EN PARTICULIER
FILARIOSE
PAR
E. LANCEREAUX
Professeur asrég<^ ffe la Faculté de médocine, Médecin nonoraire des hôpitaux.
Le moi fîlariose sert à dénommer l'ensemble des désordres pathologiques résultant de l'infection de l'organisme humain par la Filaria sanguinis hominis, de même que celui de trichinose est donné aux phénomènes produits par l'action des trichines sur ce même organisme.
Si la connaissance de cette dernière maladie a été un progrès, parce qu'elle a conduit à séparer des états pathologiques très difîcrents d'origine, celle de la fîlariose en est un autre non moins important, puisqu'elle nous permet de grouper sous un même chef, des alïèctions jusqu'ici séparées et isolées, de montrer le lien qui les unit €t d'en comprendre le mécanisme.
HISTORIQUE ET DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. — De même que la plupart desalleclions d'ordre parasitaire, la fîlariose est endémique à certaines contrées, aussi ne se voit-elle dans nos climats que chez des personnes venant de ces contrées. L'Inde, la Chine, les Anlilles, le Brésil, l'Australie, le sud de l'Afrique, l'Egypte sont les pays où a été notée jusqu'ici la présence de la filaire du sang humain, mais
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il est impossible que cet hématozoaire se rencontre encore ailleurs.
La découverte de la fîlaire embryonnaire de l'homme est générale ment attribuée à Wucherer (1), mais, on ne peut nier que Demarquay et Davaine n'aient observé ce parasite dès l'année 1863, dans un liquide lactescent extrait des bourses (2).
I En 1868, Lewis (de Calcutta) (3), le découvrit dans une urine chyleuse, et, vers la même époque, Salisbury (4) signalait l'existence de ce même parasite qu'il dénommait Trichina cysiica. En 1872 Crevaux (5) et Spencer Cobbold (6) , observaient dans les urines chyleuses un ver embryonnaire semblable à celui qu'avait déjà rencontré Wucherer. La même année Levs^is (7), examinant au microscope le sang d'un individu atteint de diarrhée, aperçut sur une môme plaque neuf embryons identiques à ceux qu'il avait trouvés dans l'urine chyleuse.
Ces embryons étaient animés de mouvements vigoureux comme s'ils étaient dans leur élément naturel ; aussi cet auteur n'hésita pas à faire de ces vers de véritables hématozoaires et leur imposa le nom de Filaria sanguinis hominis. Puis, en même temps qu'il constatait la fréquence de cet entozoaire dans le sang, il reconnaissait que la plupart des malades, chez lesquels il l'observait, se trouvaient atteints dechylurie, d'éléphantiasis ou de varices lymphatiques du scrotum.
Bientôt après, Manson d'Amoy (8), confirmait les recherches de Lewis et admettait que la chylurie tropicale, l'éléphantiasis du scrotum, l'hydrocèle chyleuse, l'éléphantiasis des Arabes, etc., étaient autant d'affections sous la dépendance d'un môme facteur étiologique, et, s'appuyant du fait connu d'un hématozoaire du chien assez semblable à celui de l'homme, la Filaria immitis, il n'hésita pas à avancer que cette cause commune était sans doute l'existence, dans les lymphatiques, de la fîlaire adulte jusque-là inconnue. Effectivement, en 1 878 , J . Bancroft de Brisbane (9) trouvait ce parasite dans un abcès lymphatique du bras, puis dans une hydrocèle du cordon spermatique et l'envoyait à Spencer Cobbold (10) qui le reconnut et l'étudia avec soin.
Lewis et Manson ne tardèrent pas à rencontrer la fîlaire adulte dans l'éléphantiasis variqueux du scrotum, affection commune dans l'Inde, et Sylva Arango dans un cas de chylurie avec affection prurigineuse désignée par les indigènes du Brésil sous le nom de craw-craw
(1) Wucherer, Gaz. méd. de Bahia, 1868, p. 99.
(2) Demarquay et Davaine, Gaz. méd. de Paris, 1863, p. 665.
(3) Lewis, Ann. Reports of the sanitary commission for India. Calcutta, 1869. (4; Hays, Amer. Journal, L. IV, 1868.
(5) Crevaux, Ann. méd., IS12.
(6) Spencer Cobbold, British med. Journ., 1872.
(7) Lewis, Afin. Reports the sanitary commission for India, 1874.
(8) Manson d'Amoy, Med. Times and 3az. London, 1875.
(9) J. Bancroft de Brisbane, Transact. of the Path. Soc. London, 1878, XIX, p. 407. ]
(10) Spencer Cobbold, A Treatise on the entozoa of man and animais. London, 1879,
SYMPTOMES. Il
ETIOLOGIE. — L'origine de ce parasite restait à déterminer et l'idée qui se présenta à l'esprit des observateurs, fut que les moustiques devaient pouvoir s'emparer des embryons des filaires, en suçant le sang de personnes qui en étaient atteintes. A cet effet, Manson exposa à la piqûre de ces insectes un Chinois dont le sang fourmillait de filaires et retrouva ces parasites dans leur estomac ; puis, par une série d'observations, il étudia les modifications subies par l'hématozoaire dans ce nouveau séjour et reconnut que, parmi les espèces de moustiques des tropiques, il en est une qui, par ses habitudes nocturnes, sa distribution géographique et la propriété qu'elle a de pouvoir traverser les vaisseaux, vient particulièrement en aide à la filaire dans le cycle de son évolution.
La femelle ici est surtout en cause; comme après sa ponté elle va mourir dans l'eau, il devient facile d'expliquer l'endémicité de la filariose dans les lieux humides, sur les plages basses, auprès dés lagunes marécageuses, et, en général, dans toutes les localités où il existe des eaux stagnantes, et de là, sans doute, est venue l'idée que certaines formes d'érysipèle et d'éléphantiasis, vraisemblablement dus à la filiarose, pouvaient reconnaître le miasme des marais, pour cause. Effectivement, l'embryon de la filaire, subit, comme l'a vu Cobbold, pendant son séjour dans l'estomac du moustique, des modifications en vertu desquelles il est bientôt pourvu d'un tube digestif, d'un commencement d'organes génitaux et devient apte à vivre indépendant. Aussi, une fois échappé du moustique, il se nourrit dans l'eau, et Magalhaes prétend l'avoir retrouvé dans le résidu de la filtration des eaux delà Carioca à Rio de Janeiro.
Tout porte donc à croire que la filaire ainsi transformée est avalée avec l'eau de boisson et qu'une fois dans le tube digestif, elle se fraye une route à travers les tissus pour gagner son habitat ultime, qui est le système lymphatique. Là, ce parasite est rejoint, suivant Manson, parle sujet du sexe opposé, obéissant à l'instinct sexuel. Le coupï^ s'accroît, se nourrit et se multiplie. Les embryons qui en proviennent traversent les glandes lymphatiques en suivant le cours de la lymphe et finissent par arriver dans le sang où ils séjournent, jusqu'à ce qu'un nouveau moustique vienne les enlcA^er. Ce séjour peut être très long, puisqu'on a vu l'hémato-chylurie endémique durer plus de trente ans chez la même personne. Il ne peut être indéfini cependant, et au bout d'un certain espace de temps, sans doute variable, l'embryon de la filaire doit mourir, s'il n'est éliminé ; il en est de môme de la filaire adulte : tel est en effet, le mode de guérison spontané de la filariose.
SYMPTOMES. — Certaines dépendances du système lymphatique sonl|)lus spécialement affectées dans la filariose, ce sont celles qui avoisinent les organes génitaux ; mais, en dehors de cette circonslance, la localisation du parasite s'opère, tantôt dans le tissu cellulaire sous-
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culané, tantôt dans un vaisseau lymphatique, tantôt dans la tunique vaginale, etc., et ces localisations diverses entraînent forcément des différences symplomatiques qui se traduisent tout d'abord par une sorte d'érysipèle ou d'éléphantiasis, par des lymphangites, la dilatation des vaisseaux lymphatiques, ceux du pli de l'aine et du scrotum surtout, enfin, parl'hydropisie de la tunique vaginale (hydrocèle chyleuse). Plus tard, la fîlariose s'étend aux ganglions inguinaux qui se tuméfient ordinairement d'une façon symétrique et forment des saillies irréguHères dont l'ensemble peut acquérir le volume du poing. La peau qui recouvre ces parties est blanche, fine, souple, exempte d'adhérences ; la consistance de la masse rappelle celle du hpome. La plus légère pression fait céder le point comprimé qui s'affaisse et se vide en refoulant le contenu des lymphatiques ganglionnaires dans les vaisseaux lymphatiques abdominaux, comme font certaines tumeurs érectiles veineuses sous-cutanées, dont la réduction n'est jamais complète. Ce même caractère fait encore ressembler ces lésions ganglionnaires à une hernie épiploïque réductible ; aussi il n'y a pas lieu d'être surpris si on les a confondues, du moins chez nous, avec l'une ou l'autre de ces affections. La tuméfaction, d'ailleurs, ne reste pas toujours limitée aux glandes inguinales, elle peut gagner les ganglions prévertébraux.
La tuméfaction des glandes inguinales est un symptôme, sinon constant, du moins très commun, assez rare toutefois dans les autres glandes, ce qui résulte sans doute du siège habituel des filaires adultes dans la région des organes génitaux. Pourtant, un de nos malades présentait des varices lymphatiques de l'avant-bras, en même temps qu'une augmentation de volume d'une des glandes axillaires. La rate et le foie, aussi bien que les organes thoraciques et encéphaliques, restent généralement intacts; mais il n'en est pas toujours ainsi des uretères et des testicules : ces organes, envahis par les filaires, se tuméfient et deviennent douloureux; aussi la fonction urinaire est-elle fréquemment troublée. Les urines passent tout à coup de l'état de hmpidité parfaite à l'état trouble et lactescent, deviennent blanches, semblables à une émulsion de graisse et tiennent fréquemment en suspension des caillots fibrineux. Le nombre de cas où elles sont simplement laiteuses est assez rare, attendu qu'il s'ajoute presque toujours au dépôt chyleux une certaine quantité de sang qui, suivant sa plus ou moins grande abondance, donne à l'urine des colorations diverses : café au lait, chocolat, bleu foncé, rosée ou cerise. Ces colorations, toutefois, peuvent varier d'un jour à l'autre ou même aux différentes heures de la journée et jusque dans une même miction; le liquide urinaire est du reste influencé et toujours plus altéré à la suite des fatigues et durant les chaleurs, que pendant ie repas ou au moment des froids.
Les urines des vingt-quatre heures, en quantité normale, ont une
réaction acide, et renferment, dans les cas de chylurie, en même temps que des caillots fibrineux et de l'albumine, de la graisse dans la proportion de 5 à 25 p. 100, et même jusqu'à 46 et au delà. Le microscope découvre des éléments figurés, hématies, plus ou moins modifiés, cellules lymphatiques en tout comparables à celles de la lymphe et aux globules blancs du sang, corpuscules graisseux qui modifient la teinte de l'urine et lui donnent un aspect rouge et laiteux. On y a signalé aussi des cristaux d'acide urique; mais il y a lieu de se demander si ces cristaux n'étaient pas dus à la présence du distome hématobie. Il s'y rencontre enfin des parasites, quand surtout il existe de l'hématurie, mais c'est dans le sang que s'observent le plus habituellement les filaires embryonnaires, non pas à tous les instants du jour, comme on serait tenté de le croire, mà!is seulement le soir. A partir de ce moment, leur chiffre s'élève jusqu'à minuit, après quoi il descend peu à peu, de telle sorte que, vers de matin, on n'en trouve plus, ainsi que différents observateurs ont pu le constater. Un de nos malades avait à peine quelques filaires dans son sang, à partir de trois heures du matin en été, c'est-à-dire à la pointe du jour, tandis que le soir, il en présentait un grand nombre, à la condition, toutefois, de diminuer autant que possible l'intensité de la lumière artificielle. Stephen Mackensie prétend qu'il lui a suffi d'intervertir les habitudes d'un malade atteint de filariose, de faire de la nuit le jour et inversement pour changer l'ordre de migration des parasites; cependant, ayant enfermé un de mes malades le jour dans un endroit obscur, il m'a été impossible de trouver des filaires dans son sang.
La santé générale, malgré la présence d'un grand nombre de filaires dans le sang, est généralement conservée, et l'on est surpris de la bonne physionomie des malades. Ceux-ci se sentent bien et se plaignent à peine, si ce n'est à la suite d'hématurie ou de lymphorragie : alors ils deviennent pâles, tristes, abattus, souffrent de palpitations e.t de troubles digestifs, perdent leurs forces et résistent moins à la fatigue.
La fièvre, souvent intense et paroxystique, du moins au début de l'affection dans les climats chauds, est chez nous rare et moins violente, si ce n'est lorsqu'il existe de l'hématochylurie, ou encore des fluxions érysipélateuses, des phlegmasies de la peau ou des membranes séreuses. La nutrition, mauvaise chez les individus altoinls de filariose, prédispose aux étals phlcgmasiques, qui sont difficilement supportés comme en témoignent les tentatives faites par Nélaton, Trélat et d'autres chirurgiens.
Conformément à ce que nous savons des mœurs du parasite générateur, la filariose présente deux phases successives. Une première phase caractérisée par une tuméfaction érysipélateuse ou lymphangique ayant pour siège initial habituel les régions scrotales ou
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génitales ou encore par une hydropisie scrotale, une lésion lymphatique circonscrite, produite par la fîliaire femelle.
Après avoir achevé son développement, ce parasite va se fixer de préférence dans les vaisseaux cutanés et ganglionnaires des aines, qui se dilatent et se fondent peu à peu en une masse variqueuse, n'atteignant son volume maximum qu'au bout d'une ou de plusieurs années. La dilatation variqueuse se propage des ganglions inguinaux superficiels aux ganglions profonds, jusqu'aux ganglions iliaques et lombaires, puis arrive jusqu'au canal thoracique, de telle sorte que la présence de la femelle de la filaire, dans les régions scrotales ou inguinales, finit par infecter peu à peu par les embryons qui en naissent, une grande partie du système lymphatique et toute la masse sanguine. C'est la seconde phase de la maladie.
Le temps qui s'écoule entre le moment d'entrée de la filaire dans l'organisme et la tuméfaction des ganglions inguinaux n'a pas été déterminé, pas plus que la durée de la période d'incubation de l'hématochylurie. Nous savons toutefois que des malades ont été atteints d'hémato-chylurie depuis quelques mois, jusqu'à cinq ou six ans après leur départ d'un endroit endémique. L'un des nôtres a éprouvé sa première atteinte de chylurie dans les mers du Nord, deux ans après avoir quitté les Antilles, et son affection, franchement intermittente, se renouvelait au bout d'un ou plusieurs mois, parfois d'une année, presque toujours à la suite d'une fatigue ou de toute autre cause.
La filariose est une affection de longue durée, car les malades qui en sont atteints, meurent souvent à un âge avancé. S. Lima Aranjo en a observé qui étaient chyluriques depuis quatorze et vingt-deux ans ; une dame créole, morte à quatre-vingts ans, avait des urines chyluriques depuis cinquante ans.
La guérison, qui est la règle ordinaire de la filariose, survient, la plupart du temps, d'une façon spontanée, à la suite de l'émigration ou même sans émigration, par le fait sans doute de la mort de la filaire qui subit le sort d'un certain nombre de parasites, le cysticerque et la trichine par exemple, lesquels périssent habituellement au bout d'un séjour plus ou moins prolongé dans l'organisme humain. La terminaison fatale est le fait d'une complication phlegmasique, plus encore que de l'infection fîlarienne; aussi fait-elle suite le plus souvent à une poussée érysipélateuse, à une phlegmasie survenue accidentellement ou par le fait d'une opération chirurgicale, même légère, dans le voisinage des ganglions altérés.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Les lésions anatomiques de la filariose portent sur des organes différents en apparence, mais qui n'ont pas moins entre eux des rapports intimes, ce sont les ganglions et les vaisseaux lymphatiques, les cavités séreuses et le Uquide sanguin.
Les vaisseaux et les ganglions lymphatiques du scrotum, des régions inguinales, iliaques et lombaires sont le siège de prédilection de la filariose ; mais la filaire peut encore se rencontrer dans d'autres régions et particulièrement celles des bras et des avant-bras. C'est dans un abcès superficiel du bras, une simple dilatation lymphatique vraisemblablement, que Bancroft a découvert la femelle de la filaire. Un de mes malades atteint de filariose présentait une dilatation lymphatique manifeste sous la peau de la partie moyenne et antérieure de l'avant-bras. Aux régions inguinales, cette dilatation revêt des caractères assez particuliers en raison sans doute de la minceur des téguments. Chez une dame de l'île Maurice, observée par C. Desjardins, il existait à la partie supérieure et antérieure de la cuisse gauche plusieurs petites phlyctènes ou vésicules translucides, de*' la grosseur d'un grain de sagou cuit, manifestement formées par la dilatation variqueuse du réseau lymphatique superficiel et qui, lorsqu'on venait à les déchirer, laissaient échapper un liquide opalin qui descendait le long de la cuisse.
Tilbury Fox et Forquard ont d'ailleurs rencontré la filaire du sang dans le liquide lymphorragique ; aussi ce liquide, suivant eux, proviendrait-il de l'obstruction des lymphatiques par la présence du parasite. Cette obstruction, relativement commune au scrotum, se manifeste sous la forme de cordons cylindriques, noueux, moniliformes, durs, transparents, parallèlement disposés à la surface du tégument épaissi et d'où s'échappe parfois de la lymphe [lymphoscrotum). Là se trouve généralement la filaire adulte dont les œufs et les embryons, qui n'ont pu se débarrasser de leur cordon, encombrent les vaisseaux lymphatiques, tandis que les embryons libres, grâce à leurs mouvements, gagnent les ganglions lymphatiques des aines, puis les gangUons prévertébraux, arrivent dans le canal thoracique et finalement dans le sang.
La filaire, au dire de plusieurs auteurs, produirait d'autres formes éléphantiasiques que le lympho-scrotum. Quelques faits rapportés par Manson portent à penser que certains éléphantiasis des membres coexistant avec le lympho-scrotum sont liés à la présence de la filaire au sein du système lymphatique ; mais il serait prématuré de conclure que ce parasite est l'unique cause des affections connues sous ce nom. Au reste, nous avons examiné, à plusieurs reprises, un jeune étudiant de l'île Bourbon, atteint depuis huit à dix ans d'un énorme éléphantiasis des deux jambes, sans avoir pu trouver la moindre filaire dans son sang.
La pathogénie des altérations engendrées par la filaire est des plus simples : le parasite, les embryons et les œufs qu'il déverse dans la lymphe obstruent les troncs lymphatiques et en amènent la dilatation variqueuse; mais, par suite, la lymphe stagne dans les mailles du tissu cellulaire sous-cutané, puis dans la peau qu'elle irrite, et de là
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l'épaississement et l'induration de ces parties avec ou sans epanchement lymphorragique.
Le liquide de ces épanchemenls varie dans les vingt-quatre heure?, depuis quelques grammes jusqu'à plusieurs centaines de grammes. Il est blanc, alcalin, opaque, lactescent et coagulable au contact de l'air^ il est formé de nombreux corpuscules jaunâtres, très réfringents, de dimensions inférieures à celles des hématies, et de corps blancs plus volumineux, nucléés et granuleux, semblables aux globules blancs du sang, enfin, d'une infinité de granulations graisseuses en suspension dans un sérum transparent; et, enfin, chimiquement, de fibrine, d'albumine, de matières grasses et de sels divers.
Les tumeurs ganglionnaires renferment à l'état frais un liquide assez semblable ; il en est de même, dans quelques circonstances, de certaines cavités séreuses, notamment la tunique vaginale, le péritoine et la plèvre : l'hydrocèle chyleuse, constamment parasitaire pour ainsi dire, est, en général, symétrique et peut acquérir le volume d'une grosse poire. L'ascite chyleuse, moins fréquemment parasitaire, est constituée par l'épanchement, dans la cavité péritonéale, d'un liquide semblable à une émulsion d'amandes, qui a sa source dans les vaisseaux chylifères ou lymphatiques. Des épanchements pleuraux s'ajoutent rarement à ceux du péritoine auquels ils ressemblent. Tous ces épanchements peuvent renfermer des embryons de filai res ; c'est même dans le liquide d'une hydrocèle chyleuse, opérée par Demarquay que DaA^aine les a trouvés pour la première fois (Voyez Gaz. méd., 1863, p. 665). Les viscères, à part les testicules et les reins, échappent généralement à la filariose. L'hémato-chylurie, survenant au cours de cette maladie, indique, d'une façon suffisante, l'existence d'une lésion rénale ou uretérique. Le D' Audain (de Haïti) (1), dans un travail intéressant, décrit une variété uretérique de la filariose avec ou sans fièvre, caractérisée par des douleurs subites, violentes et paroxystiques qui, partant des reins, irradient dans la région épigastrique, l'abdomen, les aines, les cuisses et déterminent une agitation extrême chez le malade auxquels elles arrachent parfois des cris. En même temps, il survient des vomissements, une diminution dans la quantité des urines et une altération notable des traits, de telle sorte que ces accidents ont une grande analogie avec ceux de la colique néphrétique. Ce même auteur s'efforce, en outre, d'établir l'existence d'une variété orchidique dont le tableau clinique diffère peu de ceux d'une orchite blennorragique avec ou sans manifestations fébriles.
De toutes les parties de l'organisme, le sang est celle qui se fait remarquer d'une façon plus spéciale par la présence de l'embryon de lia filaire. Cet embryon, dont la forme est celle d'un petit serpent, s'agite vivement sans avancer, parmi les corpuscules sanguins
(1) LÉON AuDAiN, Les formes cliniques et la filariose génitale. Haïti, 1894.
placés sous le champ du microscope ; son corps, transparent, cylindrique, est très long (0""°,44) relativement à son épaisseur (0°"°,003) ; son extrémité céphalique est oblongue ou légèrement effilée, et présente parfois un point brillant qui est vraisemblablement l'orifice buccal, malgré la difficulté de distinguer un rudiment d'oesophage , l'extrémité postérieure ou caudale, de plus en plus mince, se termine en pointe. Les mouvements de ce parasite dans le sang sorti des vaisseaux, se ralentissent et disparaissent peu à peu ; cependant nous avons pu les observer pendant vingt-quatre heures dans des préparations auxquelles on avait ajouté un peu de glycérine. Il est nécessaire de chercher ces vers à l'état frais, car ils cessent d'être visibles au bout d'un certain temps, dans l'urine, dans le liquide ascitique et aussi dans le sang.
Les filaires rencontrées dans le sang sont ordinairement nombreuses puisqu'on en trouve jusqu'à 30 et 40 dans une seule goutté. Mackensie les a comptées dans dix millimètres cubes de sang d'un malade soumis à son observation, et, évaluant la masse du sang à un quinzième du poids du corps, est arrivé à supposer que ce sang pouvait renfermer dans la nuit de 36 à 40 millions de filaires. Il semble bien que le liquide sanguin subisse en pareil cas des modifications importantes, mais comme nous n'avons pas trouvé de changements appréciables dans l'état des globules, chez le malade soumis à notre observation, il importerait de chercher de préférence ces modifications dans la composition du sérum.
DIAGNOSTIC. — Le diagnostic de la filariose repose sur quelques signes, à savoir : l'épaississement éléphantiasique du tissu cellulaire ayant pour siège plus spécial le scrotum, la tuméfaction molle des ganglions inguinaux, avec ou sans dilatation lymphatique, l'hématochylurie, la présence delafilaire dans le liquide sanguin. Les premiers de ces signes mettent sur la voie du diagnostic, le dernier suffit à lui seul pour l'établir d'une façon absolue.
En présence d'un éléphantiasis des parties génitales et même des membres, il devient nécessaire de rechercher si le sang renferme ou non des filaires dans la nuit, attendu que la présence de ces parasites peut nous renseigner sur la nature de l'affection. Il en sera de même dans r'hémato-chylurie endémique, qui a pour origine deux parasites différents : la filaire hématique et le distome hématobie. Mais, si chacun de ces parasites par sa localisation dans les reins ou la vessie, parvient à produire de l'hémato-chylurie, un seul donne lieu à la tuméfaction ganglionnaire, à la dilatation des troncs lymphatiques et à des épanchements chyloïdes, c'est la filaire. Donc, la coexistence de ces manifestations avec rhémato-chylurie est un argument important en faveur de la filariose; aussi, dans un cas personnel, j'ai pu, en m'appuyant de cette donnée, affirmer
TuAITl'î DE MÉDECmE. III. 2
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la présence de la filaire dans le sang avant la constatation du parasite.
L'examen microscopique du sang évitera de confondre les tumeurs parasitaires des ganglions avec les hernies, les lipomes, les tumeurs érectiles veineuses des aines, ainsi qu'ont pu le faire de grands chirurgiens, pour l'avoir négligé. Cet examen est d'ailleurs le seul moyen de diagnostiquer sûrement la chylurie de l'hématurie endémique, et de savoir si celle-ci est l'effet de la filaire ou du distome hématobie. Il en est de même de l'examen des urines qui permet de reconnaître, si elles renferment des parasites et quelle en est l'espèce, comme aussi des liquides chyleux, ascitiques ou autres.
PRONOSTIC. — Le pronostic de la filariose est moins grave qu'on ne serait tenté de le croire en présence de la quantité souvent considérable des filaires rencontrées dans le sang, attendu que ces parasites modifient peu le liquide sanguin et n'altèrent pas les principaux organes, ceux dont le fonctionnement régulier est essentiel à l'existence. L'état embryonnaire des filaires et l'impossibilité où sont ces parasites de se développer entièrement dans l'organisme humain, les rendent relativement peu dangereux, aussi les voit-on quelquefois périr sinon être éliminés au bout d'un certain nombre d'années. L'importance et la gravité du mal sont donc uniquement dans le nombre des filaires adultes que renferment les organes lymphatiques et dans la prédisposition de ces organes aux lésions inflammatoires. En déversant d'une façon incessante leurs embryons dans le sang, les filaires adultes entretiennent la maladie filarienne, aussi c'est vers elles que le thérapeutiste doit surtout diriger son action.
La mort est rarement, en effet, la conséquence directe de la filariose, et lorsqu'elle survient, c'est le plus souvent à la suite de lésions inflammatoires des ganglions, des vaisseaux lymphatiques ou du tissu cellulaire sous-cutané.
TRAITEMENT. — La thérapeutique de la filariose est des plus obscures à cause, sans doute, de l'ignorance où nous étions jusqu'ici de sa nature ; la connaissance que nous en avons aujourd'hui nous permet d'agir plus sûrement, puisque nous savons qu'il s'agit d'un parasite à combattre. Toutefois, en raison de son siège, de sa dissémination dans le système lymphatique et dans le sang, ce parasite est difficile à attaquer. Mais, comme il ne peut achever son développement dans l'organisme humain, il finit quelquefois par être éliminé ou par périr , aussi le problème thérapeutique à résoudre, n'est pas tant de combattre les embryons, si nombreux qu'ils soient, que leurs générateurs. Or, comme ces derniers ont leur habitat dans les vaisseaux lymphatiques, en amont des ganglions, c'est vers ces points qu'il importe de diriger les moyens thérapeutiques. M'appuyant de ce
raisonnement, j'avais pensé à un certain moment qu'il suffirait de pratiquer dans les ganglions lymphatiques, des injections de teinture d'iode, par exemple, ou de toute autre substance parasiticide, pour arriver à détruire la filaire femelle. Toutefois, le danger reconnu du traumatisme du système lymphatique dans ces conditions, m ont rendu prudent, et dans la crainte de provoquer un phlegmon ou l'infection purulente, je n'ai pu encore me décidera pratiquer ces injections logiquement indiquées. L'extirpation des filaires adultes par une opération, comme l'ont fait Lew^is et Manson pour le scrotum éléphantiasique, est nettement indiquée, depuis surtout le perfectionnement des procédés opératoires; du reste, suivant un rapport du docteur Audain, le traitement chirurgical est seul utile pour combattre la filariose génitale. D'ailleurs, il est reconnu qu'aucun des agents thérapeutiques empiriques employés contre les manifestations pathologiques de la filariose : hémato-chylurie, épanchements chyliformes, dilatation lymphatique, etc., ne possède d'efficacité certaine, attendu que la plupart des médications, vantées tour à tour et mises en usage, n'ont pas eu de succès réels. Par contre, le traitement qui s'adresse à l'état général du malade, comme le changement de milieu, l'hydrothérapie, une bonne hygiène et une alimentation convenable, ne doit pas être négligé chez les malades, ordinairement pâles et anémiés.
TRICHINOSE
PAR