REPARTITION GÉOGRAPHIQUE
Nous avons signalé les travaux de ces deux auteurs. Il convient d'accorder aussi une mention aux mémoires de Stedman Twining, de Cotholendy, etc.
Hirsch n'a pas trouvé de descriptions établissant l'existence de cette Aialadie avant 1779-1780. A cette époque, en revanche, la dengue existait manifestement en plusieurs points très éloignés l'un de l'autre et correspondant aux foyers principaux aujourd'hui encore de la maladie en Egypte, où le chroniqueur Gaberti, cité par Pruner Bey, donne une description bien précise de Yabou rekabe au Caire en 1779. Dans l'Inde et dans les îles de la Sonde (Persin à la côte de Coromandel et Bylon à Batavia, 1780) et dans F Amérique du Nord (épidémie observée à Philadelphie par Rush (1) du mois de juillet au mois d'octobre).
Un peu plus tard la dengue a été observée à Cadix (1784 et 1788) et à Séville(1784 et 1785) par Cubillas, Nieno di Pina et Fernandez de Castillo.
Leblond signale une épidémie dans l'Amérique centrale à la fin du xvme siècle et Pezet une violente épidémie dans le Chili.
De 1824 à 1826 la dengue fait de nouveau une apparition simultanée dans l'Inde et en Amérique envahissant les Antilles de 1827 à 1828.
A partir de cette date les récits se multiplient. On les trouvera dans l'ouvrage de Hirsch (2) et dans un mémoire de Karssen (3).
RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE. — La dengue, nous l'avons vu, sévit dans l'ancien et le nouveau continent. Son domaine s'étend de deux côtés de léquateur et nest pas arrêté aux tropiques. Dans l'hémisphère boréal elle s'est élevée au-dessus de 35° de latitude, dans l'hémisphère austral elle est descendue jusqu'à 21° et même exceptionnellement 34° (Buenos Ayres).
En Amérique, les États-Unis, le Mexique, les Antilles, les républiques de Colombie, le Pérou, le Chili, le Brésil ont été plus ou moins souvent visités par la dengue. En Asie on l'a vue dans les Indes, llndo-Chine, la Chine. Elle a envahi également les îles de la Sonde et la Polynésie. En Afrique, elle a été signalée à l'est, à l'ouest, au nord, à Zanzibar, dans le Soudan, en Sénégambie, dans la Cyrénaïque et la Tripolitaine.
MM. Suquetet de Brun ont montré que depuis 1862 la dengue s'est montrée plusieurs fois (quatorze) en Syrie, à Beyrouth. En 1889 la dengue a envahi Y Asie Mineure, Chypre, l'Archipel et, prenant pied en Europe, elle s'est montrée à Athènes, à Salonique, à Conslanlinople.
Nous avons déjà vu que, de l'autre côté de l'Europe, la dengue avait déjà été observée en 1784, et depuis cette date on la vue de nouveau à Cadix (1867), à Gibraltar (1885), à Malte (1878).
.1) Kush, Médical Inquiries and observations, 1789.
(2) Hirsch, Handbuch der historisch geographischen Pathologie.
(3) Karssen, Étude sur la dengue (Arch. de méd. navale, 1881).
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M. de Brun pense que la dengue ne s'arrêtera pas là, qu'elle pourrait se fixer à l'avenir sur la rive septentrionale de la Méditerranée. Il s'appuie sur ce fait que la dengue inconnue à Beyrouth avant 1862, s'est définitivement implantée et paraît bien suivre actuellement une marche ascendante.
Cette observation a son importance. On peut cependant en opposer une qui vient à l'encontre. A l'autre extrémité de la Méditerranée la dengue a déjà été signalée dès 1784 à Cadix, et cependant elle ne s'y est point fixée et n'y a fait que de rares réapparitions
ÉTIOLOGIE. — La dengue est une maladie contagieuse et depuis Cotholendy (1) surtout les observations ne manquent pas dans lesquelles on a pu suivre l'importation dans une habitation, une localité, un pays.
La durée de l'incubation dans ces cas a pu être précisée avec une rigueur assez grande. Elle paraît être de quatre jours (Cotholendy).
La réceptivité à la maladie est extrême. Elle atteint des sujets de tout âge et l'on s'explique ainsi comment les épidémies de dengue comme celles de la grippe frappent un nombre considérable d'individus, plusieurs millions dans certaines épidémies.
Beaucoup d'auteurs ont longtemps contesté le caractère contagieux. Ils se basaient, comme dans la grippe, sur le début soudain en apparence des épidémies frappant d'emblée beaucoup d'individus. Il est probable que dans la dengue, comme dans l'influenza, l'attention n'est d'ordinaire éveillée que lorsque le nombre des cas s'est déjà multiplié, et cette multiplication se fait avec une rapidité extrême étant données d'une part la grande réceptivité et sans doute aussi d'autre part l'existence de cas abortifs, ambulatoires, favorables entre tous à la diffusion dune maladie. Les épidémies du reste ne manquent pas dans lesquelles les progrès de la dengue dans une localité ont été suivis pas à pas et Rush nous a montré en 1780 la dengue apparaissant dans un district limité de Philadelphie, le Hill de Southwark, puis ne sévissant quelques jours que dans une rue « Front Street » d'où elle ne débouche qu'un peu plus tard dans le reste de la cité. Ce fait avait frappé à ce point les Philadelphiens qu'ils avaient donné à l'affection le nom de « Front street fever ». Cotholendy a vu de même, à Saint- Denis de la Réunion, la dengue faire son apparition dans le quartier de la Petite-Ile, passer dans le faubourg et enfin dans la ville même. Nous pourrions multiplier ces exemples.
Le jour marquant léclosion simultanée d'un grand nombre de cas a été précédé de plusieurs semaines pendant lesquelles on a observé des malades d'abord très rares et devenant chaque jour plus fréquents
Lecontagede la dengue est vraisemblablement un micro- organisme
(l) Cotholendy, Arch. de méd. navale, 1871.
SYMPTOMATOLOGIE. 397
mais nous ne connaissons encore rien de lui. Les recherches microbiologiques à ce sujet sont encore peu nombreuses et n'ont pas donné grand résultat. Langhlin dit avoir trouvé dans le sang de petits éléments sphériques facilement colorés par le bleu de méthyle.
Les inoculations ont été ordinairement négatives ; bien que la dengue paraisse ne pas respecter les animaux domestiques (Cubillas, Martialis, de Brun) Volderman croit avoir obtenu un résultat positif chez le singe.
On a pensé que la contagion se fait surtout par la peau. Cette idée est plausible, étant donnée l'importance des altérations cutanées dans la dengue. Mais il n'y a là qu'une hypothèse à laquelle manque toute confirmation scientifique.
Si nous accordons à la contagion un rôle essentiel dans l'étiologie de la dengue, nous reconnaissons, comme dans la grippe et encore bien plus que dans cette dernière, l'influence d'autres éléments.
La limitation de V épidémie aux régions tropicales et aux zones avoisinantes indique l'intervention d'un élément climatérique, de même que la prédominance de la maladie aux saisons chaudes et la cessation de l'épidémie quand le froid survient. Nous avons vu que la grippe ne se comporte pas de même et qu'elle n'est pas liée aux temps froids et humides comme la dengue aux saisons chaudes.
La dengue ne s' élève pas à une haute altitude. Dans l'île de la Réunion les cas importés dans les localités situées au-dessus de 600 mètres ne donnaient pas naissance à d'autres cas (Cotholendy). M. de Brun a constaté qu'autour de Beyrouth, la dengue épargnait les localités situées dans le Liban à une altitude de plus de 300 à 400 mètres. La dengue semble ne pouvoir s'acclimater à une altitude beaucoup plus élevée que le niveau de la mer, ce qui a fait dire que c'était une maladie du littoral (Ogswood à Cuba, Steenel à la Jamaïque), Cette particularité constitue encore un élément différentiel bien marqué entre la dengue et la grippe.
SYMPTOMATOLOGIE. — Le début de la dengue dans les pays intertropicaux est ordinairement très brusque. Soudainement, en pleine santé, les sujets sont pris sans avoir pour ainsi dire le temps de pousser le premier cri de souffrance qui est en même temps le premier cri d'alarme arraché par la brutalité de l'attaque.
Ils sont du premier coup incapables de se mouvoir et même de se tenir debout. Ils ne peuvent gagner leur domicile. Ce mode de début paraît moins habituel dans les régions méditerranéennes et M. de Brun a vu en général les symptômes n'arriver à leur acuité que progressivement. Si la température s'élève en quelques heures à son maximum il faut souvent un jour et même davantage pour que les autres symptômes prennent toute leur intensité.
La période d'état de la dengue est caractérisée par un état gas-
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Irique très prononcé, des phénomènes douloureux, un anéantissement profond, une éruption suivie de desquamation et par une fièvre qui ne répond pas à un cycle défini.
L'état gastrique est presque constant; il s'accompagne de nausées et parfois de vomissements. L'appétit est nul. Le malade ne trouve aucun goût aux aliments ni aux boissons. Souvent il se plaint de vives douleurs à l'épigastre. La constipation est de règle.
Les douleurs de la dengue sont des plus pénibles. Elles occupent ia tête, le tronc, les membres. La céphalalgie est ordinairement frontale. Elle s'accompagne assez souvent de photophobie et de douleurs au fond de l'orbite ou dans les muscles de l'œil.
Les douleurs lombaires empêchent le malade de se mouvoir ou s'accroupir.
Les douleurs des membres siègent surtout au niveau des articulations. M. de Brun a constaté que le plus ordinairement il y a plutôt myosalgie qu'arthralgie. Il n'a pas constaté de rougeur ni de gonflement des articulations. D'autres observateurs ont signalé de véritables arthrites ou encore des inflammations des gaines tendineuses. Ces douleurs, en Syrie, avaient leur maximum habituel au niveau des genoux. Elles provoquaient des déplacements incessants des malades recherchant sans relâche une position qui pût alléger leurs souffrances.
L'anéantissement est souvent extrême et oblige alors les malades à s'aliter dès le premier jour. Un effort intellectuel est aussi difficile qu'un travail musculaire.
L'éruption manque rarement dans la dengue. On l'observe surtout le troisième jour. Elle est surtout accentuée au niveau des mains, des poignets, des avant-bras et peut être généralisée. Les parties atteintes présentent une rougeur très vive s'effaçant momentanément sous le doigt. En examinant de près on trouve que la rougeur est formée par l'agglomération de très petites papules dures et cuménées formant un grenu très fin. Cette éruption dure en général trois ou quatre jours et se termine par desquamation.
Outre l'éruption dont nous venons de parler on constate assez souvent une éruption plus précoce mais aussi plus fugace, éruption qui* se montre le premier jour occupe presque exclusivement la face et peut s'accompagner de congestion des muqueuses oculaires, nasales et gutturales. Cet éry thème précoce ne dure que cinq à six heures.
La température de la dengue atteint très rapidement 39°, 40° et même 41°. Dans les régions tropicales la fièvre ne dure que deux ou trois jours. Elle prend fin par une défervescence brusque critique souvent accompagnée de sueurs, de diarrhée. L'apparition de l'éruption marque la fin de la fièvre comme dans la rougeole ou la variole.
En Syrie la fièvre a une durée plus longue et sa terminaison se fait souvent d'une façon graduelle.
En dehors de ces phénomènes, la dengue n'intéresse pas beaucoup
les autres appareils. Les urines présentent les caractères des urines fébriles et renferment quelquefois de l'albumine. La partie n'est pas plus volumineuse. Il n'existe aucuns signes d'altérations du poumon. On note parfois un léger souffle mitral qui paraît être un souffle fébrile. Le délire a été rarement observé. Il est ordinairement passager et sans gravité. Plusieurs auteurs ont signalé des engorgements ganglionnaires.
La période d'état de la dengue est de courte durée et la convalescence commence du cinquième au huitième jour. Pendant cette convalescence on constate la desquamation, qui le plus ordinairement est simplement furfuracée, mais peut se faire en lames épaisses. Cette desquamation s'accompagne de démangeaisons pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures.
Elle laisse encore des traces après quinze jours, trois semaines, et peut persister plus longtemps.
La convalescence de la dengue se prolonge ordinairement quinze jours, trois semaines.
Elle est des plus pénibles en raison de la longue persistance de l'anorexie allant jusqu'au dégoût pour tout aliment, de la fatigue générale, de l'abattement et de la paresse intellectuelle.
Elle est cependant rarement troublée par quelque complication telle que des furoncles, des abcès, des otites, une inflammation des yeux.
Elle est assez souvent interrompue par une rechute. La dengue, comme la grippe, est une affection protéi forme. Elle présente des formes légères, moyennes, intenses. La prédominance de tels ou tels symptômes fait distinguer une forme gastrique, rhumatismale, céphalalgique, éruptive.
Nous n'avons pas besoin de revenir sur toutes ces formes. Rappelons seulement que la dengue dans la Syrie et les pays à température relativement tempérée, diffère un peu de la dengue des pays chauds. Dans cette dernière, le début est habituellement brusque, la fièvre intense de courte durée, un jour ou deux, est suivie d'une rémission qui dure deux jours ou trois, après quoi paraît l'éruption. En Syrie, la dengue était souvent précédée de prodromes, le début était moins brutal et les phénomènes allaient en s'accentuant pendant douze, vingt-quatre ou quarante-huit heures. La durée de la fièvre était plus longue.
DIAGNOSTIC. — Le diagnostic de la dengue ne présente pas de difficulté lorsque l'on est au milieu d'une épidémie et que la maladie s'accuse par l'ensemble si caractéristique de ses symptômes.
On pourrait cependant, dans les pays chauds, confondre la dengue avec la fièvre jaune au début ou la fièvre rémittente, mais ces deux maladies ne déterminent pas une prostration aussi rapide. La pre-
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mière donne lieu à des vomissements noirs, la seconde s'accompagne de tuméfaction splénique et de la présence de pigment et de plasmodies dans le sang.
On ne la confondra pas avec l'embarras gastrique simple qui ne donne pas lieu aux troubles nerveux, avec le rhumatisme, le lombago dont l'invasion est moins brutale, la méningite aiguë, qui s'accompagne de raideur de la nuque, de phénomènes spasmodiques. La rougeole, la scarlatine, la variole ont leur exanthème.
La dengue présente une assez grande analogie avec la grippe. Certains auteurs croient que c'est la même maladie et que les symptômes particuliers de la dengue tiennent simplement à la latitude à laquelle on observe la grippe. A la fin de 1889 et au début de 1890, la grippe est venue dans des régions où la dengue avait été observée au début de la même année et elle a été identique à la grippe des pays tempérés. La dengue est donc différente de la grippe. Le diagnostic différentiel ne sera généralement pas difficile. La grippe s'accompagne ordinairement de catarrhe des voies aériennes qui manque dans la dengue, l'éruption y est rare.
PRONOSTIC. — Le pronostic de la dengue est extrêmement bénin. M. de Brun n'a pas connaissance d'un seul décès dans des épidémies ayant atteint jusqu'à 60 000 âmes. Les enfants au moment de la dentition, les vieillards affaiblisses gens atteints antérieurement d'affections gastriques ou hépatiques sont plus exposés aux complications.
TRAITEMENT. — Dans les cas bénins il suffira de conseiller un repos de deux à trois jours, un laxatif, et une alimentation légère.
Dans les cas plus sérieux, on se trouve bien d'administrer dès le début un vomitif ou une éméto cathartique.
M. de Brun prescrit l'antipyrine qui calme les douleurs et diminue la fièvre.
Le chloral est indiqué dans les cas d'insomnie.
Le traitement de la convalescence devra viser à stimuler l'appétit : amers.
On a conseillé des mesures quarantenaires pour empêcher l'introduction des épidémies de dengue. Ces mesures n'ont généralement pas empêché le développement d'épidémies. La transmission se fait surtout par l'intermédiaire de cas légers abortifs.