans beaucoup de cas

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