J. G1RODE
Médecin des hôpitaux de Paris,
C'est grâce à l'orientation des études modernes vers Tétiologie, qu'est née et s'est développée la conception de la pathologie microbienne. Cette notion, qui date d'hier, a pris rapidement une importance considérable ; elle est devenue doctrine, et ne tend à rien moins qu'à dominer et renouveler la biologie et la médecine. « Il y a quinze ans, malgré les travaux de Davaine et de ses successeurs sur le charbon, malgré même les belles études de M. Pasteur sur les maladies des vers à soie, on pouvait se demander s'il y avait vraiment des maladies dues à l'intervention des microbes. Voilà qu'on a le droit de se demander aujourd'hui s'il y a vraiment des maladies où ils n'interviennent pas. Et c'est ainsi que leur rôle s'étend au delà de tout ce qu'on pouvait prévoir. » La suite de cette étude montrera combien est fondée cette appréciation si autorisée, dans laquelle M. Duclaux (1) caractérise la rapidité et l'ampleur du mouvement scientifique contemporain.
Ce n'est point à titre de simple acquisition que la nouvelle doctrine a pu si vite s'imposer. La conception du parasitisme microbien a l'ait plus qu'éclairer et enrichir un chapitre de la pathologie ; elle a renouvelé l'œuvre tout entière et marqué sa place dans chacune de ses parties.
Tant qu'a régné la notion de l'essentialité des fièvres, sorte de res-, souvenir de la fatalité antique, la doctrine médicale est restée enfermée dans le cercle d'une nosographie pénible et d'un empirisme étroit. Ce n'est pas à dire que le solide faisceau de connaissances cliniques accumulées par les âges précédents, augmentées avec et
(1) Duclaux, Le microbe et la maladie, p. 18. — C'est ce merveilleux livre de mon maître M. Duclaux, et renseignement de l'Institut Pasteur oui m'ont servi de principaux guides dans la rédaction de cet article.
4 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
après Laënnec, pût être tenu pour une quantité négligeable. D'autre part, sous la puissante impulsion de Bichat et Laënnec, les travaux de l'école anatomique, dégagés de l'organicisme étroit de Broussais, apportaient dans la description des maladies une contribution documentaire, qui l'enrichissait singulièrement. Enfin, avec la pathologie cellulaire de Schwann et Virchow, la médecine se dégageait d'un vitalisme nuageux et infécond pour voir le processus morbide dans son foyer élémentaire, la cellule organisée et vivante.
Toutes ces études avaient fait beaucoup pour la nosographie. Mais la nature des maladies restait inconnue, et la nosologie manquait de base solide. L'embarras de la doctrine médicale se reflétait dans les classifications anciennes, où l'inflammation était considérée comme le processus fondamental, autour duquel gravite toute la série des accidents morbides. L'inflammation, ce mot vide de sens (Lorain), qui a régenté la doctrine médicale et la nomenclature, et qui ne sert qu'à masquer notre ignorance touchant la cause et la nature des maladies î
Si les processus élémentaires manquaient d'une définition acceptable, le groupement des états morbides similaires et leur conception synthétique ne restaient guère moins difficiles. Et malgré la fortune du nom de diathèse, il n'est pas injuste d'affirmer que toute tentative d'interprétation était d'avance condamnée à rester stérile, à moins d'être solidement basée sur la notion des causes.
La pathologie microbienne est née de cette insuffisance et de ces embarras. C'est la nécessité de juger et de classer les phénomènes morbides non plus seulement par leur forme, mais par leur point de départ, qui a donné naissance à la médecine des causes. L'intervention d'une étiologie externe, figurée et maniable allait placer la doctrine physiologique et pathologique sur un terrain solide. La maladie, et surtout la maladie épidémique, cessait d'être considérée comme « un fléau que l'humanité subit » (Duclaux) (1), en le regardant comme inévitable. Elle devenait une maladie microbienne exogène, due à l'importation dans l'organisme d'un parasite bactérien, et traduisant la réaction de l'organisme même contre le contage animé et visible. Dès lors les trois conditions qui régissent la définition d'un type morbide, cause, lésion et symptôme, sont connus ; la notion d'espèce peut être posée, et le groupement nosologique devient légitime.
Du même coup, l'anatomie pathologique a bénéficié largement des progrès accomplis dans la question du déterminisme étiologique (Lancereaux) (2). La pathologie cellulaire n'a point perdu de terrain, tout au contraire; elle a gagné de connaître le primum movens des actes morbides dont la cellule vivante est le siège. La maladie élémentaire est devenue la lutte de la cellule microbienne végétale ,
(1) Duclaux, Ferments et maladies. Paris, 1883, p. 1.
(2) Lancereaux, Atlas d'anatomie pathologique
contre la cellule animale organisée. Sur le point particulier de l'inflammation, au lieu que ce processus conserve une indépendance et une importance inexpliquées, on le voit entrer intégralement dans la conception nouvelle. Et tandis qu'une doctrine encore récente s'efforçait d'établir une séparation fondamentale entre la maladie inflammatoire et la maladie infectieuse, dans la pathologie actuelle, la première tend à être absorbée complètement dans l'autre. Aussi bien en ce qui concerne la pathologie humaine, que grâce à l'appoint fourni par les études expérimentales et comparées, le processus élémentaire microbien est devenu le type des processus inflammatoires. De quelle lumière ne s'éclaire pas toute la conception de la maladie, si l'on dégage ces données des organites élémentaires, des cellules, pour les étendre aux tissus, systèmes et appareils?
Enfin, en ce qui concerne l'application thérapeutique, vers laquelle en définitive doivent converger les aspirations dernières et les communs efforts, le progrès accompli n'est pas moins effectif et considérable. Montrer à l'humanité que la cause des plus redoutables parmi les maladies est non point en elle, mais en dehors d'elle, c'est déjà lui indiquer la prophylaxie, et la fortifier pour la lutte. Ce n'est pas le moindre mérite de la doctrine nouvelle que de comporter, au point de vue pratique, des déductions d'un caractère tout général, et de pouvoir servir de base à l'hygiène publique et à l'amélioration sociale.
Ainsi, c'est bien une « révolution dans le domaine des sciences oiologiques » (1) et dans la médecine.
En esquisser les étapes et les termes, tel sera l'objet des pages qui vont suivre. On y verra peut-être s'il n'y a point quelque injustice à accuser, comme l'ont fait certains impatients, la lenteur du mouvement ou la stérilité des efforts.
HISTORIQUE. — Il a fallu le génie de Pasteur pour apporter dans la doctrine biologique contemporaine cette conception des causes morbides animées, et la définition des maladies microbiennes
Sans doute, ceci n'a pas été l'œuvre d'un jour, créée de toutes pièces, et éclose sans préparation. Mais il faut reconnaître que si quelques observations antérieures pouvaient être utilisées comme documents, il n'en est aucune qui pût servir de démonstration effective et absolue. Ainsi Leeuwenhoek et surtout Spallanzani avaient bien une vague notion des infiniment petits; et il est même curieux de constater que ce dernier observateur, au cours de ses recherches sur la physiologie des liquides gastriques, avait été amené à soupçonner, que le rôle digestif de ces sucs pouvait bien avoir pour effet de protéger les organes contre les infusoires introduits accidentelle-
(1) V. Talamon, Rev. mens, de mêd. et de chir.t mai 1880, p. 387.
6 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
ment dans l'estomac. Mais d'une constatation banale, ou d'une simple hypothèse, s'élever à la conception d'une attaque de l'organisme par les infiniment petits, il y avait loin : la science n'était pas mûre pour une semblable induction (Duclaux). On peut d'autant moins s'en étonner que, près d'un siècle plus tard, nous voyons Rayer et Davaine, en présence de ce fait autrement considérable, la présence de bactéridies dans le sang des animaux charbonneux, rester incapables d'en tirer la conclusion, que les recherches ultérieures devaient mettre en si haute lumière.
C'est qu'il y a dans toute cette conception des maladies bactériennes quelque chose d'étonnant et au premier abord d'invraisemblable, qui devait garder aisément des affirmations et des enthousiasmes prématurés. Admettre qu'une lutte peut s'engager entre ces particules infiniment ténues et la masse organisée des grands animaux ou de l'homme ; accepter même que, dans cette lutte, la victoire peut rester aux microorganismes, voilà une conception qui ne devait point s'imposer par elle-même ni se passer d'une démonstration régulière (Duclaux). Or où prendre, dans la nature, des exemples d'une telle disproportion entre les causes et les effets ?
Il y avait bien l'histoire des fermentations, et plus spécialement la fermentation du moût de bière, où l'on avait appris dès longtemps à voir une grande masse sucrée entrer en activité fermentative par l'addition d'une minime proportion de levure, résidu d'une opération précédente. Mais l'idée qu'on se faisait du phénomène ne pouvait guère être utilisée pour l'édification d'une doctrine biologique de la maladie. A vrai dire Leeuwenhoek avait observé et décrit les globules de la levure, mais son observation était restée totalement perdue. Et lorsque Lavoisier donnait plus tard la formule chimique de la fermentation, il n'était tenu aucun compte, dans son explication, de cette levure qu'il faut mélanger au moût de bière, et sans laquelle le dédoublement du sucre est impossible. La nature vivante et spécifique du phénomène était donc complètement ignorée. Aussi était-ce bien plutôt d'après une analogie grossière, qu'en vertu d'une appréciation scientifique et raisonnée, qu'on voyait certains auteurs, Bressy, Mialhe, Billing, réunir les fièvres sous le vocable de maladies fermentatives, de même que Rhazès avait autrefois comparé la variole à une fermentation.
Si l'acheminement vers la doctrine des maladies microbiennes et virulentes n'était guère favorisé par les faits précédents, ce fut bien pis encore lorsqu'intervinrent les premières tentatives d'explication des actes fermentatifs, et en particulier quand furent proposées les théories de Liebig. La doctrine de Lavoisier ramenait la fermentation à un dédoublement chimique, qui avait du moins le mérite d'être établi par une équation et contrôlé par la balance. Lorsque Liebig, au contraire, s'attacha à interpréter le phénomène et à légi-
timer le rôle de cette levure qui semblait mettre en train la fermentation, il aboutit à une hypothèse fondée bien plus sur le pur raisonnement que sur l'observation directe. Pour Liebig, le caractère commun des actes fermentatifs est d'exiger, pour leur mise en activité, la présence d'une matière organique en voie de décomposition ; si la levure, par exemple, fait fermenter le moût de bière et détruit le sucre, c'est parce qu'elle est elle-même en voie de destruction. Le phénomène de la fermentation est donc en rapport avec la décomposition d'une masse organique, qui se corrompt au contact d'une matière animale ou végétale, également en voie de dissolution ; en cela réside la cause première de toutes les fermentations, et l'origine 1 de la plupart des maladies contagieuses.
Et pourtant cette levure directement observée dans son milieu naturel n'avait rien moins que l'aspect d'une substance en désagrégation. Cagniard-Latour en avait repris l'étude plusieurs années avant les recherches de Liebig ; il l'avait ensemencée dans du moût de bière, et, l'observant au microscope, il avait vu les globules s'accroître, bourgeonner, fournir des groupes multiples rappelant la végétation de certaines plantes. De ces faits, il avait tiré une déduction féconde (Duclaux), à savoir que la levure agissait probablement sur le sucre « par quelque effet de sa végétation et de sa vie ».
Il y avait dans cette idée le germe des découvertes qui ont depuis enrichi la biologie. Mais cette conception heurtait trop vivement les opinions admises pour ne point s'effacer devant les théories retentissantes de Liebig. Personne ne songea plus à voir dans la fermenta tion un phénomène essentiellement vivant, au lieu d'un processus de dissolution. Et s'il se trouva encore des observateurs, tels que Dubois (d'Amiens) etCh. Robin, tentés de dégager de l'hypothèse précédente une formule des états virulents et infectieux, ce fut pour émettre l'opinion que la virulence naît spontanément dans le milieu organique ou plutôt constitue un état particulier de la matière. On ne pouvait méconnaître davantage la judicieuse observation de Cagniard- Latour, ni reculer avec plus d'aveuglement vers les vieilles doctrines de la spontanéité. Tout progrès biologique était enrayé.
C'est au milieu de cette période confuse qu'intervenaient, en 1851, les études de Rayer et Davaine sur le charbon des animaux. Ces recherches constituent la première tentative ayant pour but de déceler dans l'organisme infecté la cause morbide spécifique. Cette cause existait, à n'en pas douter; on devait la tenir pour quelque chose de pondérable ; on la savait dès longtemps susceptible d'être transportée sur un organisme de même espèce et d'y reproduire une maladie identique. En effet, l'ancienne pratique de la variolisation, venue de l'Inde, était le développement formel de cette idée en pathologie humaine; et, d'autre part, la pratique progressivement répandue de la vaccination jennérienne affirmait non moins haute-
8 J. G1R0DE. — MALADIES MICROBIENNES
ment la doctrine de la spécificité morbide, de la contagiosité et de la virulence. Or Rayer et Davaine, examinant le sang charbonneux, constatèrent l'existence de bâtonnets cylindriques très ténus et immobiles. Sans doute la présence de ces bâtonnets constituait quelque chose d'anormal ; on n'en voyait pas de semblables dans le sang des animaux bien portants, mais on les retrouvait dans le sang des animaux auxquels on avait communiqué la maladie en leur inoculant du sang chargé de ce bâtonnet. Toutefois, admettre que l'organisme puissant du mouton et surtout du bœuf pouvait être attaqué et terrassé par un être presque invisible, c'est une déduction à laquelle 'Rayer et Davaine ne pouvaient point s'élever (Duclaux). Ils avaient vu la bactéridie, mais n'avaient pas su définir le charbon. Le rôle des bâtonnets du sang charbonneux n'était pas moins méconnu quelques années plus tard par Pollender et Brauell.
On voit où en étaient la conception des fermentations et la définition des bactéries lorsque les recherches de Pasteur vinrent en donner l'explication, en montrer l'analogie et le parallélisme, enfin « lancer la science dans les voies fécondes qu'elle parcourt aujourd'hui » (Duclaux).
Bientôt, en effet, l'étude de la fermentation lactique amenait M. Pasteur à affirmer résolument, sous forme de conclusion, que « la fermentation est corrélative de la vie, de l'organisation de globules, non de la mort ou de la putréfaction de ces globules, pas plus qu'elle n'y apparaît comme un phénomène de contact, où la transformation du sucre s'accomplirait en présence du ferment sans lui rien donner, sans lui rien prendre ». C'était la théorie de Liebig ruinée, l'observation de Cagniard-Latour précisée et développée, la doctrine biologique des fermentations assise sur une base inébranlable.
D'autre part, en 1861, M. Pasteur établissait que la fermentation butyrique était produite par un bâtonnet très ténu dont la forme et les dimensions se montraient tout à fait comparables à celles de la bactéridie observée par Davaine dans le sang charbonneux; ce bâtonnet, malgré sa ténuité, apparaissait doué d'une activité très considérable, et faisait fermenter en quelques jours de grandes masses de matière. C'est alors que Davaine revient sur ses premières constatations, et se demande si la cause du charbon ne serait pas la bactéridie, qu'il avait autrefois observée.
De cette impulsion donnée par M. Pasteur, et du travail complémentaire de Davaine, date le mouvement scientifique admirable qui se poursuit de nos jours. En ce qui concerne plus spécialement les affections microbiennes, les études de Pasteur sur la pébrine et la flacherie des vers à soie, sur le choléra des poules, et les affections septicémiques, celles qu'il poursuivit avec Joubert, Chamberland et Roux sur le charbon, les recherches si considérables de Villemin sur la tuberculose, enfin la constatation faite par M. Chauveau que, dans
les produits virulents, c'est la partie figurée et corpusculaire qui est la partie active, tous ces efforts arrivaient rapidement à dégager la formule définitive de la maladie bactérienne, qui se résume dans les lois de Pasteur :
1° Présence constante dans les organes du sujet malade d'un microorganisme donné ;
2° Possibilité d'isoler le microbe en culture pure et de le reporter sui un organisme sain de même espèce ;
3° Observation de la maladie initiale sur le sujet ainsi infecté artificiellement.
C'est l'observation de la levure de bière développée en milieu artificiel qui avait indiqué à Pasteur le moyen de cultiver les bactéries dans ces mêmes milieux, et de les obtenir en culture pure par isolements successifs. L'introduction des cultures en milieux solides par R. Koch a réalisé, sur ce point, un progrès considérable. Les observations du même auteur sur la spore charbonneuse et sa résistance vitale ont éclairé d'une vive lumière un des points les plus importants de la biologie bactérienne. En même temps M. Pasteur, s'attachant à fixer l'alimentation gazeuse des ferments et microbes, était amené à établir la division en espèces aérobies et anaréobies suivant les conditions de l'affinité pour l'oxygène : distinction qui régit dans une certaine mesure la séparation des ferments proprement dits, et le classement des espèces morbides.
La médecine humaine a utilisé largement toutes ces découvertes. Pendant que la biologie générale des microbes était chaque jour analysée avec plus de détails et de précision, la nosographie infectieuse s'étendait parallèlement, au delà de toute prévision. La tuberculose, la diphtérie, la morve, la fièvre typhoïde, le choléra, l'érysipèle, les affections pyogènes et tant d'autres maladies actuellement classées, venaient prendre place dans le nouveau groupe pathologique. L'appoint fourni de bonne heure par la pathologie expérimentale permettait d'envisager avec plus de sûreté et plus près de leur début les processus infectieux élémentaires. On sait sur quelle nouvelle base a pu être ainsi fondée la doctrine de l'inflammation, grâce aux études de Metchnikoff, Massart et Bordet, Letulle.
D'ailleurs, si la conception de la maladie microbienne restait conforme à la triade de conditions formulée par Pasteur, on ne se bornait pas à interpréter le rôle des germes dans l'organisme comme un simple rôle de contact, ou l'effet tout mécanique d'obstructions vasculaires, ainsi que Pavait admis Toussaint. On se préoccupa davantage de déterminer les modifications anatomiques et humorales subies par l'organisme malade, par analogie avec les changements provoqués dans le moût de bière, grâce à la germination de la levure vivante. D'autre part, la découverte des alcaloïdes organiques par Selmi, Gautier et Brieger, donnait à penser que le développement des
cellules "microbiennes n'allait pas sans la production de déchets, de sécrétions, de produits toxiques doués d'une haute action physiologique. M. Bouchard établit le premier que l'urine des sujets infectés contient des poisons particuliers en rapport avec les propriétés spécifiques des bactéries en cause. Les recherches des dernières années ont bien mis en relief l'importance de ces sécrétions microbiennes, et leur rôle dans l'ensemble de la maladie. Ces toxines bactériennes ne constituent pas seulement des facteurs actifs du processus morbide ; leur intervention est liée aux grandes questions de la prédisposition, de l'immunité, de la guérison, des vaccinations (Bouchard, Behring, Tizzoni, Roux et Vaillard).
Ce n'est pas seulement la pathologie individuelle qui a bénéficié de toutes ces études. L'application à la médecine publique, à l'épidémiologie, aux relations internationales a produit déjà, grâce aux patients efforts des hygiénistes, Pettenkofer, Brouardel, Koch, etc., des résultats importants, que l'avenir est appelé à développer avec des avantages inappréciables. '
Par cette courte esquisse, que j'ai volontairement bornée à l'indication de quelques faits plus saillants (1), on a pu soupçonner l'étendue du chemin parcouru depuis les premières constatations de Davaine, en matière de signification des microbes. L'examen plus détaillé de quelques points permettra d'apprécier encore mieux le labeur d'un quart de siècle, et les efforts d'une génération encore à l'œuvre.
ÉTI0L0GIE ET PATHOGÉNIE GÉNÉRALES. — L'intervention d'une causalité vivante et figurée dans la pathologie des infections constituait un tel bouleversement de la doctrine étiologique, qu'on sembla vouloir un instant tout ramener à la notion du microbe, et rejeter les facteurs pathogéniques secondaires, en particulier l'influence de l'organisme. L'étiologie des maladies infectieuses allait, dès lors, se limiter à la numération et au classement des espèces microbiennes pathogènes. A y regarder de plus près, on s'est bien vite aperçu que la doctrine nouvelle ne pouvait s'abstenir d'utiliser les documents étiologiques anciens, qu'elle devait tenir compte des aptitudes morbides individuelles, de la prédisposition, de la résistance, en un mot des différents modes réactionnels de l'organisme en présence de l'infection.
Il est donc nécessaire de considérer séparément le microbe, le terrain, les conditions modifiantes extérieures, le mécanisme et les lois de l'infection, les associations et antagonismes microbiens, la répartition des maladies bactériennes.
Rôle du microbe. — Les végétaux microscopiques, qu'on désigne
(1) Pour les détails de cette évolution historique, voy. Arloing, Les vims, 189J, p.l.
depuis Sédillot sous le nom de microbes, représentent des algues unicellulaires, dont chaque élément, clos de toute part, renferme une substance transparente et presque toujours homogène qui en constitue le protoplasma.
La forme et le volume des microorganismes sont essentiellement variables. Toutefois, au point de vue morphologique, on peut les ramener à deux types fondamentaux : les microbes arrondis, constituant le genre Micrococcus, et les microbes allongés représentés par le genre Bacillus. Les deux groupes comprennent des espèces nombreuses qu'on ne peut classer d'après la seule morphologie. Si l'on remarque que l'agent principal de la flacherie est tout à fait analogue aux chapelets du Mycoderma aceti, du microbe de la fièvre puerpérale et de l'érysipèle, du germe de la fermentation ammoniacale, on verra combien étaient dans l'erreur les auteurs qui avaient voulu un instant baser sur la seule morphologie une classification des espèces bactériennes, alors que des variétés si voisines correspondent à des propriétés et des processus si différents (1). On ne saurait s'appuyer davantage sur les réactions histo-chimiques, entre lesquelles l'affinité presque uniforme pour les couleurs d'aniline a été bien mise en évidence depuis les recherches de Weigert.
Parmi les propriétés physiologiques des microbes, la mobilité est une des plus frappantes, quoiqu'elle puisse exister dans des espèces indifférentes, et manquer dans des espèces très nocives, comme la bactéridie charbonneuse. Il en est de même de la propriété chromogène.
C'est principalement l'activité de reproduction et de multiplication de ces infiniment petits, qui offre quelque chose d'étonnant, au point de déconcerter, pour ainsi dire, l'imagination. La reproduction se fait le plus souvent par segmentation transversale. Cohn a calculé qu'en deux heures un microbe pouvait donner deux éléments adultes, susceptibles à leur tour de multiplication. Suivant la remarque de M. Duclaux (2), la progéniture d'une même bactérie développée en toute liberté pourrait ainsi peser en vingt-quatre heures un cinquantième de milligramme, et 7500 tonnes au bout de trois jours. Ces remarques permettent de concevoir la répartition universelle des germes, ainsi que leur rôle colossal dans les phénomènes de la vie et dans l'économie générale du monde ; ce rôle a été bien mis en évidence par M. Pasteur dans ses études sur les fermentations, et exposé par M. Duclaux (3) avec une grande hauteur de vue.
A côté du mode précédent de reproduction, qui correspond à de grands besoins nutritifs et à des conditions étroites d'existence, il en est un autre qui a été découvert en 1869 par M. Pasteur. C'est la
(1) Cf. Talamon, loc. cit., p, 476.
(2) Duclaux, Le microbe et la maladie, p. 29.
(3) Duclaux, loc. cit., p. 12 et 13.
12 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
reproduction par spores endogènes. La caractéristique de ces nouvelles formes est leur longévité, leur résistance à toutes les causes de destruction spontanée ou artificielle : dessiccation, lumière, chaleur, antiseptiques. R. Koch a longuement insisté sur ces particularités dans ses études sur la spore charbonneuse.
Ni les caractères précédents ni les autres propriétés physiologiques des microbes, ou leurs exigences nutritives, ne peuvent, pris en particulier, servir de base à une classification des espèces microbiennes. C'est à l'ensemble des caractères morphologiques et biologiques qu'il faut s'adresser pour obtenir un groupement régulier et réaliser des distinctions vraiment spécifiques (Pasteur).
Le peu de distance qui sépare certaines espèces bactériennes, et, d'autre part, la possibilité d'observer avec un même microbe des variations morphologiques souvent très étendues, ont conduit certains observateurs à se demander si l'on pouvait faire fond sur la constance des formes bactériennes. Or, sans chercher si la doctrine transformiste peut trouver en biologie microbienne des documents plus directement utilisables, que ceux qui avaient tenté de faire dériver un microbe hautement différenciera bactéridie charbonneuse, d'un saprophyte vulgaire, le Bacillus subtilis, on peut affirmer que rien jusqu'ici n'a entamé la notion de fixité des espèces, telle qu'elle a été posée par Cohn, et savamment défendue par Pasteur. Sans doute l'histoire de l'atténuation des virus, et quelques points de l'hérédité bactérienne sont curieux à constater ; ils montrent bien que la cellule microbienne est loin de correspondre à une entité enfermée dans un cycle évolutif étroit et immuable ; mais rien ne permet d'en induire la transformation réelle et totale d'une espèce dans une autre.
Telle est la place des microbes dans le monde animé. Considérés plus particulièrement dans leurs relations avec le développement des maladies, ils forment le groupe des bactéries pathogènes. Ces germes vivent en dehors de l'organisme, mais ils sont abondamment distribués dans le milieu ambiant. Il importe d'en fixer tout d'abord l'habitat, la provenance, et le mode de dissémination.
L'origine historique des grandes maladies infectieuses est entourée de trop d'obscurité pour qu'on puisse rien présumer de la répartition géographique initiale des principales espèces pathogènes. Actuellement il suffît de constater que les germes nocifs existent partout autour de nous, et peuplent largement notre milieu immédiat.
C'est dans Y air que la présence des microbes a été tout d'abord soupçonnée. On invoquait l'adultération de l'air pour expliquer le développement et la transmission des affections miasmatiques. La doctrine des miasmes ne tardait pas à disparaître pour faire place à celle du contage animé et pondérable. Les études de Tyndall et surtout de Pasteur établissaient cette dernière sur des bases inébranlables. C'est en effet en précisant le rôle de l'air dans les fermentations, que
ETIOLOGIE ET PATIIOGENIE GÉNÉRALES. 13
Pasteur démontrait la provenance extérieure et la nature vivante des ferments et microbes, et ruinait à jamais l'hypothèse delà génération spontanée. Il est aisé de concevoir que les germes ténus ou les spores encore plus petites, qui vivent abondamment dans les produits humains ou animaux disséminés dans le sol et les eaux par les lois de la maladie, doivent se répandre dans l'air d'une manière incessante. Mais ils y trouvent des causes puissantes de destruction: dessiccation, lumière, chaleur solaire, oxygène. Aussi la valeur bactérienne de l'air, étudiée par Tyndall, Pasteur, Hesse, Pétri, Miquel, Straus et Wurtz, Frankland, est-elle beaucoup moins considérable qu'on ne le supposait autrefois. Naturellement c'est l'air libre, examiné à la campagne, à une altitude élevée ou au contraire à la surface de la mer et loin des côtes, à distance enfin des agglomérations humaines, qui fournira les chiffres les moins élevés de bactéries. Inversement, l'air étudié en espace clos, en milieu encombré, au voisinage de détritus en putréfaction, montrera une proportion de microbes beaucoup plus élevée. Miquel a trouvé 75 germes par mètre cube dans le parc de Montsouris, et 1600 dans une salle de la Pitié. Ce qu'il importe de faire remarquer ici, c'est que les espèces pathogènes sont rares dans l'air. Pourtant Ullmann a trouvé communément les staphylocoques delà suppuration dans l'air des salles de chirurgie. J'ai examiné récemment cinq prises de poussière recueillies au moment du balayage des salles de médecine à l'hôpital Beaujon; j'ai obtenu, dans les cinq cas, entre autres espèces, un échantillon de Staphylococcus aureus virulent pour le lapin. Emmerich et Babès ont trouvé dans des conditions analogues le streptocoque, et Cornet le bacille de la tuberculose. Suivant Uffelmann et Pawlowsky, l'air des caves humides serait fréquemment peuplé de microbes pyogènes. Les foyers de production des germes virulents sont aussi des centres d'où peut rayonner la contagion suivant un mode qui ne laisse guère de doute sur le rôle nocif de l'air Sans parler du développement de la malaria qui, dans certaines localités, est influencé d'une façon si singulière par l'orientation des vents, quelques faits rapportés par Miquel (1) sont très intéressants. En 1880, on compta, en janvier et février, 49 décès par variole autour de l'annexe de l'Hôtel-Dieu, qui servait alors d'asile aux varioleux : la mortalité varioleuse pour le quartier correspondant n'aurait pas dû dépasser trois décès. Le dépôt des varioleux ayant été transporté dans l'enceinte de Thôpital Saint-Antoine, le chiffre des décès par variole s'éleva aussitôt dans le quartier environnant. Même en tenant compte de mécanismes parfois bien détournés de la contagion directe, il est difficile de ne pas faire jouer ici un certain rôle à la dissémination des germes par l'air.
Dans le sol, la richesse microbienne est bien autrement complexe-
(1) Miquel, Les organismes vivants de l'atmosphère. Paris, 1882.
14 J. G1R0DE. — MALADIES MICROBIENNES
Les couches supérieures sont imprégnées de matière organique en voie de décomposition, et saturées de germes dont les générations se succèdent sans fin. La présence d'un riche aliment, la rareté relative de l'oxygène et l'humidité persistante du sous-sol favorisent cette germination bactérienne incessante. A vrai dire, la concurrence vitale tend à limiter le développement de certaines espèces. Mais quelquesunes des plus importantes ont la propriété de donner des spores ou formes durables, qui résistent efficacement aux causes de destruction, et finissent par retrouver des conditions favorables àleurpullulation. La répartition des germes du sol présente d'importantes variétés. Maggiora a constaté que les sols déserts et forestiers en contiennent moins que les terres cultivées et fumées, et surtout les lieux habités. Dans certaines vieilles villes, l'accumulation des détritus humains et animaux a imprégné le sol de germes innombrables; c'est ce qui explique comment des travaux de terrassement ou des fouilles ont pu être l'occasion d'explosions épidémiques meurtrières. L'histoire des ictères épidémiques en fournit des exemples. Les couches superficielles du sol sont les plus riches en bactéries ; le nombre des germes diminue vite dans les couches sous-jacentes, et Koch assure qu'à un mètre de profondeur il n'y a plus de microbes. Mais peut-être n'a-t-on pas suffisamment cherché les espèces anaréobies. En tout cas, il est bien établi que le sol exerce une action destructive considérable sur les germes qui lui sont apportés. On sait le parti que l'hygiène urbaine a su tirer de cet assainissement par le sol, pour réaliser l'épuration des eaux d'égout*
Divers microbes pathogènes ont été retrouvés dans le sol, où leurs générations tendent cependant à être étouffées par la vie saprophy tique surabondante, qui se développe autour d'eux. Les espèces sporogènes résistent mieux et peuvent manifester leurs propriétés virulentes après un très long temps. Pasteur a retrouvé après plusieurs années des spores charbonneuses actives dans les terrains où avaient été enfouis des animaux morts du charbon ; en conformité avec le fait précédent, Soyka, Manfredi et Serafini ont vu que le bacille charbonneux se développe très bien dans la terre humide, ou se conserve même dans le quartz pulvérulent arrosé avec une culture charbonneuse. Le bacille du tétanos et le vibrion septique existent partout en grande abondance dans le sol. On y a retrouvé même le bacille du charbon symptomatique (Arloing), de la tuberculose (Schottelius, Gaertner). Le bacille virgule du choléra et le bacille typhique doivent y exister, puisqu'ils sont susceptibles d'en traverser les couches pour infecter la nappe souterraine. MM. Grancher et Deschamps ont arrosé delà terre avec du bacille typhique et constaté que les liquides entraînaient les bacilles à 50 centimètres de profondeur au maximum, mais que ces bacilles, malgré la concurrence vitale, n'étaient pas tous détruits après cinq mois et demi.
Naturellement les germes précédents ne peuvent être nuisibles tant qu'ils sont emprisonnés dans les couches du sol : pour devenir agents d'infection, ils ont besoin d'être mis à la portée de l'organisme, soit en contaminant la nappe souterraine qui alimente les fontaines et puits, soit en émigrant à la surface du sol. On sait le rôle que Pasteur a fait jouer aux vers de terre dans l'apport du germe charbonneux à la surface des champs maudits. L'ascension des microbes peut se faire par capillarité (Soyka, Duclaux) ; elle peut aussi résulter des oscillations de la nappe, dont le niveau règle celui des couches microbifères profondes. Pettenkofer a émis une théorie différente sur la participation du sol à l'infection. Les bactéries du sol se multiplient dans les couches superficielles, favorisées par une humidité moyenne, gênées par l'inondation. Quand la nappe souterraine monte, la germination microbienne se ralentit ; quand elle baisse, la pullulation prend une grande activité, s'opère dans une grande épaisseur, et favorise les explosions épidémiques. D'ailleurs les oscillations de l'eau souterraine, en humectant les couches microbifères, sont également utiles aux germinations bactériennes du sol. Cette théorie n'explique point comment les substances virulentes du sol peuvent être apportées à l'organisme ; on escompte trop l'infection par des émanations directes du sol même, hypothèse que tend actuellement à remplacer presque uniformément celle de l'infection par les eaux potables.
C est dans Veau, en effet, que réside l'un des principaux dangers inhérents à la contamination bactérienne du milieu ambiant. Aussi l'étude bactériologique des eaux a-t-elle pris dans ces dernières années une importance considérable, à la suite des enquêtes épidémiologiques de M. Brouardel ; notre savant maître a eu le mérite d'insister avec ténacité sur le rôle sanitaire de l'eau, et de donner l'impulsion aux améliorations hygiéniques, qui visent à protéger la santé publique contre les infections hydriques.
Les sources qui émergent loin de toute agglomération, et à l'abri de toute pollution, fournissent une eau exempte de germes, lorsqu'elles proviennent d'une nappe elle-même protégée. De même, les installations qui ont pour objet de puiser à la nappe profonde, et qui sont mises à l'abri de toute pollution accidentelle, donnent également une eau de bonne qualité. Mais, en dehors de ces conditions, les eaux sont plus ou moins chargées de microbes qui leur sont apportés par des mécanismes différents. Les eaux météoriques, après avoir fait en tombant un lavage grossier de l'air, arrivent déjà souillées à la surface du sol. Soit qu'elles y stagnent, soit qu'elles s'écoulent directement en collectant les impuretés de la surface, elles s'altèrent encore davantage. D'autre part, celles qui pénètrent dans le sol à une petite profondeur, après s'être plus ou moins accrues des souillures de la surface, et après avoir lavé les détritus humains et
animaux des couches superficielles, deviennent de plus en plus impures et communiqueraient leur adultération microbienne à la première nappe, s'il n'y avait cette action désinfectante du sol dont il a été parlé plus haut. Mais quand le terrain est très perméable, et la nappe peu profonde, ou encore lorsqu'il existe des fissures dans le sol, les eaux peuvent rester très riches en microbes lorsqu'elles atteignent la nappe, et la polluer. On voit comment les puits, qui correspondent communément à cette nappe, sont susceptibles de fournir une eau suspecte. Trop souvent, d'ailleurs, le voisinage de dépôts d'engrais, puisards, fosses non étanches, ruisseaux infects ou égouts mal établis, compromettent d'une façon encore plus directe et permanente la qualité des eaux de puits ; des causes analogues, l'émergence en contre-bas par rapport aux habitations, le voisinage de terrains recevant de l'engrais humain et animal, rendent souvent non moins illusoire la protection des sources elles-mêmes.
Les eaux stagnantes, les rivières vers lesquelles sont entraînés les détritus de la surface, les cours d'eau recevant les déchets d'agglomérations humaines importantes ou môme des débris d'animaux en putréfaction, sont naturellement très riches en microbes. Le voisinage d'une grande ville augmente considérablement la pollution du cours d'eau qui la traverse. Ainsi Miquel a compté dans l'eau de Seine 4800 germes par centimètre cube à Bercy et 12 000à Asnières. L'adultération des eaux peut cependant être diminuée ou corrigée, dans une certaine mesure, par la rapidité du courant et le brassage, comme cela a lieu pour l'Isar à Munich (Pettenkofer). C'est principalement à la surface que les germes sont accumulés : les eaux profondes en contiennent beaucoup moins (Fraenkel). Il ne suffit pas que l'eau soit limpide pour être considérée comme satisfaisante : Duclaux a compté 60000 microbes dans une eau dont la limpidité ne laissait rien à désirer. Les microbes se multiplient aisément dans l'eau, même lorsqu'elle ne contient qu'une faible proportion de matière organique (Miquel, Cramer, Wolfhùgel et Riedel). Les hautes températures en favorisent la germination, mais le froid ne les tue pas, et l'on sait que la glace provenant des lacs et rivières contient un grand nombre de microbes vivants (Prudden, Fraenkel).
La plupart des microbes de l'eau appartiennent à des espèces indifférentes. Il en est peut-être d'utiles, auxquelles certaines eaux minérales naturelles devraient une partie de leurs propriétés. Mais d'importantes espèces pathogènes y ont été rencontrées. Les germes de la fièvre typhoïde et du choléra, les deux maladies hydriques par excellence, ont été retrouvés dans l'eau un assez grand nombre de fois (Brouardel et Chantemesse, Thoinot, Koch, Hueppe, Rodet, Metchnikoff). De même, Pasteur a constaté la présence du vibrion septique dans l'eau de Seine, et G. Roux a isolé le bacille tétanique dans le dépôt des galeries filtrantes du Rhône à Lyon. D'ailleurs ces germes,
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 17
ainsi que différentes autres espèces pathogènes (microbes du charbon, de la tuberculose, de la morve, streptocoques), conservent assez longtemps leur virulence dans l'eau stagnante ou courante, ou même dans l'eau distillée, suivant les recherches de Kraus, Bolton, Cadéac, Straus et Dubarry.
On conçoit aisément que l'adultération spécifique des eaux se produise souvent par le fait d'un voisinage infectant de caractère précis, qu'une enquête hygiénique bien conduite saura mettre en relief. D'autre part, cette contamination sert trop souvent à disséminer l'infection et à provoquer une explosion épidémique. L'histoire de quelques épidémies de fièvre typhoïde a bien fait ressortir la réalité de ces modes d'infection (Pierrefonds, Clermont-Ferrand, Auxerre, Gluny). Il est bon de remarquer que certaines eaux, ne montrant à l'analyse aucune espèce directement pathogène, doivent pourtant être tenues pour suspectes, lorsqu'elles renferment des bactéries intestinales, par exemple, le coli-bacille. La présence de ce microbe, en effet, indique que des matières de vidange ont filtré vers les puits ou les sources ; et si l'échantillon d'eau examiné n'est pas directement nuisible, on n'est pas certain que l'eau du lendemain ou même des heures suivantes n'aura pas été spécifiquement infectée.
C'est à cause de ses relations avec l'alimentation que l'eau, contenant des germes pathogènes, est ajuste titre considérée comme dangereuse. Mais ce n'est pas la seule substance alimentaire qui puisse renfermer des microbes nuisibles. Tout d'abord, un grand nombre d'aliments se chargent de microbes par le fait de leur contact avec de l'eau infectée, ou avec les souillures de divers objets. Dans ce cas, il s'agit d'une simple contamination accidentelle de surface. Mais quelques aliments sont, par leur constitution même, chargés de bactéries dangereuses. Sans parler des viandes ayant subi la putréfaction simple, ni de celles qui conditionnent les accidents spéciaux du botulisme, il est aujourd'hui suffisamment démontré que la chair et le lait des animaux tuberculeux peuvent contenir le bacille de Koch à l'état virulent. Toussaint, Galtier, Bollinger, Kastner l'ont démontré pour la viande, même d'apparence saine; M. Nocard, tout en faisant quelques réserves sur la virulence de la chair musculaire, a bien fait voir, en utilisant la réaction de la tuberculine, comment sur ce point la belle apparence des animaux pouvait être trompeuse. Quant à l'infectiosité tuberculeuse du lait ou de ses dérivés, H. Martin, Bang, Hirschberg, Galtier en ont fourni la preuve dans un grand nombre d'expériences. D'autres infections animales, le charbon en particulier, pourraient peut-être devenir le point de départ de contaminations analogues. On sait d'ailleurs que le lait se trouve souvent altéré d'une façon indirecte par l'eau qu'on y ajoute, ou par le fait des manipulations malpropres qu'il subit dans un milieu épidémique. C'est dans ces conditions qu'on l'a vu disséminer la fièvre
Tnaitè de médecine. I. — 2
18 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
typhoïde, la diphtérie, la scarlatine, l'entérite infectieuse (Gaffky).
En ce qui concerne les aliments de provenance végétale, le danger paraît nul. On avait prétendu un instant que les plantes qui croissent dans un sol infecté, et spécialement celles que la culture développe dans les champs d'irrigation, pouvaient contenir des bactéries nocives. Le fait est controuvé. Les blessures des plantes peuvent sans doute, en se réparant, fixer quelques germes du voisinage, et, d'autre part, des parcelles de terre ou de détritus organiques peuvent y rester adhérentes; mais les plantes intactes ne contiennent pas de germes au sein de leurs tissus (Fernbach).
La dissémination d'un si grand nombre de germes dans l'air, et surtout dans le sol et l'eau, permet de concevoir combien sont multipliées autour de nous les formes d'habitat des germes. Les vêtements, les objets mobiliers, les ustensiles ayant été souillés par des excrétions organiques ou des contacts infectants, les parois des habitations, l'intérieur des voitures et wagons, toutes ces parties peuvent recevoir des germes virulents et les conserver pour une contamination ultérieure de l'organisme vivant.
Certaines substances sont particulièrement dangereuses par la facilité avec laquelle elles fixent et conservent les poussières et microbes nuisibles, ballots de crin ou de laine, malles contenant de vieux effets souillés, et surtout les chiffons que la prophylaxie publique vise spécialement dans ses prescriptions.
Enfin, parmi tous les foyers de conservation et de prolifération microbiennes, d'où l'importation peut se faire vers un organisme sain, il n'en est pas de plus actif que l'organisme infecté lui-même, alors qu'il est observé en plein développement de la maladie microbienne. Les germes qui y pullulent tendent à en être rejetés suivant diverses voies, et peuvent, sans intermédiaire, contaminer un sujet de même espèce jusque-là indemne.
Une des particularités les plus singulières de la répartition des microbes réside dans l'aptitude de certaines régions à développer plus spécialement certaines espèces. On sait que le choléra habite les bords du Gange, et la fièvre jaune le golfe du Mexique. Les espèces microbiennes correspondantes peuvent être exportées par des mécanismes variés : elles peuvent même s'acclimater, surtout celle du choléra, dont les dernières explosions auraient tenu à un réveil des germes (Valence en 1890, Bords de la Seine en 1892, Bretagne en 1893).
Ainsi les microbes existent partout autour de nous. Leur puissance de multiplication nous explique comment leur végétabilité est indéfiniment conservée. Sans doute, il ne manque pas de conditions susceptibles de compromettre leur vitalité, comme celle de tout être vivant. L'épuisement du milieu se ferait d'abord sentir, s'il n'y avait !e renouvellement incessant de la matière utilisable, qui fait partie de l'économie générale du monde (Duclaux). La concurrence vitale a
ÊÏIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 19
beaucoup plus d'effet. C'est elle, à n'en pas douter, qui fait disparaître du milieu ambiant diverses espèces dangereuses, dont la résistance vitale est inférieure à celle des germes voisins. On sait par exemple avec quelle rapidité des germes spécifiques comme les bacilles de la fièvre typhoïde, de la tuberculose, du charbon, sont détruits dans le sol, les fosses à vidange, les eaux même, ou les milieux artificiels, grâce à la multiplication excessive d'espèces moins hautement différenciées qui les étouffent. A vrai dire, les bactéries qui se reproduisent par spores échappent beaucoup plus aisément sous cette forme aux causes destructives précédentes, car la résistance des spores est considérable.
D'autres influences, la chaleur, la lumière, l'humidité, peuvent faire varier la végétabilité des microbes. Il existe pour chaque espèce un optimum thermique au-dessus ou au-dessous duquel la vitalité est compromise et le développement gêné (De Bary, Pasteur, Chauveau). Sans doute l'influence de la température sur les microorganismes n'a pas été déterminée d'une manière aussi précise que dans les expériences de Raulin sur YAspergillus. Mais la loi générale n'en persiste pas moins. Toutefois l'action nuisible des températures élevées est Beaucoup plus nette et uniforme que celle des températures basses; la congélation prolongée ne tue pas définitivement divers microbes, qui reprennent toute leur activité dès qu'ils ont retrouvé des conditions thermiques plus favorables.
L'action défavorable de la lumière (Downe et Blunt, Duclaux, Arloing) s'étend même aux spores, qui résistaient mieux aux autres agents de destruction. R. Koch a montré que le bacille de la tuberculose était détruit en quelques heures par l'exposition à la lumière solaire.
L'humidité est nécessaire aux germinations microbiennes. La essiccation est rapidement funeste à certaines espèces, comme le bacille virgule du choléra ; d'autres microbes (pneumocoques) résistent mieux dans ces conditions.
On pourrait rapprocher des influences précédentes l'effet du mouvement, qui est mis plus particulièrement en évidence par la pureté des eaux courantes, en opposition avec la haute contamination microbienne des eaux stagnantes.
Mais c'est à la virulence des germes que les influences précédentes s'attaquent plus spécialement. La virulence est la propriété qu'ont les microbes pathogènes d'impressionner l'organisme vivant pour y provoquer l'ensemble des réactions qui caractérisent la maladie. Or cette propriété est beaucoup plus fragile que la végétabilité simple. La virulence peut, à vrai dire, s'exalter dans certaines conditions ; les passages successifs sur un organisme prédisposé réalisent au maximum cette disposition à l'exaltation, comme Davaine, Goze et Feltz l'ont bien montré pour le vibrion septique et Pasteur pour la rage. Mais les
20 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
causes d'atténuation sont bien autrement nombreuses et variées. Toutes celles qui compromettent la végétabilité, influencent d'une manière encore plus active la virulence. Il en est ainsi des températures extrêmes ou des variations thermiques étendues et rapprochées, qui ont servi de point de départ à la méthode de stérilisation discontinue de Tyndall. De même la lumière, la dessiccation, l'exposition prolongée à l'air ou à une atmosphère saturée d'oxygène et surtout à l'oxygène comprimé, sont des moyens susceptibles de faire baisser la virulence d'une espèce donnée. Le vieillissement est au premier rang des influences atténuantes, soit parce qu'il résume les actions précédentes, soit parce qu'il ajoute les effets de l'involution naturelle et de l'épuisement du milieu. On peut constater la même atténuation en introduisant tel germe dans l'organisme vivant par une porte d'entrée qui lui convient mal. Le bacille du charbon symptomatique injecté dans la veine d'un bœuf se développe avec peine sur cet animal et lui sert de vaccin : la même dose inoculée sous la peau le tue (1). De même, en faisant passer le bacille diphtéritique successivement sous la peau du ventre d'une série de cobayes, on arrive à lui faire perdre sa virulence initiale (2).
Il est juste de noter que les bactéries sporogènes possèdent dans leurs spores des éléments qui, non seulement, assurent la longévité et la conservation de l'espèce, mais encore sont capables de soustraire les germes correspondants aux influences atténuantes.
L'une des plus générales, parmi les causes susceptibles de modifier la vitalité et la virulence des germes, est l'influence de l'air et de l'oxygène. Elle fut de bonne heure mise en évidence dans les études de Pasteur, qui établit les effets nocifs de l'oxygène sur le vibrion septique, en opposition avec l'avidité de la bactéridie charbonneuse pour ce même gaz. De là est née la séparation des espèces microbiennes en aérobies et anaérobies. Il ne faudrait pas prendre trop à la lettre cette distinction. S'il est incontestable que les microbes aérobies ont besoin du contact de l'oxygène pour se développer avec l'activité maxima, on doit admettre aussi que les espèces anaérobies ne sauraient être complètement privées d'oxygène. Seulement, au lieu d'emprunter ce gaz à l'atmosphère, elles l'empruntent au milieu fermentescible dans lequel elles évoluent. Mais, dans un cas comme dans l'autre, il y a production de chaleur et dégagement d'acide carbonique. Du reste, un grand nombre d'espèces sont facultativement aérobies ou anaérobies, et se bornent à montrer un développement plus actif tantôt à l'air, tantôt à l'abri de l'air. Le bacille typhique, le coli-bacille, le streptocoque de l'érysipèle, le staphylocoque pyogène, présentent cette sorte d'indifférence par rapport à leur nutrition gazeuse.
(1) Duclaux, p. 173.
(2) H. Bouhges, La Diphtérie, p, 34.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGENIE GÉNÉRALES. 21
On n'a point conservé davantage le classement fondé sur l'ensemble des exigences nutritives, et qui avait un instant radicalement séparé les microbes en espèces pathogènes et saprogènes, les premières ne pouvant vivre et se développer que dans l'organisme vivant, les autres évoluant dans la matière morte et constituant des agents de putréfaction (De Bary). Une semblable division ne saurait être rigoureusement maintenue dans le monde des microorganismes virulents. D'une part, certains microbes pathogènes (Bonome) semblent pouvoir provoquer des phénomènes de gangrène et de putréfaction sur le vivant, de même que des espèces intestinales, cause possible de maladies classées, interviennent activement dans la putréfaction cadavérique; d'autre part, il est un grand nombre de bactéries pathogènes, qui peuvent vivre en saprophytes au dehors de l'organisme vivant, et qui ne manifestent leurs propriétés nocives et leur virulence qu'au moment où elles sont réimportées dans un organisme prédisposé ou en pénètrent l'intimité. L'exemple de la fièvre typhoïde, du choléra, du charbon, les faits empruntés à la notion du microbisme latent, sont à ce point de vue tout à fait démonstratifs. Il y a là une constatation des plus importantes au point de vue de l'étiologie. Et la prophylaxie, tant individuelle que publique, a largement gagné à la définition du rôle dangereux de ces saprophytes, qu'on avait trop méconnus dans les premières études sur la contagion.
Ainsi les microbes peuplent partout le milieu ambiant, y entretiennent leur végétabilité et y réservent leur virulence, pour développer l'une et l'autre au sein de l'organisme vivant, devenu malade par leur importation. On verra comment à ces effets s'ajoute une adultération chimique atteignant sa plus grande intensité dans le milieu organique, et réalisée par la sécrétion de poisons solubles, qui sont les principaux facteurs à l'aide desquels les espèces pathogènes impressionnent l'être vivant.
Je voudrais, avant de clore cet aperçu sur le rôle du microbe, insister encore sur un point qui domine l'étiologie infectieuse humaine : à savoir, le rapport des germes pathogènes avec l'organisme humain, et son milieu immédiat. La contagion de certaines maladies microbiennes suit la répartition des agglomérations humaines, se propage suivant les grandes voies de communication, soit terrestres, soit fluviales, soit maritimes. Elle se développe avec d'autant plus de rapidité que les relations internationales, les foires, les pèlerinages multiplient les contacts humains. Les grands déplacements de la population arabe vers La Mecque, les mouvements incessants que crée la navigation maritime vers l'embouchure du Gange, jouent le rôle que l'on sait dans la dissémination du choléra. Cette redoutable infection suit pour ainsi dire les escales des navires. La lèpre elle même se propage suivant les courants humains (Leloir). La grippe, dontl'épidémiologie semblait autrefois si capricieuse, paraît, dans ses
22 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
extensions pandémiques, aller moins vite que les grands express internationaux.
Sans doute il est des maladies, telles que le tétanos (Sanchez-Toledo et Veillon) ou la septicémie vibrionienne (Pasteur), dont les germes ont une répartition pour ainsi dire universelle. Mais, pour le reste, le milieu a besoin d'être spécifiquement contaminé et il l'est primitivement par ses rapports avec l'organisme malade. Ce n'est que plus tard qu'interviennent les autres conditions de l'habitat des germes, et plus spécialement leurs relations avec l'air, le sol et les eaux.
Rôle du terrain. — La cellule primitive, d'où dérive par segmentation et accroissement le nouvel organisme, est originellement exempte de germes, et continue aseptiquement son évolution. Aussi, non seulement l'enfant nouveau-né possède, à l'état normal, une intégrité microbienne absolue, mais de plus, pendant toute la durée du développement physiologique, le milieu intérieur, le sang, les sécrétions, l'intimité des tissus, sont totalement dépourvus de germes (Pasteur, Duclaux). Ces principes ont trouvé quelques contradicteurs. Béchamp rencontre partout dans les cellules des particules susceptibles d'organisation et pouvant évoluer vers la forme bactérienne. Toutefois les microzymas et la doctrine de l'autogénie des affections microbiennes n'ont point trouvé faveur auprès des biologistes. Malgré une ténacité digne d'une meilleure cause, M. Béchamp n'a jamais pu donner une définition scientifique des microzymas, ni en faire des éléments maniables comme le sont aujourd'hui un grand nombre de types microbiens. De même M. Galippe aurait pu, dans ses recherches, obtenir des cultures positives en expérimentant sur des tissus d'animaux sains. Or, ces résultats n'ont point été confirmés par d'autres auteurs. Ils ne serviraient du reste qu'à prouver combien il est difficile d'apprécier rigoureusement l'état de santé. Il n'est guère douteux que, chez des sujets sains en apparence, on ne puisse trouver dans les tissus ou les sécrétions des germes, soit inoffensifs, soit atténués et incapables de créer l'état de maladie. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter les résultats annoncés par M. Enriquez, touchant la présence de microbes dans l'appareil urinaire de sujets bien portants. Mais ces constatations ne sauraient infirmer la valeur de la loi invoquée plus haut : l'organisme vivant est normalement aseptique.
L'infection microbienne lui est donc apportée et communiquée. Que si l'on veut considérer la chronologie de l'infection, on verra combien cette intégrité idéale, dont je viens de parler, est exceptionnelle et transitoire. L'influence microbienne peut atteindre le nouvel être dans sa source même, dans les premières périodes de son développement, et dans toutes les phases de son évolution ultérieure, au cours de laquelle les modalités infectieuses ne font qu'augmenter de fréquence, de variété et de complexité. Ces invasions bactériennes seraient encore plus multioliées si l'organisme menacé de tant de
côtés, n'avait à son service des moyens de résistance divers et puissants.
Il est donc nécessaire de passer en revue l'influence de l'hérédité, la prédisposition aux infections acquises, et les éléments de la résistance organique au premier rang desquels se place l'immunité.
Hérédité. — Cette grande force qui gouverne le monde (Duclaux^ ne pouvait manquer de faire sentir son influence dans la pathologie microbienne. Considérée sous le rapport des liens qui unissent les géniteurs infectés au nouvel organisme pendant la vie intra-utérine, elle se résume dans des actions multiples, transmission de la graine, transmission du terrain ou delà prédisposition, transmission de l'état vaccinal et de l'immunité, enfin manifestation de l'hérédité pathologique sous forme de dégénérescences organiques non spécifiques. Il sera curieux de constater que, par une sorte de choc en retour, le produit contaminé par un des géniteurs peut communiquer à l'autre l'influence spécifique, suivant un mode réversif, qui sert encore à corroborer l'intimité des liens héréditaires.
L'hérédité du germe spécifique est établie par un grand nombre de faits empruntés à la pathologie comparée, expérimentale ou humaine. La transmission peut se faire au moment même de la conception, elle est dite alors ovulaire ; ailleurs elle intervient à une phase plus ou moins avancée du développement intra-utérin, il s'agit alors de l'hérédité fœtale à mécanisme placentaire et hématogène. La transmission ovulaire représente seule l'hérédité proprement dite; l'infection communiquée plus tardivement constitue, à proprement parler, un des modes de la contagion. Lorsque la maladie microbienne ainsi communiquée est en évolution au moment de la naissance, elle est dénommée infection congénitale.
C'est dans les études de Pasteur sur la pébrinequele rôle de l'hérédité en pathologie microbienne a été tout d'abord mis en relief et bien précisé. Dans les chambrées de vers à soie atteints de la pébrine, le germe pathogène continue à se développer pendant que le ver s'enferme dans le cocon, il en infiltre tout le corps et les ovaires ainsi que les œufs. Les corpuscules inclus dans les œufs, inertes jusqu'à la saison suivante, recommencent à se développer au voisinage de l'éclosion. Chacun des éléments du nouvel être sera dès lors infiltré par le parasite dès les premières phases de son développement. C'est l'infection héréditaire type. A vrai dire, cette hérédité n'a rien de fatal; les papillons corpusculeux peuvent produire une série d'œufs contaminés et d'autres œufs non spécifiquement infectés, mais seulement marqués par l'infériorité du développement organique.
A un degré plus élevé de l'échelle animale, le rôle de l'hérédité microbienne a encore été mis en évidence dans des faits se rapportant à la pathologie tuberculeuse des mammifères. Les observations de Johne, de Malvoz et Brouwier, de Csokor, établissent la réalité de
24 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
cette transmission bacillaire héréditaire, chez les fœtus de vaches tuberculeuses.
En pathologie expérimentale, c'est principalement l'histoire du charbon bactéridien qui a confirmé l'hérédité infectieuse directe. Les recherches initiales de Brauell et Davaine, un instant confirmées par Bollinger, semblaient d'abord établir la non-transmissibilité du charbon de la mère au fœtus : le placenta était considéré comme un filtre parfait. Plus tard, des expériences de Straus et Chamberland parurent tout d'abord aboutir aux mêmes résultats et confirmaient la loi de Brauell-Davaine. Mais, dans de nouvelles recherches poursuivies à l'aide d'une technique différente, ces auteurs obtenaient des effets positifs et établissaient le passage de la bactéridie à travers le placenta. Cette constatation, qui allait modifier la conception de la pathologie microbienne héréditaire, était bientôt complétée par les études de Perroncito, Koubassoff, Birch Hirschfeld, Wolf, Fraenkel. Et même Marchand et Paltauf avaient, plus tard, l'occasion d'en vérifier la justesse en pathologie humaine. C'est principalement aux investigations de Koubassoff et de Malvoz sur les lésions placentaires d'origine infectieuse, qu'on doit quelques détails sur les conditions de cette transmission. Les corps inertes circulant dans le sang maternel ne filtrent pas à travers le placenta intact. Mais, au cours des infections graves à forme septicémique, il se produit aisément des embolisations capillaires au niveau du placenta, de petits infarctus, des hémorragies, enfin une série de lésions qui favorisent l'arrêt des germes, leur prolifération sur place, leur infiltration jusqu'au contact de la circulation fœtale, où ils sont entraînés au hasard de leurs migrations. Et ainsi se trouve réalisée la contamination du fœtus.
Concurremment avec ces travaux sur l'infection charbonneuse intra-utérine, la réalité d'une contagion analogue était établie pour d'autres maladies microbiennes : le charbon symptomatique (Arloing, Cornevin et Thomas), la morve (Lof fier, Cadéac et Mallet), la rage (Lafosse, Bouley, Perroncito et Carita), la pyohémie des lapins (Kroner), le choléra des poules (Straus et Chamberland, Barthélémy, Malvoz). D'ailleurs, on peut interpréter dans un sens analogue la transmission au fœtus de l'immunité, à la suite de l'inoculation d'une maladie virulente à la mère, par exemple, la vaccine ou la clavelée.
Il est bon de remarquer qu'il ne manque pas d'expériences négatives. Sanchez-Toledo inocule la tuberculose aviaire à 35 femelles de cobayes pleines. Des 65 fœtus qui en naissent aucun ne présente de lésion tuberculeuse. Cependant de Renzi et Gaertner ont vu des faits de passage du bacille tuberculeux de la mère au fœtus, en opérant sur le cobaye et la souris blanche. Gaertner a même noté l'infection bacillaire des œufs chez les oiseaux.
En somme, les faits négatifs ne sauraient restreindre la portée des
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 25
observations positives mentionnées plus haut ; ils montrent seulement que la transmission héréditaire est inconstante.
Sur le point particulier de l'hérédité infectieuse humaine, les faits abondent et se présentent avec une grande netteté dans certaines maladies. La syphilis est au premier rang de ces affections virulentes, héréditairement transmissibles (Paracelse, Ricord, Fournier). L'infection primitive et ovulaire est presque inévitable quand les deux géniteurs sont en évolution syphilitique virulente ; elle est fréquente lorsque la mère seule est contaminée ; elle est beaucoup plus rare, quoique possible, si le père seul est syphilitique. Dans ces conditions, le virus peut être transmis au produit par l'intermédiaire de la mère infectée ; mais il peut l'être également, la mère restant saine en apparence. L'influence héréditaire de la syphilis, soit des deux géniteurs, soit d'un seul et surtout de la mère, peut se faire sentir encore à une époque très avancée de l'évolution syphilitique, et alors que la phase virulente est dès longtemps passée. Souvent alors l'infection transmise est moins accusée, ou bien elle se réalise moins uniformément dans des grossesses successives. La contamination spécifique du fœtus peut se produire encore, par contagion intra-utérine, lorsque la mère a été infectée au cours de la grossesse, dans les sept premiers mois ou peut-être même au huitième.
A cause de la haute spécificité de la maladie en cause et de sa netteté objective, l'hérédité syphilitique se présente avec une grande évidence, et suffirait à établir la doctrine de l'hérédité virulente. On a voulu exagérer encore sa puissance et étendre ses effets jusqu'à une deuxième génération : toutefois les exemples cités ne sauraient entraîner une conviction ferme, et ils attendent une plus ample démonstration.
L'hérédité de la tuberculose prête aussi à des considérations intéressantes, mais comporte des documents beaucoup moins nombreux et moins précis. La transmission héréditaire formait autrefois la base de l'étiologie tuberculeuse ; actuellement les connaissances acquises, soit sur la dissémination et la provenance du bacille tuberculeux, soit sur les lois de l'infection infantile, ont fait reléguer tout à fait au second plan le rôle de l'hérédité. Toutefois cette causalité mérite d'être maintenue (Baumgarten, Landouzy) ; les exemples de transmission bacillaire sont rares, mais n'existent pas moins. Il suffit de rappeler les faits de S. Charrin, Merkel, Jacobi, Birch Hirschfeld et Schmorl. Dans une observation d'infection héréditaire tuberculeuse, rapportée par Sabouraud, la démonstration du bacille de Koch a été régulièrement faite. Landouzy et H. Martin ont confirmé les faits précédents ; ils ont montré de plus que les organes du fœtus pouvaient contenir des bacilles virulents, sans présenter de formations tuberculeuses apparentes. De même Armanni put infecter des cobayes en leur injectant le suc hépatique et splénique d'un fœtus issu de mère
26 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
tuberculeuse. On serait ainsi en présence d'une infection tuberculeuse latente, dont la manifestation est retardée jusque vers une échéance, qui varie avec la résistance individuelle et certaines conditions extérieures. L'activité des échanges nutritifs chez les très jeunes sujets et l'appoint qu'elle fournit à la défense organique empêcheraient, suivant Baumgarten, les germinations bacillaires et le développement de tubercules apparents: les germes tuberculeux sommeilleraient dans les organes lymphatiques et la moelle des os jusqu'au jour où une cause occasionnelle, et surtout un traumatisme, en favoriserait la pullulation active. En somme, les faits qui précèdent, les données acquises touchant la fréquence de la tuberculose dans la première enfance (Landouzy et Queyrat, Damaschino, Hayem, Hutinel), sont dénature à établir la réalité de l'hérédo-tuberculose bacillaire, et pourraient faire supposer que cette modalité de l'infection est peut-être plus commune qu'on ne le pense généralement.
Des remarques analogues seraient sans doute applicables à d'autres maladies chroniques, la lèpre, la morve, en ce qui concerne la possibilité de la transmission héréditaire.
Parmi les infections aiguës, c'est la variole qui fournit les exemples les plus typiques. C'est aussi l'une des maladies où l'adultération spécifique du sang est la plus caractérisée, et où, de ce chef, l'infection placentaire et fœtale est rendue la plus facile, contrairement à d'autres affections qui, comme la tuberculose, se comportent le plus ordinairement comme des infections locales. La contamination varioleuse du fœtus est dès longtemps connue, et a été mise en évidence dans des observations modernes des plus frappantes (Charcot, Brouardel, Wolf). Elle se produit surtout quand la mère est atteinte vers la fin de la grossesse. On a pu voir, dans des grossesses multiples, un fœtus atteint et un autre indemne (Kaltenbach). On aurait observé même la variole fœtale sans que la mère ait été personnellement affectée. La production d'un avortement est habituelle et permet de constater chez le fœtus une variole typique en pleine évolution, et retardant ordinairement sur la variole maternelle.
La fièvre typhoïde semble aussi pouvoir être transmise par contagion intra-utérine. On a pu constater la présence du bacille d'Eberth dans les organes de fœtus nés de mères typhoïsantes (Neuhaus, Eberth, Chantemesse et Widal). Chez une malade du service de M. Millard, atteinte d'une septicémie éberthienne grave avec néphrite suppurée, et ayant avorté, j'ai isolé le bacille typhique des divers organes du fœtus.
On a constaté encore la transmission au fœtus du diplocoque de la pneumonie (Netter, Thorner), du pneumo-bacille de Friedlaender (Netter).de la spirille d'Obermeier (Spitz), du streptocoque puerpéral (Simon, Lebedeff), de la bactéridie charbonneuse (Marchand et Paltauf). Enfin la rougeole, la scarlatine, la peste, le rhumatisme
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 27
aigu appartiendraient au même groupe d'affections transmissibles par contagion intra-utérine.
L'hérédité du terrain ou de la prédisposition est beaucoup moins susceptible d'une démonstration rigoureuse ; mais elle n'a pas été moins formellement invoquée. Déjà Pasteur en avait indiqué le mécanisme dans ses études sur la flacherie des vers à soie. Tandis que la pébrine en effet se transmet principalement par hérédité, les vers atteints de la flacherie fournissent des œufs non infectés ; les nouveaux germes ne sont point porteurs des microbes particuliers à l'affection. Mais ils apportent au moment de l'éclosion une faiblesse native qui les rend très vulnérables et les dispose éminemment à contracter la maladie, dont l'agent spécifique doit du reste être apporté de l'extérieur.
En pathologie humaine, c'est plus spécialement à propos de la tuberculose qu'on a incriminé le rôle de la prédestination morbide (Lorain, Landouzy). L'observation de certaines familles tuberculeuses montre l'existence de cette vulnérabilité particulière, qui est traduite souvent par un habitus spécial (type vénitien), et qui est destinée à n'être mise en acte que tardivement, au hasard des premières chances d'hétéro-infection. La ténacité avec laquelle la phtisie poursuit les enfants de certaines familles, à de longs intervalles, et à des distances qui défient toute contamination réciproque, est également en faveur d'une réceptivité native à l'égard du germe spécifique. Il y a là comme une modalité de l'hérédité diathésique ; on en trouve l'explication dans les lois qui régissent la segmentation de l'ovule et l'hérédité cellulaire. Et même on pourrait aisément invoquer ici l'analogie qui existe entre les cellules animales et les cellules végétales microbiennes, les unes et les autres affirmant leur spécificité et transmettant de génération en génération certaines qualités et aptitudes.
Le rôle de l'hérédité infectieuse se poursuit dans la transmission de l'immunité. L'hérédité vaccinale est comme le corollaire ou parfois le complément de l'hérédité pathologique. Dans quelques cas, la transmission de l'immunité se fait grâce à une atteinte de la maladie virulente, qui est directement communiquée au fœtus; l'affection échappe seulement à cause de son évolution intra-utérine, et ne se révèle que par son effet vaccinal. Ailleurs, ce n'est pas le germe qui a été transmis, mais les produits solubles, ceux-là mêmes qui, imprégnant l'organisme maternel sous l'action directe du germe spécifique, lui assurent personnellement l'immunité. Ces sécrétions microbiennes vaccinantes, passant des vaisseaux maternels dans la circulation fœtale à travers le placenta, réalisent dans l'organisme du fœtus la même imprégnation suivie des mêmes effets protecteurs. Des exemples de cette transmission de l'immunité ont été observés dans la vaccine par Burkardt et Chambrelent, dans la clavelée par Rickert, dans le charbon bactéridien pr\r Pasteur et Duclaux,et dans le char-
28 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
bon symptomatique par Arloing, Cornevin et Thomas. On a pu même constater simultanément dans une grossesse multiple la double modalité infectieuse et vaccinale de l'hérédité microbienne : c'est ainsi que d'une grossesse gémellaire chez une mère syphilitique, on a vu naître un enfant syphilitique et un enfant sain, doué d'immunité contre les accidents secondaires de la mère (Arloing) (1). .
Il va sans clirs que les explications précédentes s'appliquent également aux cas où la transmission héréditaire de l'immunité peut encore être réalisée, alors que la conception a lieu après la terminaison de la maladie virulente. Les cellules génitales ont participé dans ces cas à l'imprégnation vaccinale ; elles reproduisent dans le nouvel organisme qui en dérive les propriétés particulières qu'elles ont acquises par le fait de la maladie, suivant cette loi d'hérédité cellulaire que j'ai déjà mentionnée précédemment. On comprendra aisément, sans qu'il soit besoin d'y insister, que, dans cette hérédité vaccinale comme dans l'hérédité virulente, le rôle de la mère est beaucoup plus considérable que celui du père. Sans doute, le liquide spermatique peut emporter avec lui le germe spécifique (Landouzy et Martin), pour le communiquer à l'ovule et au nouvel être ; sans doute aussi, en l'absence de qualités virulentes, la propriété vaccinale pourra être transmise dans des conditions analogues. Toutefois la transmission héréditaire du germe ou de l'immunité sera beaucoup plus assurée lorsque la mère aura été infectée, soit primitivement, soit par le père. La prolongation et l'intensité des contacts qui unissent le fœtus à la mère, les échanges chimiques et, dans une certaine mesure, l'équilibre plasmatique qui en résultent, toutes ces conditions amènent la prédominance de l'influence maternelle dans l'hérédité morbide et vaccinale, comme dans l'hérédité organique et physiologique (Chau veau) (2).
J'ai parlé précédemment du choc en retour. C'est l'histoire de l'immunité syphilitique conceptionnelle qui en fournit un exemple; elle met encore mieux en évidence l'intensité des liens héréditaires. On sait en quoi consiste cette relation morbide. Un enfant, né d'un père syphilitique et d'une mère saine, présente dès sa naissance des accidents spécifiques communicables, à l'aide desquels il pourra contaminer la nourrice mercenaire à laquelle on l'aura confié. Or, ce même enfant peut être allaité par sa mère sans qu'il en résulte pour celle-ci aucun dommage, ni aucun danger d'infection. En concevant et portant un enfant syphilitique, la mère a subi une sorte d'imprégnation vaccinale, qui la met à l'abri de la contagion virulente. Cette action réversive de l'enfant à la mère est connue en syphiligraphie sous le nom de loi de Colles ; elle confirme sous une forme très saisissante la puissance de l'hérédité en étiologie infectieuse.
(1) Arloing, Les virus, p. 283.
(2) Ciiauveau, Congrès a ilger, 1881.
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 29
On sait comment, par une relation inverse qui est représentée par la loi de Profeta, l'immunité syphilitique peut être transmise par la mère contaminée au fœtus : celui-ci naîtra sain, sera allaité sans danger par sa mère syphilitique, et pourra subir impunément le contact des accidents secondaires maternels.
Mais l'hérédité réversive va plus loin. Au lieu de créer pour la mère l'immunité conceptionnelle, elle peut lui imposer l'infection même.
L'enfant engendré par un père syphilitique peut contagionner sa mère pendant la gestation et lui communiquer une syphilis qui se révèle d'emblée par les accidents secondaires. Cette syphilis conceptionnelle a été établie surtout par les recherches de Diday. C'est une confirmation éclatante des lois de la contagion in utero.
Dans les effets précédents, le rôle de l'hérédité s'accuse par des accidents qui reproduisent le type de l'affection causale et gardent plus ou moins étroitement leur caractère spécifique. Mais l'influence morbide ainsi transmise va plus loin ; elle peut donner naissance à des accidents multiples, qui sont, à proprement parler, indépendants de l'hérédité virulente et qui traduisent seulement une sorte de dégénérescence du produit engendré. Au premier rang des effets, qui marquent cette dépréciation organique, est l'atteinte portée à la vitalité du germe ; celle-ci est la condition des avortements répétés qui traduisent si souvent l'influence nocive de la syphilis, ou même de la tuberculose et d'autres infections.
Parfois l'infériorité organique se révèle seulement après la naissance, chez les enfants atteints de faiblesse congénitale; c'est en quelque sorte le principe même de l'être qui est compromis, et aucune lésion apparente des organes essentiels n'explique le défaut de vitalité. Souvent aussi des anomalies de développement et des lésions variées sont les signes irrécusables de l'hérédité pathologique, anomalies placentaires, altérations diverses des annexes amenant la mort du fœtus, enfin lésions fœtales, telles que vices de conformation, oblitérations ou rétrécissements de conduits naturels, malformations viscérales.
La vulnérabilité excessive des fœtus de syphilitiques, tuberculeuses, varioleuses, pourrait sembler étrange, si précisément elle ne constituait pas l'un des modes de la vulnérabilité spéciale des jeunes par rapporta des virus atténués, qui ne tuent plus, dans les expériences, les sujets adultes de même espèce. On sait comment, dans la vaccination charbonneuse des vaches en gestation, les embryons sont exposés à succomber, alors que les mères éprouvent seulement les effets protecteurs du virus inoculé.
En somme, les faits précédents notés au hasard dans un si vaste chapitre, établissent nettement le rôle considérable de l'hérédité dans la pathologie microbienne.
Réceptivité pour les infections acquises. — Parmi les maladies
30 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES
microbiennes qui évoluent plus ou moins tard après la naissance, il en est qui échappent à toute enquête pathogénique directe, parce qu'elles ne sont pas autre chose que le développement et la révélation tardifs de tares imputables à l'hérédité. Ceci est vrai, par exemple, des syphilis héréditaires tardives, et le serait également, suivant M. Kelsch (1), d'un grand nombre de cas de tuberculose, dont la manifestation est reportée non seulement à l'enfance et l'adolescence, mais à l'âge adulte ; le milieu militaire en offrirait des exemples nombreux et frappants. Peut-être faut-il dire avec M. Kelsch que l'activité du développement organique pendant les premières années est peu favorable à l'éclosion tuberculeuse ; l'activité formative devrait être tenue pour une force par laquelle les cellules résistent aux entreprises microbiennes. Quoi qu'il en soit de l'hypothèse et de l'explication, cette possibilité est à retenir pour ne point se laisser troubler par certains faits, qui échapperaient aux lois de la contagion commune.
Mais, à part ces exceptions, les maladies microbiennes observées pendant la vie extra-utérine sont des affections acquises ; l'organisme les reçoit en vertu de prédispositions complexes.
Dès la naissance, il est exposé aux invasions bactériennes. A mesure que les appareils se développent, que les fonctions prennent de l'amplitude, que la vie s'étend et se perfectionne, multipliant les contacts, exagérant l'intervention des influences extérieures, diminuant enfin les résistances, les chances d'infection semblent aussi se multiplier. Je rappellerai plus loin comment le microbisme des surfaces et des cavités naturelles se complique peu à peu, traduisant pour ainsi dire l'accroissement de la vulnérabilité.
Toutefois, on se tromperait étrangement si l'on voulait se baser sur ces considérations pour apprécier la répartition des maladies microbiennes dans les différentes périodes de la vie. Une analyse rigoureuse montrerait plutôt la loi inverse, ou établirait tout au moins que ces maladies sont fréquentes chez les sujets jeunes, et appartiennent en somme à tous les âges. La question d'âge n'intervient guère que pour révéler la prédisposition de certaines périodes de la vie à certaines infections.
Il ne faut pas s'y tromper, l'enfance est très vulnérable aux infections. Ceci est en opposition avec l'opinion émise plus haut et attribuée à M. Kelsch; mais cet observateur n'a visé qu'un cas particulier. Son interprétation ne saurait prévaloir contre la loi générale de vulnérabilité des jeunes organismes. Cette loi est établie surabondamment par la pathologie expérimentale et comparée ; la clinique n'y contredit point.
Quelques exemples feront mieux ressortir comment l'âge intervient
(1) Kelsch, Gaz. hehdom., 1893, n° 8, p. 92.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE GÉNÉRALES. 3l
pour conditionner certaines modalités de l'infection. Dès le moment de la naissance, l'enfant peut subir une contagion qui a sa source dans l'organisme maternel ; cette contagion se rapporte plus spécialement à la provenance vaginale et blennorrhagique de certaines ophthalmies purulentes du nouveau-né. La contagion puerpérale intervient dans les jours qui suivent ; elle se fait par la plaie ombilicale mal surveillée, et engendre des érysipèles, des phlébites, des péritonites.
Chez les nourrissons, si l'on met à part la contagion dans le? crèches et les milieux encombrés, les maladies microbiennes sont surtout des maladies d'alimentation, et portent leurs atteintes principalement sur le tube digestif. L'infection tuberculeuse par ingestion de lait bacillifère est au premier rang de ces redoutables contaminations. Dans la deuxième enfance, la courbe de vulnérabilité s'élève brusquement à cause des fièvres éruptives (surtout la rougeole), de la diphtérie, de la coqueluche et de la broncho-pneumonie. La contagion scolaire joue ici un rôle des plus importants, dont la nouvelle législation sanitaire s'est préoccupée à juste titre.
Dès la période précédente, mais surtout chez les adolescents, îe rôle de la croissance se fait sentir d'une manière active. Il explique les localisations morbides sur le système osseux, dont la suractivité physiologique est le plus mise à contribution : d'où les ostéomyélites infectieuses. D'autre part, la croissance crée peut-être une susceptibilité à l'égard d'autres maladies bactériennes ; et il est en tout cas curieux de noter qu'inversement certaines infections sont capables d'influencer hautement la croissance, et de lui imprimer temporairement une impulsion très remarquable (1).
La jeunesse et l'âge adulte sont les périodes d'activité maxima, qui multiplient les contacts interhumains et accroissent les chances d'infection tenant à la profession, aux excès, aux débilités acquises diverses. C'est l'âge de la tuberculose, de la fièvre typhoïde, de la grippe, du rhumatisme aigu, de la contamination vénérienne. Presque aucun organisme n'échappe ici à la contagion, ou même aux infections accumulées.
Avec l'involution sénile, l'étiologie infectieuse change un peu de caractère, et semble emprunter davantage à la spontanéité morbide. La contagion précise manque souvent ici ; mais le peuplement progressif des cavités naturelles par des agents pathogènes met continuellement l'organisme en imminence d'infection. C'est ce qui légitime cette opinion de Peter, que l'infection pneumonique est la terminaison naturelle des vieillards.
Ainsi l'âge imprime une certaine allure aux modalités pathogéniques de l'infection. Le sexe a moins d'influence. Pourtant son rôle se fait nettement sentir dans les actes de la vie génitale chez la
(1) Springer, Th. de cloct. Paris, 1890, p. !3.t;
32 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
femme. La menstruation, la puerpéralité ouvrent les portes à l'infection ; la contagion vénérienne est ici réalisée avec une profondeur et une gravité spéciales. La débilitation qu'engendrent les grossesses répétées et la lactation prépare un terrain très favorable pour la pullulation du bacille de Koch. Il y a enfin les infections mammaires, les érysipèles menstruels.
L'influence de l'espèce n'est plus à démontrer ; elle fait partie du code en lequel se résument les lois de la microbiologie humaine et comparée. Le caractère si étroitement humain de la syphilis en donne une idée bien nette. Mais l'exemple, pour irréfutable qu'il soit, n'en est pas moins exceptionnel. Et l'on pourrait ajouter que les recherches modernes ont singulièrement restreint le champ de la réceptivité et de l'immunité, s'il ne s'agissait dans ces études de procédés expérimentaux, qui s'éloignent vraiment par trop des caractères habituels du développement des maladies.
Mêmes remarques pour la race. On sait dès longtemps combien le nègre prend avec facilité le tétanos ou la tuberculose; d'autre part la race anglo-saxonne conserve à travers les âges son affinité pour la scarlatine et les formes graves de cette maladie. Sur le terrain expérimental, il suffit de mentionner la vulnérabilité du mouton indigène pour le charbon, et l'immunité du mouton d'Algérie.
On a dit souvent que la constitution et le tempérament n'avaient aucune influence sur la réceptivité pour les infections ; on ajoutait même que certaines infections, la fièvre typhoïde, la pneumonie, frappent volontiers les organismes les plus torts. Ceci demande explication. Sans doute certains virus très actifs et hautement spécifiques, les virus charbonneux et morveux, par exemple, peuvent s'inquiéter peu de la constitution du sujet infecté. Mais le fait n'est pas général. Ce qui est vrai, c'est que les individus forts résistent mieux. Des travailleurs robustes sont atteints de la fièvre typhoïde, mais c'est souvent parce qu'ils ont été récemment importés dans un milieu, où ils rencontrent pour la première fois la contagion, et la prennent. Quant à la pneumonie, un alcoolique et un misérable la prendront avec beaucoup plus de facilité qu'un sujet sain.
C'est qu'en effet, de toutes les causes qui rendent l'organisme moins résistant vis-à-vis des infections, il n'en est peut-être pas de plus puissante et de plus générale que la misère. L'histoire des récentes épidémies de choléra et de typhus a bien mis le fait en évidence. On sait parmi quel personnel de mendiants et chemineaux se rencontrent les victimes et les propagateurs du typhus (Netter) (1). De même, c'est dans les milieux les plus dénués que frappe le choléra. Naturellement la malpropreté et l'ignorance de toute hygiène ne servent ici qu'à aggraver et étendre les funestes effets de la misère.
(1) Netter, Soc. méd. des hop. et Comité consult. d'hygr. publ., 1893.
Un des éléments de l'état de misère, et à coup sûr le plus primordial, est l'inanition. C'est l'agent dépresseur par excellence de cette résistance par laquelle notre organisme s'oppose aux invasions microbiennes. La démonstration expérimentale de ce facteur étiologique a été fournie par Ganalis et Morpurgo. En affamant des animaux réfractaires à telle infection, ces auteurs ont pu leur faire perdre l'immunité. Les pigeons succombent dans ces conditions à l'inoculation charbonneuse. De plus, si, dès l'apparition des premiers signes d'infection, on restitue aux animaux une nourriture régulière, la maladie s'arrête. On les affame de nouveau après quelques jours ; l'affection charbonneuse reprend aussitôt. Les bacilles étaient restés vivants et virulents dans le corps des animaux. Il ne s'agit point d'un simple effet du refroidissement ; car on peut refroidir ces pigeons d'une façon bien plus énergique sans réaliser l'infection bactéridienne, pourvu que les animaux soient largement nourris. L'expérience réussit également chez la poule, mais échoue chez le rat blanc, qui conserve son immunité même après un assez long jeûne.
Les débilitations diverses et les vices d'hygiène agissent dans le même sens que la misère physiologique, qu'elles aggravent. Il en est ainsi du confinement, avec tout ce qu'il comporte d'infériorité relativement aux besoins de l'organisme en oxygène et en lumière. Ces insuffisances et plus particulièrement celle de la ventilation ont été souvent invoquées comme causes prédisposantes de la tuberculose pulmonaire. L'alcoolisme est un facteur étiologique beaucoup plus général, qu'on retrouve parmi les causes éloignées d'un grand nombre d'infections. Il en favorise le développement, en aggrave la forme, et en complique les suites, Son rôle était évident dans les dernières épidémies cholériques; j'ai pu l'invoquer formellement pour le choléra de Seine-Inférieure en 1892 (1), et il a été mis en cause par divers autres observateurs (2).
Le surmenage est à rapprocher des faits précédents. La fatigue exerce sur l'organisme une influence fâcheuse, soit en exagérant la production de leucomaïnes, soit peut-être en dépréciant la capacité respiratoire des globules sanguins, et le rôle protecteur que ces globules chargés d'oyxgène exercent au niveau des surfaces internes, en tant qu'elles sont menacées par les microorganismes anaérobies de la putréfaction. Aussi toutes ces causes : fatigue, misère, privations, surmenage, peuvent-elles provoquer une de ces invasions microbiennes qu'on désigne sous le nom d'auto-infections ou d'états septiques autogènes, et qui constituent une sorte de « putréfaction sur le vivant ». (Pasteur.)
La putréfaction rapide du gibier forcé n'est que le développement maximum de cette influence.
(i) Comité consult. d'hyg. publ., janvier 1893. (2) Cf. Galliard, Arch. gén. de méd., oct. Iif33.
Traité de médecine. I. — 3
34 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
Mais le surmenage ouvre encore la porte à d'autres infections. La tuberculose, la grippe, le typhus, le charbon, le tétanos, la pneumonie infectieuse, l'ostéo myélite frappent volontiers les sujets surmenés. Et il ne faut pas entendre ici le seul surmenage musculaire, mais aussi le surmenage cérébral, cardiaque, génital, digestif. Toutes ces causes non seulement peuvent favoriser l'auto-infection, mais diminuent la résistance générale des sujets. En ce qui concerne les effets du surmenage physique, Charrin et Roger ont démontré expérimentalement qu'il augmentait la réceptivité du rat blanc pour le charbon bactéridien et le charbon symptomatique, qui évoluent plus sûrement et plus vite chez les rats surmenés (1).
La dépression morale agit parallèlement au surmenage ; les deux causes s'associent fréquemment, et accumulent leur influence favorisante, par exemple, dans les armées vaincues, que déciment le typhus, la dysenterie, le tétanos, la variole.
C'est en multipliant les chances de contact, et en favorisant la concentration microbienne, que s'accuse le rôle du milieu urbain, scolaire, hospitalier. On sait comment les maladies microbiennes ont tendance à fournir aisément des explosions épidémiques dans les quartiers populeux des grandes cités, comment la broncho-pneumonie contagionne les rougeoleux à l'hôpital alors qu'elle les épargne en ville, comment enfin la diphtérie et la rougeole se disséminent par l'intermédiaire des groupes scolaires. M. Netter a fait remarquer que, d'après ses observations, les voitures d'école joueraient un certain rôle dans la propagation des fièvres éruptives, en particulier de la rubéole (2). Quel que soit le milieu, il devient uniformément nocif s'il y a encombrement. Car ce terme résume toute l'influence défavorable de la mauvaise hygiène et de la condensation infectieuse.
Une des modalités de l'action du milieu réside dans le défaut d'acclimatement. Cette cause est mise en évidence dans l'histoire du paludisme et des maladies exotiques. La pathologie indigène en offre aussi des exemples, dont aucun n'est plus démonstratif quec elui de la fièvre typhoïde. Cette infection, en effet, est endémique dans les grandes villes, et y contagionne de préférence les jeunes sujets, ouvriers et domestiques, récemment arrivés de la campagne, et transplantés dans le milieu urbain. La réceptivité du nouvel arrivé pour; l'infection typhique reconnaît plusieurs causes. Tout d'abord, ce) sujet est placé dans des conditions bien moins favorables au point de vue de l'aération, de l'ensoleillement et de l'hygiène générale. Le changement de régime, parfois les excès, le surmenage trop souvent incontestable, contribuent pour une part à abaisser sa résistance organique. Mais la plus puissante peut-être des influences est d'ordre biologique (Duclaux). Les individus vivant dès longtemps
(1) Charrin et Roger,' Arch. de physiol., 1890.
(2) Netter, Compt. rend, de la Soc. clin., 1890.
dans le milieu urbain ont subi pour la plupart la contagion typhique, soit régulière, soit surtout atténuée et souvent alors itérative. Il s'est fait à leur insu une sorte de vaccination, d'immunisation à l'égard de l'infection par le bacille d'Eberth ; parfois même l'immunité leur a été héréditairement transmise. Au contraire, le campagnard n'a point vécu dans un milieu infectant et immunisant, et n'a le plus souvent rien reçu par hérédité ; c'est un terrain vierge pour l'invasion typhique, qui ne manque guère de l'atteindre, et qui parfois l'emporte. Que ce typhique retourne se soigner dans son village, jusque-là indemne, il pourra y porter une explosion épidémique grave. Sans quitter cet ordre de considérations, on pourrait rappeler comment les infections européennes et surtout la variole hémorragique conduisent à de véritables désastres certaines exhibitions exotiques, qui exposent à nos contagions urbaines des organismes dépourvus de toute vaccination jennérienne, ou de toute immunisation inconsciente par action du milieu.
Cette question de l'acclimatement est d'ailleurs à double effet. Elle vise non seulement la vulnérabilité du nouveau venu, mais aussi la virulence du microbe non acclimaté. On sait les ravages que fît la rougeole lors de son importation aux îles Feroë en 1846, et aux îles Fidji en 1875. De même l'histoire des premières épidémies européennes de choléra nous montre la maladie frappant avec une grande violence certains pays neufs. Actuellement l'affection cholérique semble s'acclimater, sa gravité s'atténue ; il semble bien qu'à son égard il se soit fait une immunisation inconsciente de beaucoup de sujets. Les observations cliniques de Guttmann (1) (démonstration de la présence du bacille virgule dans l'intestin de sujets sains vivant en milieu infecté), l'expérience curieuse de Pettenkofer, Emmerich, Hasterlik, Ferran et Pauli (ingestion de cultures cholériques sans autre conséquence qu'un léger malaise), indiquent dans quelles conditions une semblable immunisation peut se faire, par une sorte d'infection latente. Enfin les recherches de Metchnikoff (2) ont étendu ces constatations, et démontré la réalité biologique de cette immunité chez un grand nombre de sujets. C'est d'ailleurs une loi générale, que les maladies ayant dès longtemps acquis droit de cité dans une région, y restent à l'état bénin; chacun est plus ou moins vacciné contre elles, soit par lui-même, soit par ses ascendants.
Je n'ai pas encore parlé de la profession. Son influence sur le développement des maladies microbiennes est incontestable. Il ne s'agit pas, bien entendu, de l'envisager en tant que pouvant comporter des conditions banales de surmenage ou d'actions physiques et de traumatismes. Pourtant certaines professions à poussières peuvent exercer une action fâcheuse sur l'appareil respiratoire et le disposer à
(1) Guttmann, Soc. de méd. int. Berlin, 1893.
(2) Metchnikoff, Ann. de l'Inst. Pasteur, 1893.
36 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
recevoir des greffes microbiennes plus ou moins hautement spécifiques. Mais où la profession révèle mieux son rôle favorisant, c'est lorsqu'elle met les sujets en contact plus immédiat et plus permanent avec des produits virulents. L'histoire de la maladie charbonneuse offre des exemples nombreux et frappants de cette influence : pustule maligne des bouchers, tanneurs et brossiers, charbon bronchopulmonaire des trieurs de laine (Lodge) (1). De même la morve est 'essentiellement une maladie professionnelle. A un autre point de vue <on sait quel tribut le personnel des serviteurs d'hôpital paye à certaines infections, la tuberculose, le choléra, le typhus (Netter) (2).
Il serait intéressant de chercher sous quelle forme et dans quelle mesure certains agents physiques sont susceptibles d'intervenir dans la pathogénie des infections. Toutefois le rôle de la plupart de ces agents, qu'il doive se rapporter plus spécialement au terrain ou au microbe, ne comporte encore aucune déduction solidement applicable à la pathologie humaine. Même le coup de chaleur et l'insolation ne méritent guère plus qu'une mention, tant leur mécanisme et leur nature sont encore entourés d'obscurité (3). Pourtant, au point de vue expérimental, on a vu Gibier échauffant des grenouilles, les rendre sensibles à l'inoculation du virus charbonneux.
Au contraire, le rôle du froid a plus d'importance. Le froid a été longtemps l'agent étiologique, presque univoque, d'un grand nombre de maladies aujourd'hui classées parmi les infections. La découverte des microbes en a considérablement réduit le rôle sans rien ôter pourtant à la fréquence de son intervention. L'expérience de Pasteur, refroidissant la poule pour la rendre sensible au virus charbonneux r suffirait à démontrer la réalité de cette cause morbide. D'ailleurs, en clinique, l'apparition des angines, bronchites et pneumonies à la suite d'un brusque refroidissement est un fait trop commun, pour qu'il soit nécessaire de recourir ici à une démonstration régulière. Naturellement le mode d'action de cette cause est tout à fait indirect ; il consiste principalement en influences nerveuses vaso-motrices et en effets fluxionnaires qui ont pour résultat de diminuer la résistance organique locale, de troubler la série des opérations physiologiques en vertu desquelles les cellules organiques, surtout les phagocytes, arrêtent et détruisent les microbes, et de favoriser la pénétration et la pullulation bactérienne. Le microbisme latent des cavités est la condition indispensable de ces effets.
Ce qui est vrai des agents physiques l'est également de diverses conditions extérieures telles que le climat, les saisons, les altitudes. Ces influences, qui constituaient les principaux éléments de l'ancien génie épidémique, et servaient de base à la classification nosogra-
(1) Lodge, Arch. de méd. expér., 1891.
(2) Netter, Soc. méd. des hôp., 21 avril 1893.
(3) C. Saguet, Th. de doct. Paris, 1893.
phique des fièvres (Stoll), ne représentent plus actuellement que des actions vagues et tout exceptionnelles. Leur rôle se fonde plus sur la chronologie et la statistique que sur des arguments rigoureux. Il n'est cependant pas douteux que ces influences ne règlent dans une certaine mesure la répartition de quelques infections, et n'interviennent par là pour modifier la réceptivité à l'égard des germes correspondants.
Le rôle du traumatisme est bien autrement positif. Il ne s'agit point ici du traumatisme envisagé chirurgicalement, par exemple d'une plaie primitivement inoculée, ou infectée secondairement. Ces faits, qui ont tant contribué à asseoir la doctrine des infections et en ont tant bénéficié, s'imposent par leur simplicité même.
Mais le traumatisme peut exercer un rôle favorisant dans des conditions bien différentes ; il peut servir d'appel aux fixations et colonisations bactériennes. Un sujet est porteur d'une blennorrhagie ; qu'il se fasse une entorse du genou, et l'on pourra voir se développer en quelques jours les signes d'une arthrite blennorrhagique avec toutes ses éventualités. Ailleurs un syphilitique se contusionne le tibia ; les suites de l'accident passent, mais on assiste au développement d'une ostéo périoséite spécifique, fort heureusement sensible au traitement mixte. Un homme vigoureux, cité par M. Brouardel, fait une chute à la chasse, se contusionne le thorax, et paraît le lendemain dans un amphithéâtre d'autopsie ; il est atteint deux jours plus tard de gangrène pulmonaire. Un adolescent de souche tuberculeuse tombe sur le dos : après quelques semaines on constate l'évolution d'un mal de Pott. On sait comment, sur le terrain expérimental, Max Schûller a confirmé les faits précédents, et observé la fixation du virus tuberculeux sur des jointures artificiellement lésées. Toujours à propos de la tuberculose, je rappellerai les observations de Perroud notant la fréquence de la tuberculose du sommet chez les mariniers du Rhône qui appuient fréquemment et vigoureusement la gaffe sur cette partie du thorax. Parfois le traumatisme réveille un processus microbien latent : témoin l'entorse des ankyloses consécutives aux tumeurs blanches.
Jusqu'ici la disposition morbide a été considérée dans l'organisme normal. Mais les propathies exercent souvent une influence favori santé des plus nettes. Eu égard au rôle du système nerveux, j'ai déjà noté combien le surmenage et la dépression morale prédisposaient à l'infection. Les maladies nerveuses elles-mêmes agissent dans le même sens. On sait comment la tuberculose et la pneumonie en sont la terminaison commune. D'autre part, les troubles nutritifs, qu'entraîne telle affection nerveuse, peuvent exercer sur l'infection une influence plus directe. M. Féré a vu chez un hémiplégique l'inoculation vaccinale donner naissance à des pustules beaucoup plus développées sur le côté paralysé. C'est par un mécanisme analogue que
38 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
les apoplexies graves engendrent une infériorité nutritive du tégument, et prédisposent aux lésions gangreneuses et suppuratives du décubitus aigu.
Parfois la maladie antécédente appelle l'infection sur le même organe. On a vu l'endocardite chronique simple tourner à l'endocardite microbienne. La lithiase hépatique ou urinaire favorise l'envahissement microbien des voies correspondantes. C'est la stagnation des sécrétions naturelles et leur altération qui agissent ici. Dans l'appareil salivaire, l'inertie fonctionnelle qu'entraîne l'état adynamique suffit, en l'absence de toute propathie, à faciliter l'ascension des germes et à créer l'infection (1). Mais d'ailleurs toute usure organique anormale peut aboutir à des résultats identiques, et la loi du locus minoris resistentiœ est ici pleinement vérifiée.
Parmi les maladies qui créent une disposition générale aux invasions microbiennes, le diabète tient la première place. Les modifications humorales qu'il entraîne, et surtout la glycémie, semblent faire de l'organisme un milieu de culture éminemment favorable. Les staphylocoques de la suppuration, le bacille de la tuberculose, le coccus de la pneumonie, les bactéries de la gangrène trouvent dans les tissus du diabétique des conditions de développement très propices. Le diabète expérimental lui-même réalise chez les animaux une prédisposition analogue (2).
Le rôle de Tauto-intoxication, pour être moins actif et moins général, n'en est pas moins réel. M. Bouchard a montré que les fermentations digestives et surtout intestinales prédisposaient aux affections suppuratives. L'auto-intoxication urémique favorise également le développement des suppurations, et les infections des séreuses ou de l'appareil respiratoire (Lasègue).
Résistance organique. — A voir la répartition si complexe des microbes dans notre milieu et jusque dans nos cavités naturelles, à considérer combien sont étendues les conditions de réceptivité héréditaires ou acquises, on pourrait s'étonner que le rôle des maladies microbiennes ne soit pas encore plus néfaste, et que le règne animal et plus particulièrement l'espèce humaine n'aient pas été condamnés à disparaître sous l'action permanente des germes morbides. Car il n'y a pas à dire que ces germes sont bien petits pour une pareille œuvre (Duclaux) : lorsqu'on voit un groupe de bacilles charbonneux devenir multitude et terrasser en un court espace de temps un mouton de forte taille, on ne peut plus douter de l'étendue de cette puissance et de cette nocuité.
Mais l'organisme possède des moyens de résistance multiples. Tout d'abord, il y a l'état vivant, dont le rôle fondamental est indiqué par les effets de la mort même, et par les lois de la putréfaction cadavé-
(1) Girode, Sch\ de hiol., janvier 1S94.
(2) Chauhin et Gley, Soc. de biol., 1893, p. 836.
EÏIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 39
rique. L'intégrité des surfaces remplit un rôle protecteur très efficace, qu'on a comparé à l'action filtrante des couches du sol. Les épithéliums opposent une barrière, sinon absolue, du moins fort puissante, à la pénétration des bactéries dans les tissus. Le vibrion septique est en permanence dans les cavités digestives ; qu'on injecte sous la peau un peu du contenu intestinal, il s'ensuivra une septicémie rapide. Cependant le virus morveux semble pouvoir pénétrer la peau saine, suivant les observations de Gornil et Babès. D'autre part, la protection des muqueuses est à cet égard beaucoup moins effective, et un grand nombre d'expériences ont montré que les muqueuses digestive, respiratoire, oculaire, etc., pouvaient se laisser pénétrer, sans lésion préalable, par des germes pathogènes (1). Quoi qu'il en soit, il faut retenir cet effet favorable de l'intégrité des surfaces épithéliales.
Cet effet est complété par des moyens divers. L'état de santé normale est le plus général de ces adjuvants. La puissance de ce facteur explique le résultat négatif de certaines expériences sur l'homme : dépôt de fausses membranes diphtéritiques sur la gorge saine (Peter), et surtout ingestion de virus cholérique actif (Hasterlik).
L'évacuation mécanique des germes morbides concourt aussi très utilement à la défense organique ; c'est dans ce sens qu'interviennent le jeu des cils vibratiles de l'appareil respiratoire, la chasse excrétoire des glandes (salive, bile, urine), enfin la circulation digestive ellemême. On connaît de reste les dangers positifs qui résultent de l'insuffisance de ces actions mécaniques, en particulier pour la pathologie urinaire, hépatique (2) et salivaire (3).
Le rôle chimique et biologique des sécrétions normales n'est pas moins actif. Spallanzani avait déjà soupçonné l'effet utile du suc gastrique acide, comme destructeur des vibrions ; les études de Duclaux, de Strauset Wurtz, ont établi dans quelles limites cette action s'exerce. Déjà M. Pasteur, à propos de la fermentation ammoniacale des urines, avait indiqué comment les urines en fermentation perdent leur réaction acide normale.
MM. Wurtz et Lermoyez ont étudié récemment (4) l'action bactéricide du mucus nasal, et ont vu que cette sécrétion exerce une action atténuante manifeste sur la bactéridie charbonneuse. Il est vraisemblable que les sécrétions glandulaires des autres muqueuses jouent un rôle analogue, et que cet effet bactéricide est un des moyens de protection de certains canaux s'abouchant dans des cavités riches en microbes, les voies biliaires par exemple. Il faut ajouter qu'il se fait, à la surface des membranes muqueuses et séreuses, une exsudation liquide permanente, qui participe de la constitution du plasma san-
(1) Conte, Soc. de biol., 1893, p. 859.
(2) Gilbert et Girode, Bull, de la Soc. de biol., 1890-94.
(3) Girode, Soc. de biol., janv. 1894. — Claisse et Dupré, Ibid.
(4) Wurtz et Lermoyez, Soc. de biol., 1893.
dO J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
guin, et possède sans doute quelque chose des propriétés bactéricides, que les recherches modernes ont établies pour ce dernier. Toutes ces actions chimiques et biologiques ont pour effet d'atténuer les germes, de les amener à une sorte de vie latente, qui les empêche d'être nocifs pour nos tissus et nos organes, elles réduit à l'état purement saprophytique. C'est là, sans doute, une des causes qui rendent inoffensifs les germes si nombreux, si variés, et d'espèces si dangereuses, qui occupent en permanence les surfaces et les cavités organiques. Ces germes sont au dehors de nous ; le vernis épithélial les arrête, les sécrétions les atténuent. Il faut une rupture dans cet équilibre anatomique et fonctionnel pour que la pénétration et la maladie puissent être réalisées. D'ailleurs, on admettra aisément qu'une fois réduits à être des hôtes inoffensifs pour un organisme donné, ces microbes conservent héréditairement, dans leurs générations successives, l'affaiblissement qu'ils ont primitivement subi. Et ainsi se trouve diminuée la nocuité de l'assaillant, en face d'une résistance organique incessamment maintenue et renouvelée.
Parmi les germes pathogènes qui menacent nos tissus, les anaérobies trouvent un empêchement des plus importants dans l'énergique circulation sanguine des muqueuses. Le renouvellement incessant du sang oxygéné, et l'oxygénation même des couches les plus superficielles de ces membranes s'oppose à la pénétration des bactéries anaérobies ; on se rend bien compte de ce rôle, en considérant la baisse de cette résistance spéciale à la suite du surmenage ou dans les états adynamiquesqui ont prématurément compromis l'hématose. La putréfaction cadavérique et l'envahissement par les anaérobies sont ici tout à fait rapides, et commencent déjà dans les dernières heures de la vie.
Il est encore un élément de défense habituelle qui correspond à l'émigration leucocytique permanente des surfaces muqueuses : phénomène de Stoer. Cette émigration est démontrée par la présence d'un certain nombre de phagocytes dans toutes les sécrétions muqueuses. On peut d'ailleurs observer sur les coupes histologiques le passage des cellules migratrices déformées entre les épithéliums. Le phénomène se retrouve dans l'épiderme lui-même. Cette émigration a pour objet de compléter la protection des membranes, et de détruire les microbes qui tendraient éventuellement à pénétrer les revêtements épithéliaux.
Jusqu'ici, j'ai considéré la résistance organique, en tant qu'elle s'oppose à l'invasion des tissus par les microbes. Il est vraisemblable que dans certains cas la pénétration peut encore avoir lieu sans que la maladie s'ensuive, soit que les assaillants soient en petit nombre et peu actifs, soit que les émonctoires et surtout le rein suffisent à les éliminer avant que tout effet pathogène soit réalisé. C'est de cette manière sans doute qu'il faut interpréter les observations de M. Enriquez, constatant la présence de microbes pathogènes dans les urines
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÈNIE GÉNÉRALES. 41
de sujets bien portants. Mais dans d'autres cas, ni la quantité ni la qualité du virus ne sont insuffisantes ; rien n'a manqué à la pénétration , et cependant l'organisme n'est pas impressionné, la maladie n'est pas réalisée. C'est à ces faits que se rapporte la faculté maxima de résistance organique qui constitue l'immunité.
Immunité. — Dès qu'on essaya de fournir une explication de la réceptivité et de l'immunité, on dut se borner à constater que des agents pathogènes déterminés ne sont pas aptes à se développer dans tous les organismes, mais seulement dans quelques-uns. On assimilait cette affinité à celle des parasites proprement dits, qui appartiennent souvent d'une façon étroite à une seule espèce. Toutefois ces derniers sont bien autrement exigeants au point de vue de leurs conditions d'existence. Les microbes ne sauraient leur être comparés à ce point de vue ; ils vivent aisément dans plusieurs espèces animales fort éloignées dans l'échelle systématique, et se cultivent très bien dans toutes sortes de milieux artificiels en dehors de l'organisme. La bactéridie charbonneuse offre un exemple frappant de ce peu d'exigence. On pourrait aisément croire que, vis-à-vis d'elle, il n'y a pas d'espèce indemne. Et pourtant divers animaux, même des mammifères, sont réfractaires à l'égard du charbon. L'immunité est donc « autre chose que l'impossibilité pour un microbe pathogène de végéter dans un milieu organique (1) ». Elle doit être plutôt considérée comme une propriété spéciale réalisée dans l'organisme vivant.
Les conditions dans lesquelles la pathogénie infectieuse est appelée à invoquer et utiliser le phénomène de l'immunité sont un peu variables, mais peuvent se ramener à deux modalités principales.
Tantôt en effet certaines espèces ou races présentent uniformément et nativement l'état réfractaire par rapport à une maladie microbienne donnée, que celle-ci soit mise à leur proximité suivant les lois de la contagion commune, ou leur soit importée expérimentalement. L'immunité est alors dite naturelle ; elle fait partie de la disposition physiologique de l'espèce considérée, et se transmet inaltérée dans les générations successives. L'infection charbonneuse du mouton en offre un exemple. Tandis que le mouton indigène se montre très vulnérable à la contagion charbonneuse et réagit d'une manière pour ainsi dire fatale et uniforme à l'inoculation suffisante d'un virus actif, le mouton algérien, dans les mêmes conditions de contagion et d'inoculation expérimentale, résiste d'une façon régulière.
En ce qui concerne l'immunité de telle espèce animale vis-à-vis de tel virus, ou inversement l'élection de tel microbe pour tel organisme, la pathologie humaine ou comparée en offre des exemples nombreux. Il suffit de rappeler les affinités de la syphilis, du charbon symptomatique, de la clavelée, etc.
(1) Metchnikoff, Sem. méd., 1892, p. 469.
42 • J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
Ailleurs l'immunité se manifeste suivant un mode tout différent. Elle apparaît comme la suite d'une atteinte antérieure de la maladie microbienne en cause, ou peut-être d'une autre infection. C'est l'immunité acquise. Ce n'est plus ici une propriété physiologique, mais la conséquence et comme le reliquat d'un état pathologique. Et tandis que l'immunité naturelle se présente à nous comme une faculté durable, inhérente à l'espèce ou à la race, l'immunité acquise, au contraire, semble au premier abord un fait tout individuel, une modification transitoire destinée à s'éteindre avec l'organisme qui en a été le siège. La pathologie infectieuse est féconde en exemples de cette immunité acquise. Un nourrisson présente une vaccine bien réussie avec cinq ou six pustules de belle venue ; or, chez le même enfant, la vaccination pourra être recommencée avec du virus actif, cinq, six, dix ans après la première atteinte sans qu'on obtienne de vaccine régulière.
De même un sujet qui a eu la variole, la coqueluche, les oreillons, etc., pourra impunément séjourner dans un milieu infecté sans reprendre jamais la contagion varioleuse, ourlienne, ou coquelucheuse. Cette règle ne souffre presque aucune exception : ce sont là des maladies qui ne récidivent pas.
Si l'on voulait s'en tenir à ces aperçus généraux sur les conditions de l'immunité naturelle ou acquise, on s'imaginerait aisément qu'il y a entre ces deux modes d'immunité une différence fondamentale, et qu'aucune interprétation commune n'en peut être donnée.
Or il en va tout autrement. L'immunité acquise est bien moins strictement individuelle, que cela n'avait pu paraître tout d'abord. Ainsi que je l'ai rappelé à propos du rôle de l'hérédité, cette immunité peut se transmettre à la descendance, qu'elle résulte d'une infection spontanée ou de l'inoculation expérimentale. La transmission héréditaire, à vrai dire, s'épuise à la première génération, autant que l'observation commune permet de préciser ce point. Mais il n'en ressort pas moins que l'immunité acquise représente aussi une propriété durable et qu'elle peut, héréditairement transmise, faire partie des aptitudes physiologiques du nouvel être, au même titre que l'immunité naturelle
Il importait de grouper ainsi en une vue synthétique les deux modalités de l'immunité avant de pénétrer plus avant leur mécanisme intime, et d'en analyser la loi commune. Ce mécanisme de l'immunité constitue en effet l'un des plus importants, et le plus actuel parmi les problèmes biologiques que soulève la pathologie des infections. Le fait même de l'immunité s'impose, et avait attiré l'attention, dès les premières phases de l'observation médicale. Ainsi la pratique ancienne de la variolisation venue delà Chine (1), lui servait pour ainsi dire de consécration ou de corollaire ; et l'introduction de la vaccine jennérienne, préludant aux pratiques modernes de l'immunisation, servait à con-
(1) Voy. Trousseau, Clin. méd. de l'Hôtel-Dieu, vol. I, p. 87.
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE GÉNÉRALES 43
fir mer et étendre le même principe. Naturellement la non-récidive des fièvres avait été soigneusement notée, et cette notion servait de base aux anciennes théories de la préservation.
Mais ces faits ne sortaient pas du domaine de l'empirisme. Et ils ne devaient en pouvoir sortir qu'à la lumière des travaux modernes précisant la doctrine des infections, et en abordant l'interprétation biologique. L'étude du mécanisme de l'immunité a tenu dans ces travaux modernes une place considérable ; des résultats importants ont été déjà obtenus. Mais la solution du problème est difficile, et il ne semble pas qu'elle puisse être ramenée à une formule très simple.
La conception de l'immunité acquise doit se déduire de la nature même de la maladie microbienne qui en a été le point de départ, et des modifications que cette maladie est censée imprimer à l'organisme rendu réfractaire. Un microbe pathogène s'implante dans un organisme vivant; en sa qualité de virus, il s'y développe ; il emprunte à cet organisme les matériaux de sa nutrition et de son accroissement, et lui livre les déchets de sa propre vie.
Pourquoi tout ce processus a-t-il une fin ? Pourquoi l'organisme malade cesse-t-il à un moment donné de constituer un terrain favorable au développement du germe morbide, et acquiert-il l'état réfractaire à l'égard du même microbe?
Résoudre ce problème, c'est du même coup jeter les bases d'une doctrine de l'immunité. Car si l'on veut bien admettre que l'organisme impressionné par l'infection a pu acquérir des propriétés nouvelles, héréditairement transmissibles, on concevra aisément que l'immunité observée plus ou moins longtemps après la cessation de la maladie microbienne ne soit pas autre chose que la continuation de cet état dynamique particulier, grâce auquel les éléments anatomiques ont acquis primitivement l'état réfractaire, à la fin de l'infection.
Par analogie avec ce qui se passe dans les milieux inertes du laboratoire, on aurait pu penser que les germes pathogènes cessent de se développer dans l'organisme, parce qu'ils ont épuisé les substances directement appropriées à leurs besoins nutritifs, ou encore parce qu'ils ont saturé de leurs déchets le milieu vivant, devenu dès lors impropre à toute pullulation du même germe. Toutefois, s'en tenir à ces interprétations serait mal apprécier les éléments complexes dont se constitue la maladie microbienne. Si le rôle du microbe, dans ses grandes lignes, est ici ce qu'il était dans le milieu inerte du laboratoire, il s'en faut que le milieu même reste aussi inactif. L'infection est une lutte essentiellement active et vivante : d'un côté l'attaque représentée par les microbes, de l'autre la résistance constituée de toutes les ressources vitales des cellules et des plasmas organiques. La maladie microbienne, sa forme, son avenir et ses suites résultent de l'opposition de ces deux facteurs, de leur puissance relative. Pour que la guérison et l'état vaccinal soient obtenus, il faut que l'organisme
44 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
l'emporte sur le microbe, en arrête la multiplication, l'expulse ou le détruise. Il faut en un mot que l'organisme réduise à néant les deux moyens par lesquels l'infection impressionne l'être vivant : le microbe lui-même et les déchets de sa vie ou ses produits de sécrétion.
C'est en somme dans la série des actes précédents et dans quelques autres faits accessoires, qu'on a cherché le mécanisme de l'immunité. Il est donc nécessaire d'examiner successivement la théorie de l'épuisement, la sécrétion de substances empêchantes et l'état bactéricide des humeurs et plasmas, la phagocytose, la production des antitoxines, l'accoutumance, la théorie des cellules disposées de Wolf.
Épuisement du milieu. — C'est à la suite de ses études sur le choléra des poules, que Pasteur fut amené à invoquer ce facteur dans la production de l'immunité. Le microbe de cette maladie, ensemencé dans un bouillon nutritif, cesse de s'y développer à partir du quatrième jour ; si l'on filtre alors ce bouillon et qu'on l'ensemence à nouveau, aucune végétation ne se produit. Si le bouillon peuplé «st évaporé à froid dans le vide, et ramené ensuite à son volume initial à l'aide de bouillon frais, le nouvel ensemencement est parfaitement efficace. C'est donc la provision nutritive qui manquait.
L'expérience sur l'animal semble bien se dérouler parallèlement. Une poule est vaccinée par l'inoculation du microbe atténué ; elle présente quelques phénomènes morbides, mais se remet complètement. Qu'on lui injecte alors le virus actif, mortel pour les animaux témoins ; elle résistera ou en d'autres termes se montrera réfractaire à l'inoculation virulente. Cette immunité, pensait M. Pasteur, vient de ce que les tissus de la poule et en particulier les muscles pectoraux sont devenus impropres à cultiver le germe, comme si ce dernier, par une culture antérieure, avait consommé et supprimé dans le muscle quelque principe que la vie n'y ramène pas et dont l'absence empêche le développement du germe infectieux. D'où cette conclusion, que la terminaison des maladies infectieuses, leur non-récidive et l'immunité pour une deuxième attaque, tiennent à la destruction dans l'organisme des substances nécessaires à la vie des parasites.
Il y a peut-être une part de vérité dans l'hypothèse précédente. Toutefois cette doctrine ne tient pas suffisamment compte de l'ampleur des ressources organiques, de l'énergie du mouvement vital, et de l'intensité avec laquelle s'opère la réparation organique à la suite des infections. D'ailleurs, on invoque ici des états chimiques qui ne sont point susceptibles d'une démonstration régulière.
Production de substances empêchantes. — C'est une loi générale, que toute cellule vivante redoute la présence des produits ou déchets de son activité nutritive. La biologie microbienne est féconde en exemples traduisant l'application de cette loi, ou se rapportant à des faits connexes. Lorsque la levure agit sur le sucre pour produire de l'alcool, il arrive un moment où la proportion de ce dernier est telle
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÊNIE GENERALES. 45
que la végétation de la levure est arrêtée ainsi que tout nouveau dédoublement de sucre. Un phénomène analogue se passe pour les agents de la putréfaction ; ils donnent naissance à des phénols qui sont toxiques pour eux (Duclaux) (1). Le streptocoque de l'érysipèle, le coli-bacille, le pneumocoque produisent dans les bouillons ordinaires une réaction acide qui gêne puis arrête plus ou moins tôt le développement du germe correspondant; si l'on fait disparaître l'acide en ajoutant au milieu de culture du carbonate de chaux, le développement reste actif plus longtemps.
C'est la considération défaits analogues qui amenait M. Chauveau, dès 1880, à attribuer une grande influence à l'adultération du milieu. Le microbe, qui s'y est une fois développé, y laisse « des substances nuisibles qui imprègnent ce milieu de culture et lui font subir certaines modifications inconnues, d'où résulte une stérilisation plus ou moins complète (2) ».
Mais quelle est cette substance qui arrête l'évolution de la maladie microbienne, ou qui, imprégnant les tissus, rend l'organisme impropre à une deuxième culture du germe donné ? Ce ne peut être qu'un produit spécifique de l'activité bactérienne indépendant du corps du microbe lui-même. La substance empêchante existe en effet dans les bouillons de culture débarrassés de germes par la stérilisation ou la filtration. Ce fait est bien mis en évidence dans les tentatives d'immunisation artificielle. Au lieu de considérer le phénomène de l'immunité acquise dans un organisme où la maladie s'est développée spontanément, on peut réaliser l'état réfractaire en inoculant à l'animal le même virus atténué et vaccinant. La maladie évolue suivant la même forme, et entraîne des modifications physiologiques et chimiques en tout comparables à celles qu'aurait développées la maladie spontanée. Il y a seulement l'intensité en moins, et comme conséquence la production d'un état vaccinal. Or la réalisation de cet état peut être obtenue en injectant au même animal, non plus une culture vivante atténuée, mais une culture filtrée ou chauffée, c'est-à-dire réduite aux produits solubles fabriqués par le microbe.
La possibilité d'une semblable vaccination à l'aide de sécrétions microbiennes, entrevue par Chauveau et Toussaint, a été depuis lors établie par un grand nombre de faits positifs. Salmon et Smith sont parvenus, en injectant au pigeon des cultures stérilisées du microbe du choléra des porcs, à conférer à cet animal l'immunité contre le virus actif. Bouchard et Charrinontpu réaliser, en expérimentant le bacille pyocyanique chez le lapin, une vaccination analogue en injectant au préalable les produits solubles de cultures : l'animal résiste ultérieurement à une inoculation virulente. Mais c'est surtout grâce aux recherches de MM. Roux et Chamberland que les conditions de la
(1) Duclaux, Ann. de Vins t. Pasteur, 1887, p. 146.
(2) Chauveau, Ann. de VInst. Pasteur, 1888, p. 67.
46 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES
vaccination chimique ont été précisées et étendues; les produits solubles provenant des cultures de septicémie,de charbon symptomatique, du charbon bactéridien lui-même, étaient injectés aux animaux et déterminaient l'état réfractaire. La vaccination contre le rouget était confirmée et développée. Enfin les expériences de Chantemesse et Widal sur la vaccination des souris contre le bacille typhique, celles de Gamaléia sur le vibrion avicide et le choléra, les recherches ultérieures sur le tétanos, la diphtérie, la pneumonie, etc., ont mis hors de tout conteste le grand rôle que jouent les produits solubles dans la vaccination et l'immunisation.
On pourrait aisément rapprocher des faits précédents es curieuses études d'Ehrlich sur la ricine, l'abrine, la robine, et celles de Samuel sur le croton. Les espèces animales sont inégalement sensibles à ces poisons végétaux; or on peut, par injections progressives, communiquer aux espèces les plus disposées une immunité pour des doses massives. La vaccination chimique est ici encore réalisée. Je reviendrai sur ces faits à propos de la théorie antitoxique, qui est plus propre encore à les utiliser.
Ainsi l'action des toxines sécrétées parles cellules végétales, et plus spécialement par les microbes, joue un rôle prédominant dans la réalisation de la maladie, ou des effets qui lui survivent, c'est-à-dire l'état réfractaire.
Au cours de la maladie spontanée, la production des mêmes poisons solubles n'est pas moins évidente ; elle est même, d'une façon générale, proportionnelle à l'énergie de développement et à la virulence du microbe pathogène.
Dès longtemps M. Bouchard a constaté que l'urine des cholériques contenait une substance toxique capable de déterminer chez les animaux le syndrome du collapsus algide. Le même observateur a démontré que l'urine des animaux atteints de la maladie pyocyanique éliminait des substances vaccinantes et que l'injection à des animaux neufs de cette urine stérilisée pouvait produire l'état réfractaire.
Des principes analogues ont été retrouvés dans le sang par Charrin et Ruffer. On sait que ces produits vaccinants peuvent passer du sang maternel dans le sang fœtal. Ghauveau (1) a noté le fait chez les brebis pleines, inoculées avec le virus charbonneux : les agneaux sont en naissant plus ou moins réfractaires au sang de rate. A vrai dire, on peut objecter ici que la bactéridie traverse parfois le placenta et infecte les fœtus (Straus et Ghamberland). Mais ce passage est inconstant, et a manqué dans les expériences où Chauveau pouvait constater l'existence d'une imprégnation toxique chez les agneaux. En faveur du rôle des toxines microbiennes au cours des maladies infec
(1) Chauveau, Ann. de l'Inst. Pasteur, févr. 1888.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 47
tieuses, il faut citer encore les recherches de Brieger sur la typhotoxine, celles de Roux, Yersin, Brieger, Fraenkel, Behring, Kitasato, etc., sur la toxine diphtéritique, celles de Brieger, Nocard, Weyl et Kitasato, Faber, Camara-Pestana, etc.. sur la toxine tétanique, enfin d'autres enquêtes sur les poisons solubles dans l'infection par le pneumocoque, le coli-bacille, les staphylocoques, l'érysipélocoque, et diverses espèces bactériennes.
On était donc bien fondé, après avoir invoqué le rôle empêchant de ces toxines microbiennes dans des milieux de laboratoire, à les faire intervenir dans la production de l'immunité au cours de la maladie même, et dans la terminaison de cette maladie, en tant qu'elle correspond à un arrêt dans le développement du germe pathogène dans l'organisme. Toutefois, pas plus que pour l'épuisement du milieu, l'assimilation du bouillon de culture inerte et du milieu animal vivant ne saurait ici être considérée comme légitime. Sans doute la saturation toxique de l'organisme pourrait bien n'être pas indifférente à la mort du germe pathogène ; mais cette imprégnation est transitoire, elle est continuellement contre-balancée par l'effort émonctorial pendant la maladie et la convalescence. En réalité, quand l'affection microbienne est complètement terminée, les toxines ont été complètement éliminées. La persistance d'un état réfractaire parfois indéfini, ou même héréditairement transmissible, doit donc tenir à une modification des humeurs ou des tissus organiques eux-mêmes.
État bactéricide. — Puisque l'état réfractaire doit être rapporté à un mode réactionnel de l'organisme, il est naturel d'en chercher la cause dans une propriété que posséderaient les humeurs ou les tissus d'arrêter ou d'empêcher la pullulation du germe pathogène.
Le sang, les plasmas interstitiels, l'humeur aqueuse, différentes sécrétions exercent une action indiscutable sur certains éléments figurés. L'action globulicide du sérum sanguin sur les éléments globulaires soit de la même espèce, soit surtout d'espèces différentes, a été démontrée par les observations déjà anciennes de Landois, et confirmée depuis par Daremberg, Maragliano et Castellino, Hayem.
En ce qui concerne l'action sur les microbes, les études de Grohman, Fodor, Flûgge, Nuttal, complétées et étendues par Buchner, Bouchard, Charrin et Roger, Behring, etc., ont établi que des bactéries, ensemencées dans du sérum sanguin, s'y développent mal, perdent de leurs propriétés et atténuent leur virulence. L'effet retardant et microbicide se montre beaucoup plus net si l'on peuple, avec une espèce microbienne donnée, le sérum d'un animal naturellement réfractaire ou d'un vacciné (Nuttal, Gamaléia).
Ainsi que l'ont vu MM. Charrin et Roger, les humeurs des lapins vaccinés contre le bacille pyocyanique entravent le développement de ce microbe ; la culture est pauvre, la fonction chromogène se perd, la virulence est diminuée, et le milieu réalise un polymorphisme
48 J. GIRODE. — MALADIES MICROBIENNES.
microbien tout à fait comparable à celui qui résulte de l'action de quelques antiseptiques (1). Cette atténuation ne se produit pas seulement in vitro, mais peut être réalisée dans le corps des vaccinés ; Emmerich etdi Mattei avaient déjà constaté que le bacille du rouget s'atténue dans le corps des vaccinés avec une grande rapidité. D'autre part, Behring et Nissen ont montré que le sérum des cobayes vaccinés contre le vibrion avicide est éminemment bactéricide pour le même microbe, tandis que le sérum des animaux neufs est sans action. De même, le sérum du rat blanc empêche le développement du bacille charbonneux, vis-à-vis duquel cet animal possède l'état réfractaire (Metchnikoff et Roux).
Expérimentant des cultures charbonneuses, Fodor et Nuttal ont démontré que les bactéridies introduites dans le sang et l'humeur aqueuse des lapins, chiens, etc., éprouvaient des changements de structure et étaient détruites, ou du moins subissaient une diminution notable dans leur nombre, et ne se développaient qu'après une période plus ou moins longue de dépérissement. Le sérum du lapin et du cheval exerce sur le bacille typhique et le vibrion cholérique une action analogue (Buchner). Même l'exsudat du cobaye charbonneux, observé en goutte suspendue, détruit la plus grande partie des bactéridies qui y sont contenues (Metchnikoff).
R. Stern a étudié l'action microbicide du sérum sanguin humain, et de divers exsudats (épanchements pleurétiques et péritonéaux, liquide d'hydrocèle, phlyctène suite de brûlure).
Le sang humain défibriné détruit la spirille cholérique, moins le bacille d'Eberth, moins encore le pneumo-bacille de Friedlaender; les liquides pathologiques possèdent la même action. Au contraire, la bactéridie charbonneuse, le bacille de Loffler, le streptocoque et les staphylocoques pyogènes ne subissent aucune action nuisible, ou sont seulement retardés dans leur développement. L'action microbicide ainsi observée se perd par un chauffage d'une demi-heure à 60° ; les liquides expérimentés deviennent alors de bons milieux de culture. Les températures fébriles n'amoindrissent l'état bactéride que dans le cas exceptionnel où elles s'élèvent à 43 et 44°. L'action empêchante se conserve assez bien en dehors de l'organisme, mais finit par se perdre après deux à quatre semaines. C'est une propriété relative et non illimitée ; avec des ensemencements massifs, il y a «développement actif.
Quelques observateurs se sont efforcés de confirmer les données précédentes en éprouvant les sérums non plus in vitro, mais sur l'animal vivant. On sait que les chiens sont réfractaires au Staphylococcus pyosepticus, et que les lapins au contraire y sont très sensibles. Or, en injectant du sang de chien bien portant dans le péritoine du
(1) Ckarrin et Roger, Soc. de bioL, nov. 1889.
ÉTIOLOGIE ET PATHOGENIE GENERALES. 49
lapin, Richet et Héricourt ont vu qu'il est possible de faire participer ce dernier animal à la résistance du Carnivore. Le microbe, au lieu de tuer le lapin en vingt heures, comme précédemment, le laisse vivre cinquante à soixante heures, ou même ne le tue pas du tout. Dans des conditions analogues, le rat réfractaire au charbon fournit un sérum très bactéricide, qui, injecté aux souris, les préserve de l'infection charbonneuse.
C'est en se basant sur les faits de ce genre qu'on a tenté d'utiliser la sérothérapie. Le sérum des animaux réfractaires ou des vaccinés est injecté aux animaux disposés, soit pour réaliser ou renforcer leur immunité, soit pour traiter la maladie déclarée. D'où les tentatives de thérapeutique antituberculeuse avec le sérum de chèvre (Bertin et Pic) ou de chien (Richet et Héricourt). Il faut noter tout de suite que l'immunité de ces espèces, surtout du chien, est loin d'être absolue. On pourrait citer encore la sérothérapie de la diphtérie et du tétanos, si ces méthodes n'étaient pas mieux en conformité avec la doctrine antitoxique, ainsi qu'on le verra plus loin.
Ainsi, la réalité d'une action nocive du sérum sanguin sur certains germes pathogènes semble bien ressortir des considérations précédentes. A vrai dire, les objections n'ont pas manqué à cette doctrine. Il y a tout d'abord quelque chose de paradoxal dans cette absence presque absolue de parallélisme entre l'état bactéricide et l'immunité.
Gomment expliquer, en effet, que le lapin si sensible au charbon fournisse un sérum qui exerce in vitro la propriété bactéricide la plus manifeste vis-à-vis du bacille charbonneux? De même, l'exsudat du cobaye charbonneux tue rapidement les bactéridies en dehors de l'organisme, ce qui n'empêche nullement le cobaye, fournisseur du liquide, de succomber au charbon le plus régulier (Metchnikoff).
D'ailleurs, l'état bactéricide présente d'autres variantes utiles à souligner. Dans l'hypothèse que le sérum agirait ici comme un antiseptique microbicide, on pourrait naturellement penser qu'il aura plus de facilité à empêcher le développement des germes qu'à les tuer. Or tout au contraire, le sérum qui exerce l'action bactéricide vis-à-vis des bacilles charbonneux adultes n'empêche nullement la germination des spores et le développement abondant des bactéridies (Buchner, Metchnikoff). Cette action empêchante du sérum sur la spore charbonneuse n'est pas absolue (Pekelharing), mais peut être considérée comme habituelle. Ce n'est pas cependant que l'état réfractaire aux bacilles adultes et aux spores soit différent ; car les espèces qui possèdent l'immunité vis-à-vis du charbon résistent aussi bien aux spores qu'aux bâtonnets.
D'autres observations légitiment les mêmes réserves. Le sérum humain n'exerce aucune action nuisible sur le bacille charbonneux (Stern). Or le charbon humain comporte dans son évolution un type de lésion locale, la pustule maligne, ce qui, conformément aux re-
Tbaité de médecine. I. — 4