CHAPITRE IV
TABAC
L’usage de lumer les feuilles du tabac est relativement récent, en Europe, tout au moins. Cet usage était répandu en Amérique au moment de la découverte de Christophe Colomb, qui en fît mention chez les indigènes des Antilles. Le tabac, importé en France par Jean Nicot, eut d’abord peu de succès. L’habitude de fumer ne se répandit tout d’abord que parmi les marins et les soldats.
Au xviii0 siècle, la mode devint assez générale de se servir du tabac en poudre à priser. Au commencement de notre siècle, à la suite des grands mouvements d’armées de la Révolution et de l’Empire, l’usage de fumer le tabac fit des progrès immenses. Depuis cette époque, le nombre des fumeurs a toujours été en augmentant. Il n’est pas, actuellement, de besoin factice plus répandu et plus général.
Pour donner une idée de l’énorme consommation du tabac, rappelons que, d’après Bâillon (1), la production annuelle de cette plante est de 450 millions de kilogrammes. Pour Crawford, cité par Hugouneng, la consommation du tabac serait encore plus importante et ne serait pas actuellement inférieure à deux milliards de kilogrammes. Cette consommation varie dans des limites assez grandes dans les différents pays. D’après M. Foville, la consommation annuelle serait par habitant, dans les contrées suivantes :
En Belgique de 2,5 kg.
En Hollande de 2,0 —
En Autriche de 1,5 —
En Russie de 0,83 —
En France (2) de 0,81 —
En France et depuis une trentaine d’années, la consommation du tabac est restée à peu près stationnaire (Hugouneng). La consommation qui était de 29 millions de kilogrammes en 1860 a été de 31 millions en 1870 et de 30 mil-
('•) Bâillon, Dict. encyclop., art. Tabac.
(2) Le prix très élevé du tabac en France, tenant à la monopolisation de ce produit, est certainement pour une bonne part dans la consommation relativement faible par rapport aux pays voisins. Il y a dans ce résultat un bon argument à l’appui du projet de monopolisation de l’alcool, proposé pour combattre l’extension de l’alcoolisme.
TABAC. 645
lions en 1875 (chiffres officiels du ministère des finances cités par Ilugounenq (*).
En 1815, la consommation annuelle était de 9 millions.
En présence d’une habitude aussi répandue, il est du plus haut intérêt de savoir si le tabac a des propriétés nuisibles et si ses effets sont de nature à troubler notablement les fonctions organiques.
Une simple remarque suffit à montrer que le tabac est loin d’avoir des propriétés inoffensives : c’est la constatation des effets ressentis par le fumeur lorsqu’il fume son premier cigare ou sa première cigarette. On sait que les premières sensations sont peu agréables. Heureux le fumeur qui ne ressent alors que des vertiges passagers ! Le plus souvent, les fumeurs novices éprouvent un véritable malaise; ils ont des vertiges, des nausées, quelquefois des vomissements. Ces malaises sont ordinairement de peu de durée. L’accoutumance se fait avec une grande rapidité. Au bout de peu de temps, la fumée du tabac ne détermine plus chez la plupart des fumeurs de troubles momentanément appréciables. Quelques individus ne peuvent jamais cependant s’accoutumer à la fumée. Chez eux, la moindre tentative de fumer ramène les troubles qui d’ordinaire ne se produisent plus, une fois les premiers essais tentés avec persévérance. L’habitude prise, si l’usage du tabac est modéré, si le fumeur n’augmente pas d’une manière excessive la dose quotidienne de tabac, le plus souvent le tabac est bien toléré et n’occasionne que des troubles insignifiants; dans quelques cas cependant, il amène des troubles variables qui peuvent être assez intenses pour nécessiter une suppression absolue.
Les malaises ressentis par les fumeurs qui ne sont pas habitués au tabac; les effets éprouvés par certains fumeurs invétérés démontrent que l’usage du tabac entraîne des accidents manifestement d’ordre toxique.
Le tabac ayant une composition complexe, à quelle substance faut-il rapporter les accidents qu’il fait naître? Parmi les alcaloïdes qu’il renfei'me il en est un surtout, la nicotine, qui a été incriminée depuis sa découverte par Yauquelin (2).
La nicotine est en effet un poison d’une efficacité terrible. Il suffit de quelques gouttes déposées sur la langue ou sur la conjonctive d’un animal de petite taille pour amener une mort foudroyante. Le tabac renfermant, suivant sa provenance, de 2 à 7 pour 100 de nicotine, doit à cette substance une grande partie de sa toxicité (5). Il est vrai que le tabac préparé et livré à la consomma-
(’) Les chiffres exacts sont :
(2) Avec la nicotine, le tabac renferme des sels de potasse et de chaux, des acides citrique et malique, des acides oxalique et acétique, de la cellulose, de l’amidon, des résines, etc., etc. de l’eau (Hugounenq, Traité des poisons).
(5) Les tabacs d’origine française renferment plus de nicotine que les tabacs étrangers.
Le tabac du Lot en renferme 7,96
— du Nord 7,54
d’Ille-et-Vilaine 6,29
— du Pas-de-Calais 4,94
— de Virginie 6,87
de Maryland 2,29
— de la Havane 2,00
INTOXICATIONS
tion est dépouillé d’une partie de la nicotine; néanmoins il en renferme encore une assez forte proportion, comme on peut en juger par le tableau suivant, qui donne en même temps d’utiles renseignements sur le degré de nocuité des divers modes d’emploi du tabac. D’après Riche,
Le tabac à priser renferme de 2 à 3 pour 100 de nicotine
Le tabac ordinaire 2 à 2,5
Les cigares de 5 centimes. . . . 1,5 à 2 Les cigares de la Havane. . . . 1,8 à 2,2
La nicotine n’est pas la seule substance nuisible que renferme le tabac. Quand le tabac brûle, il se forme encore, suivant Vohl et Eulenburg, des composés extrêmement dangereux tels que l’acide prussique (5 à 8 milligrammes pour 100 grammes de tabac), de la collidine, qui donne leur odeur aux cigares delà Havane (Hugounenq), des corps à base de pyridine^). L’empoisonnement des fumeurs est donc, en résumé, un empoisonnement complexe, dans lequel intervient la nicotine en première ligne, puis d’autres principes dont l’action est loin d’être négligeable.
Dans l’empoisonnement par le tabac, il y a lieu d’étudier isolément :
1° L’empoisonnement par le tabac absorbé en dehors de l’action de fumer;
2° L’empoisonnement par la nicotine ;
5° L’empoisonnement chronique résultant de l’abus de la fumée de tabac ou tabagisme.