IL INTOXICATIONS D’ORIGINE VÉGÉTALE
A. ERGOTISME.
Les épidémies d’Ergotisme et les symptômes qui les caractérisent ont fait l’objet d’assez nombreuses relations, mais comme il ne s’agit pas ici de l’Ergotisme en général, mais seulement des effets de cette intoxication sur le système nerveux et particulièrement sur la moelle, il ne sera question dans cet article que du remarquable travail de F. Tuczek(2), qui a observé dans un asile d’aliénés 17 cas provenant de l'épidémie qui eut lieu pendant l’automne de 1879 dans le district de Frankenberg, près Cassel. Celle-ci était due à l’usage d’un seigle contenant de l’ergot en très grande quantité (1 à 2 pour 100). Cette épidémie avait porté non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux (poules) qui avaient mangé de ce mauvais grain. Cette épidémie peut servir de type au point de vue qui nous occupe, car les symptômes qu’elle détermina furent presque exclusivement nerveux ; dans un seul cas elle se montra avec un aspect gangreneux, et encore ne s’agissait-il que d’une gangrène superficielle d’un doigt.
Dans ces 17 cas, et chez tous les autres malades soignés à la consultation externe, Tuczek constata les symptômes d’une affection des cordons postérieurs de la moelle; dans 4 autopsies il put vérifier directement l’existence de celle-ci.
L’âge de ces 17 malades variait entre 7 et 48 ans, il y avait notamment 6 enfants au-dessous de 15 ans; on ne peut donc arguer que la lésion des cordons postérieurs était due à une autre cause telle que l’artériosclérose, l’alcoolisme, la syphilis ou autres affections de l’âge adulte ou de la vieillesse.
Ces malades avaient en outre présenté des troubles psychiques (manie) assez prononcés, ainsi que des attaques épileptiques tout à fait analogues à l’épilepsie vraie, mais ces symptômes étant indépendants de l’altération médullaire, il n’en sera pas fait mention ici.
(*) L. Stieglitz, Eine experimentelle Untersuchung über Bleivergiftung. Arch. f. Psych., XXIV, p. 1.
(2) F. Tuczek, Ueber die Verânderungen im Centralnervensystem, etc. Arch. f. Psych., XIII, p. 99.
ERGOTISME.
Comme phénomènes directement attribuables à l’altération médullaire, Tuczek a relevé les suivants : des paresthésies, telles que des fourmillements, des engourdissements, des douleurs fulgurantes, des douleurs en ceinture, la diminution de la sensibilité à la douleur, le défaut d’équilibre, les yeux étant fermés, et enfin l’ataxie. Si à cela on joint la perte des réflexes rotuliens qui fut constatée chez tous ces malades, on voit que plus d’une fois l’aspect clinique de ces individus atteints d’ergotisme fut très analogue à celui du tabes le mieux caractérisé.
L’examen anatomique, fait dans 4 cas, vint confirmer d’une façon éclatante les inductions de la clinique ; dans chacune des 4 moelles on trouva des lésions des cordons de Burdach assez analogues à celles qui se voient dans le tabes incipiens vulgaire. Tuczek fait remarquer que les cordons de Goll n’étaient pas ou étaient à peine atteints, et il dit textuellement que la seule différence qui, au point de vue anatomique, puisse être invoquée entre le tabes et l ergotisme, c’est que dans cette dernière affection les lésions se sont développées d’une façon beaucoup plus rapide et qu’il existait un nombre considérable de corps granuleux. Les colonnes de
Clarke, que tout d’abord l’auteur avait cru intactes, présentaient une atrophie du réseau des fibrilles nerveuses ainsi qu’il (‘) a pris soin de le mentionner dans une rectification ultérieure; c’est là une nouvelle analogie avec le tabes. Il est d’ailleurs impossible de savoir exactement quel est le point de départ de ces lésions à apparence tabétique ; pour une certaine part il est exogène, et peut-être est-il dû à une altération des cellules des ganglions spinaux ; pour une autre part il semble qu’il soit aussi endogène et provienne d’une altération de la substance grise médullaire. Au point de vue étiologique, le mode de production des accidents nerveux de l’Ergotisme est assez singulier; il arrive en effet souvent que ceux-ci surviennent à une époque où les accidents aigus de l’intoxication ont disparu et où les malades ont même depuis quelque temps déjà (2) complètement cessé l’usage des grains avariés. La tendance générale est vers, une amélioration progressive ; cependant les attaques épileptiformes peuvent continuer pendant longtemps encore. De même pour le réflexe rotulien; on voit son absence persister pendant des années après la cessation de l’intoxication et des principaux accidents qui l’avaient accompagnée. C’est ainsi que Tuczek, ayant fait une enquête en 1886 sur les malades (*)
tG. 5i. — Moelle et bulbe dans un cas d’Ergotisme (d’après Tuczek). Les lésions les plus intenses sont désignées par une tache noire; les lésions les moins intenses, par une teinte grisâtre.
(*) F. Tuczek, Wanderversammlung der Südwestdeutschen Neurologen, 1886.
(2) On sait que dans la paralysie arsenicale et dans la paralysie diphthérique, on voit d’or- ' dinaire la paralysie se montrer plus ou moins longtemps après la cessation de l’intoxication arsenicale ou la guérison de la diphthéric.
MALADIES INTRINSÈQUES DE LA MOELLE ÉPINIÈRE
qu'il avait soignés en 1879-1880, apprit que dans cette période de 6 ans, sur 25 individus atteints d’ergotisme à manifestations nerveuses, 5 étaient morts ; chez tous le réflexe rotulien était resté absent, sauf chez deux où il avait reparu des deux côtés ; enfin chez un troisième malade le réflexe rotulien n’était revenu que d’un seul côté et demeurait absent à l’autre jambe. On remarquera, et cela pourrait faciliter le diagnostic dans des cas douteux, que dans l’Ergotisme on ne ti’ouve pas les phénomènes oculaires spéciaux au tabes (il peut exister un certain degré d’amblyopie sous l’influence de la cachexie ergotée, mais jamais Tuczek n’a vu la perte des réflexes pupillaires); enfin les troubles urinaires et génitaux semblent y être rares ou tout au moins très peu prononcés.
B. — LATHYRISME.
Les effets funestes qu’offre pour l’homme et certains animaux l’alimentation avec les différents lathyrus sont connus depuis fort longtemps, et Ramazzini en 1691 les signalait déjà pour les avoir observés dans le duché de Modène. De même Duvernoy en 1770. Doir (1785) avance que la farine de gesse mêlée à celle de blé dans le pain détermine la rigidité des membres inférieurs. Cependant l’étude de cette affection ne date guère que du xixe siècle avec Desparanches (de Blois) (1829), qui avait suivi une épidémie de Lathyrisme en Loiret-Cher, avec Irving (1856-1886) qui observait dans les Indes Anglaises, et plus récemment avec Cantani (l), Brunelli(s), Bouchard (5), Proust (*■), Bourlier(5), dont les descriptions nous ont permis de nous faire une idée nette des symptômes observés.
L’intoxication dont il s’agit est due à l’ingestion d’une gesse désignée suivant les localités et aussi suivant ses variétés sous les noms de chiche, grosse chiche, jarosse, pois jarosse, charosse, jarzeau, gesse chiche, etc., répondant dans les classifications botaniques à différents lathyrus : L. sativus, L. cicera, L. clymenum.
L'usage de cette légumineuse pour l’alimentation de l’homme n’a d’ailleurs lieu que dans les époques de mauvaise récolte ou même de véritable famine (aux Indes, en Algérie), car son goût est loin d'être agréable. Le principe actif qu’elle contient semblerait être un alcaloïde (Londe et P. Marie, Astier). La cuisson à laquelle sont soumis les aliments qui contiennent la farine de gesse ne paraît pas atténuer notablement le pouvoir nocif de celle-ci, cependant les individus qui en Algérie se nourrissent de la préparation connue sous le nom de couscoussou seraient plus souvent atteints de Lathyrisme que ceux qui mangent cette farine sous forme de galette, cette dernière ayant été soumise à une température plus élevée que le couscoussou.
Quoi qu’il en soit, voici quels sont les troubles médullaires déterminés par
■(*) Cantani, Latirismo. Il Morgagni, XV, 1873.
(*) Brunelli, Transactions of the seventh session of the International Medical Congress, vol. II, p. 45.
(*) Bouchard, Relation de son voyage en Algérie. In P. Marie. Lathyrisme et béribéri. Progrès médical, 1883.
- (4) Proust, Sur le Lathyrisme médullaire spasmodique. Bull, de l’Acad. de méd., 1883, p. 829-859.
(s) Bourlier, Le Lathyrisme. Alger médical, septembre 1882.
LATHYRISME.
cette intoxication : Ce qui frappe tout d’abord chez ces malades, c’est l’existence d’une paraplégie spasmodique en général très accentuée. Voici ce qu’en dit le professeur Bouchard, qui en 1883 parcourut les régions de la Kabyïie atteintes d’une épidémie de Lathyrisme : « Us marchent un peu inclinés en avant; leurs mouvements sont lents et raides; chaque pas s’accompagne d’une secousse constituée par deux ou trois saccades qui causent une propulsion en avant, et ils ne gardent l’équilibre qu’en s’appuyant des deux mains sur un long bâton qu’ils piquent dans le sol à quelques pas, directement devant eux : sans cet appui ils tomberaient en avant. Ils marchent la jambe raidie en extension sans fléchir le genou, et fauchent nécessairement. Pendant ce mouvement de circumduction, la pointe est dirigée en bas, le pied en rotation légère sur son bord interne, les orteils fléchis heurtent les aspérités du chemin : il en résulte que presque tous les malades présentent des excoriations ou des plaies sur la face dorsale des orteils. Le pied s’applique sur le sol d’abord par la pointe. Dès que, par la continuation du mouvementdu corps, toutle poids estsupporté par ce pied, le talon s’élève par deux ou trois saccades convulsives qui produisent la propulsion signalée plus haut. Si le malade s’arrête, les secousses convulsives des muscles continuent à se produire et déterminent des oscillations verticales de tout le corps, qui obligent encore le malade à s’appuyer sur son bâton pour maintenir l’équilibre ; mais bientôt ces mouvements involontaires devenant incommodes, il s’assied, les jambes complètement étendues; on voit alors se continuer pendant quelques instants les mouvements oscillatoires du pied. ...Les réflexes tendineux sont très nettement exagérés, et l’on produit le phénomène du pied avec la plus grande intensité. Les membres inférieurs sont constamment en extension ; on peut cependant fléchir les genoux et les pieds, maison sent une certaine résistance, et l’on produit ainsi le phénomène du pied. Absolument rien de constatable à la vue du côté des membres supérieurs. »
De cette description, corroborée d’ailleurs par celles de Proust, de Bourlier, etc., on peut nettement conclure que dans le Lathyrisme le phénomène principal consiste dans une paraplégie spasmodique ; celle-ci peut, mais dans quelques cas seulement, être assez prononcée pour déterminer une extension permanente des jambes et maintenir les malades au lit.
On voit en outre que ces phénomènes spasmodiques sont uniquement localisés aux membres inférieurs, les membres supérieurs sont indemnes ; il est probable cependant qu’à leur niveau les réflexes tendineux sont également exagérés.
Les auteurs ne sont pas d’accord quant à la manière dont se comportent les muscles des jambes; pour quelques-uns (Cantani) il existerait de l’atrophie musculaire, pour d’autres auteurs les muscles conserveraient leur volume normal.
Un autre symptôme très fréquent consiste dans les troubles de la miction ; quelquefois il s’agit de rétention d’urine, le plus souvent d’incontinence.
Aces troubles de la miction il faut joindre ceux qui portent sur les fonctions génitales, il existe en effet, et dès le début, une diminution de la puissance sexuelle qui, dans un bon nombre de cas, va jusqu’à l’impuissance absolue.
Les auteurs diffèrent un peu quant à l’appréciation qu’ils portent sur l’état de la sensibilité ; ce qui, d’après leurs descriptions, semble le plus probable.
MALADIES INTRINSÈQUES DE LA MOELLE ÉPINIÈRE
c’est qu’il existe en général un certain degré de paresthésie, bien plus que d’anesthésie vraie. Aussi, quoique l’acuité sensitive soit souvent amoindrie, les malades n’en continuent pas moins à avoir la perception assez nette des impressions cutanées au niveau des membres inférieurs; c’est ainsi qu’un des Arabes vus par Proust disait sentir très bien les puces qui le piquaient ou les épines du chemin.
Les fonctions psychiques, de même que les mouvements des membres supérieurs, seraient entièrement respectées.
Quant au mode de début de cette affection, nous manquons de documents tout à fait précis. Pour quelques auteurs, le début serait généralement brusque ; du jour au lendemain, du soir au matin, on pourrait voir la paraplégie survenir. Pour d’autres, les premiers accidents paralytiques s’accompagneraient d’une fièvre assez vive. Enfin certains auteurs, et ceux-ci semblent être dans le vrai, décrivent à la paraplégie lathyrique des phénomènes prodromiques consistant dans des sensations ébrieuses, dans des fourmillements, dans un engourdissement des jambes, parfois dans des névralgies en ceinture au niveau de la partie inférieure du tronc, mais il est rare qu’à une époque quelconque de la maladie on constate de véritables douleurs.
La marche de ces accidents est variable ; ce n’est que dans des conditions exceptionnelles qu’ils vont jusqu’à déterminer la mort; parfois les phénomènes restent en l’état, la paraplégie subsiste; mais dans la majorité des cas on observe une tendance manifeste à l’amélioration, les troubles vésicaux et génitaux cèdent les premiers, puis la paraplégie elle-même diminue d’intensité et enfin disparaît entièrement (Prengrueber, Bouchard), de telle sorte que la guérison est complète.
Les accidents du Lathyrisme tels qu’ils viennent d’être décrits présentent une analogie extrême avec ceux de la forme de Syphilis médullaire connue sous le nom de Paralysie Spinale Syphilitique (Erb) ; ce sont, en effet, la même paraplégie spasmodique, les mêmes troubles vésicaux et génitaux, les mêmes paresthésies. On comprendrait donc qu’on se demandât si les malades considérés comme affectés de Lathyrisme ne seraient pas purement et simplement des syphilitiques. Aucun doute n’est possible à cet égard, non seulement par suite de l’absence chez ces malades de tout antécédent syphilitique, mais surtout par le fait que l’affection que nous étudions ici survient d’une façon épidémique, chez des individus dont l’alimentation s’est trouvée considérablement modifiée par suite de l’insuffisance des récoltes. Ce caractère épidémique est tellement marqué que, dans certains pays (Algérie), on a vu 1 sur 10 et même 1 sur 8 des habitants être frappé dans une même commune. Il faut, en outre, rélever ce fait que l’influence de l’intoxication lathyrique s’exerce non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, du moins sur certains d’entre eux (canards, oies, cochons, etc...); les chevaux sont particulièrement sensibles à cette intoxication : celle-ci produit chez eux, soit la paraplégie spasmodique comme chez l’homme, soit un cornage très intense par paralysie bilatérale des cordes vocales.
Il reste à rechercher de quelle nature est la lésion médullaire causée par l’action des lathyrus; par malheur, les autopsies à cet égard manquent jusqu’ici complètement et l’on est forcé de s’en tenir à des suppositions basées