INTOXICATION CHRONIQUE PAR LE PLOMB
(saturnisme)
Les propriétés physiques du plomb et de ses sels, l’abondance et la richesse de ses mines en font un métal extrêmement précieux au point de vue de l’industrie humaine. Aucun métal ne pourrait le remplacer dans quelques-uns de ses usages. Malheureusement, ses propriétés toxiques rendent son emploi dangereux et en font une cause d’intoxication chronique, dont les médecins ont l’occasion d’observer chaque jour les effets.
L’intoxication chronique par le plomb ou saturnisme est puissamment favorisée par la facilité avec laquelle le plomb est absorbé par les muqueuses, et par la peau saine ou ulcérée.
L’absorption par la muqueuse des voies digestives est démontrée par les accidents consécutifs à l’emploi de médicaments à base de plomb, par d’innombrables observations d’intoxication saturnine chez des personnes ayant bu de l’eau après séjour dans des réservoirs en plomb, ou encore du vin contenu dans des bouteilles rincées avec de la grenaille. Certains individus ont présenté des accidents de saturnisme après avoir mangé des conserves alimentaires, dont les boîtes avaient été soudées avec du plomb ; d’autres, après avoir mangé du pain dont la farine était mélangée de plomb, etc., etc.
L’absorption par les voies respiratoires, déjà démontrée par une expérience de Tanquerel des Planches, qui introduisait de la céruse dans la trachée de chiens trachéotomisés, est journellement établie par les accidents observés chez des ouvriers qui respirent des poussières plombifères.
La peau saine peut servir de porte d’entrée au plomb, comme le démontrent les faits de Manouvrier, qui a observé une action locale du plomb chez les ouvriers cérusiers, frappés de troubles paralytiques, comme le démontre aussi l’expérience de Canuet intoxiquant des chiens en les plongeant dans un bain d’acétate de plomb. L’intoxication médicamenteuse, à la suite d’application de sels de plomb sur des surfaces ulcérées, atteste que la peau dénudée peut être une voie d’introduction.
L’absorption par les muqueuses saines (conjonctive, muqueuse du vagin, etc., etc.) est également établie par des faits d’intoxication à la suite de l’emploi de collyres ou de douches vaginales à l’eau de Goulard.
Étiologie. — Les accidents du saturnisme peuvent être dus à une intoxication professionnelle, chez les ouvriers qui travaillent le plomb et ses composés, ou être dus à une intoxication fortuite.
L'intoxication accidentelle est la plus intéressante à étudier au point de vue de l’étiologie. Elle donne la clef d’un grand nombre de troubles morbides dont la cause est restée longtemps méconnue. Sa fréquence augmente de jour en jour, depuis que sont mieux connues les innombrables causes qui peuvent la
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produire. Comme cette intoxication joue un rôle important dans l’hygiène des grandes villes, ses causes demandent à être étudiées avec quelques détails (‘).
L’intoxication accidentelle par le plomb peut avoir pour origine certaines conditions d’alimentation, ou d’habitation, et l’emploi thérapeutique de quelques préparations, dont le plomb forme la base.
Alimentation. — Le pain peut renfermer du plomb, si les farines ont été moulues sur des meules usées, dont les trous ont été comblés avec du plomb coulé; s’il a été cuit dans des fours chauffés avec des bois peints à la céruse, si les farines renferment du plomb, par suite de l’emploi de godets en tôle plombée, dans les élévateurs qui servent à amener les farines des meules aux blutoirs (Bertrand et Ogier).
Les viandes peuvent être plombifères quand elles ont été cuites sur des braises provenant de la combustion de bois peints à la céruse, ou hachées avec des machines en plomb, ou renfermées comme les jambons de Cincinnati, dans des enveloppes de toile peintes au chromate de plomb.
Le gibier qui a mariné, renfermant encore du plomb de chasse, peut être toxique par suite de la présence de ce plomb.
Les conserves alimentaires (légumes, sardines, viandes conservées) renfermées dans des boîtes de fer-blanc plombifère, soudées à l’étain, contiennent toujours une certaine quantité de plomb, que M. Gautier évalue à un poids de 2 à 27 milligrammes par kilogramme d’aliment.
Les pâtisseries colorées au chromate de plomb; le sucre coulé dans des formes peintes à la céruse; les bonbons, les fruits glacés, le chocolat, enveloppés dans des feuilles dites papiers d’étain, peuvent être plombifères.
Parmi les causes de saturnisme accidentel relevant de l’alimentation, signalons encore l’emploi des vases de plomb, la pratique de l’étamage des casseroles avec de l’étain qui renferme au moins 10 pour 100 de plomb et peut en renfermer 55 (Hugounenq), l’emploi des toiles cirées servant à couvrir les tables à manger, dont les écailles peuvent se mêler aux aliments.
Liquides. — L’eau peut se charger de plomb au contact des robinets, des pompes, des tuyaux, des réservoirs et des poteries vernies au plomb. L’eau des grandes villes, amenée par un long système de tuyaux de plomb, est souvent chargée de ce métal. On sait que l’eau dissout le plomb d’autant plus facilement qu’elle est plus pure ; chargée de matières calcaires, elle l’attaque difficilement. Par contre, les matières organiques en facilitent la dissolution. Les eaux stagnantes ou à débit lent s’imprègnent de plomb plus facilement que les eaux à courant rapide; quand le débit est rapide, comme dans la canalisation de la ville de Paris, la quantité de plomb, que les eaux emportent avec elles, est presque insignifiante.
En raison de sa pureté, l’eau de pluie est dangereuse quand elle a séjourné sur des toits plombés ou quand elle a coulé dans des tuyaux de plomb. (*)
(*) Nous avons emprunté les éléments de cette étiologie au livre de Gautier, à l’article de Manouvrier du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques et au livre de Hugounenq.
PLOMB
Le vin, la bière, les eaux-de-vie peuvent renfermer du plomb, soit par suite d’un traitement à la litharge pour les adoucir, ou d’une clarification avec l’acétate de plomb; soit après séjour dans des vases de plomb, de cristal ou de poterie vernissée au plomb. Le plomb peut encore provenir des pièces de plomb des pressoirs, des plats de plomb mis dans les tonneaux pour s’opposer à la fermentation acide. Le vin vendu, dans les débits de vin, peut renfermer du plomb quand il est formé des égouttures recueillies sur les comptoirs en étain pauvre.
L’eau de Seltz est fréquemment plômbifère', par suite de son contact avec des robinets d’étain pauvre.
Chez les enfants, le saturnisme peut être dû au lait aspiré avec des biberons à bout en plomb ou en caoutchouc vulcanisé fortement plômbifère.
Habitation. — Dans Y habitation , les causes de l’intoxication saturnine résident dans le séjour dans des chambres fraîchement peintes à la céruse (*), dans l’emploi des toiles cirées, des bougies colorées, etc., etc.
Pour montrer combien sont nombreuses les causes de cette intoxication accidentelle, rappelons les faits de saturnisme développé chez des personnes qui avaient mâchonné des images, des pains à cacheter, des jouets ou des cartes de visite glacées, chez des enfants qui avaient été promenés dans des voitures recouvertes de toiles cirées, chez des individus qui avaient fait usage de tabac à priser contenu dans des boîtes de plomb, ou s’étaient servis d’eaux de toilette et de teintures pour les cheveux, de poudre dite de riz (poudre renfermant de 30 à 90 pour 100 de céruse).
Emploi thérapeutique. — L’emploi thérapeutique de préparations de plomb ou de corps renfermant accidentellement du plomb, a pu causer un certain nombre d’accidents de saturnisme. Tels ont été les effets des emplâtres de litharge ou de céruse appliqués comme topique, du carbonate de plomb et de l’acétate de plomb employé contre la phtisie, du sous-nitrate de bismuth impur, de l’eau de Goulard, de l’extrait de Saturne en applications locales ou en douches vaginales, de collyres à l’acétate de plomb. Un enfant a présenté des accidents de saturnisme causés par du lait donné par une nourrice, dont les seins avaient été couverts d’une préparation plombique.
Intoxication professionnelle. — Les professions qui exposent les ouvriers à l’intoxication saturnine sont extrêmement nombreuses. Ces professions, dont on trouvera l’exposé dans l’article de Manouvrier du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , sont au nombre de plus de 100. Toutes sont loin d’être également dangereuses. Les industries qui préparent la céruse et le minium sont de beaucoup les plus nuisibles. Dans quelques fabriques de céruse ou de minium, tous ou presque tous les ouvriers présentent des accidents d’intoxication. Dans certaines fabriques de céruse, dans celle de Clichy par exemple, les ouvriers font en moyenne tous les ans quatre séjours à l’hôpital.
.(*) M. Guyot a cité récemment un cas d’intoxication dans ces conditions [Soc. méd. des hôpitaux, novembre 1891).
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Voici, d’après M. Gautier, le tableau des professions les plus exposées au saturnisme avec la proportion des cas de saturnisme observés annuellement chez les ouvriers :
Professions. Proportion du saturnisme
sur 1000 ouvriers.
Fabrication du massicot et du minium Plus de 1000
Travail de la céruse à sec id.
Fabrication de la potée d’étaiii id.
Dessoudage des boîtes de fer-blanc 280
Broyage des couleurs 104
Polissage des caractères d’imprimerie 18,5
Polissage des glaces et des camées id.
Émaillage id.
Fabrication des cartouches ; id.
Peinture en bâtiments. 18
Fonderie de plomb et de ses alliages id.
Typographie 1,4
Étamage id.
Ces chiffres montrent l’extrême fréquence des accidents saturnins. Il convient d’ajouter qu’ils représentent une morbidité susceptible de diminution. C’est ainsi que, même dans la profession réputée la plus dangereuse, dans la fabrication de la céruse, la substitution des nouveaux procédés de fabrication aux procédés anciens a amené une diminution considérable dans le nombre des cas d’intoxication. Alors que dans l’usine de Clichy il y a en moyenne 451 entrées à l’hôpital pour 100 ouvriers, dans d’autres céfuseries ce chiffre n’est que de 20 à 50 ou même de 10 pour 100. Ces différences s’expliquent par les progrès réalisés dans la fabrication, et par les mesures d’hygiène imposées aux ouvriers (défense de prendre les repas à l’usine, mesures de propreté individuelle, fréquence des bains et particulièrement des bains sulfureux, etc., etc.).