PHASE INITIALE DE LA SYPHILIS CÉRÉBRALE
A. Période prémonitoire ordinaire. — Les complications cérébrales de la syphilis ne font, pour ainsi dire, jamais leur apparition sans avoir été précédées d’une série de phénomènes qui les annoncent à plus ou moins brève échéance. Ces phénomènes consistent, dans les formes les plus communes, en une céphalée spéciale, ordinairement accompagnée d’un changement dans Y état cérébral et de troubles de la santé générale du sujet.
Nous rappellerons les caractères bien connus de la céphalée syphilitique. C’est une douleur intense généralement rapportée par les malades à la profondeur du crâne, si bien qu’elle mériterait, dit Fournier, d’être dénommée encéphalalgie. Rarement diffuse, elle se localise souvent dans une région du crâne déterminée. Lorsqu’elle siège dans la région fronto-pariétale, elle est parfois unilatérale, ou seulement prédominante d’un côté; et ce caractère n’est point sans valeur pour la détermination d’une lésion corticale circonscrite.
Les exacerbations régulières suivies d’accalmies auxquelles elle est sujette constituent un des caractères les plus spéciaux de cette céphalée, Supportable ou même tout à fait nulle pendant la journée, c’est vers le soir, pendant la première partie de la nuit, qu’elle apparaît ou qu’elle s’exaspère, pour se dissiper (*)
(*) O. Kahler, Die multiple syphilitische Wurzelneuritis. Zeitschrift für Heilkuncle, Bd. VIII, 1887.
SYPHILIS DES CENTRES NERVEUX
vers les premières heures du jour. D’autres fois son maximum est le malin vers l'heure du réveil. Il arrive assez souvent que la douleur ne disparaît pas complètement pendant la journée; mais il est bien rare delà voir persister jour et nuit sans la moindre variation. L 'insomnie figure souvent parmi les prodromes, pour son propre compte et indépendamment des exacerbations de la céphalalgie.
Une particularité bien digne de remarque, c’est la facilité avec laquelle cette céphalée si rebelle aux médicaments usuels (si l’on excepte les injections de morphine), cède souvent à de petites doses de mercure, et mieux peut-être encore d’iodure de potassium.
Les céphalées syphilitiques s’amendent et disparaissent dans la règle au bout d’un temps plus ou moins long. Il n’est pas rare de voir les accidents cérébraux, tels qu’une paralysie oculaire, un accès convulsif, apparaître au cours d’une crise semblable ; mais souvent aussi tout rentre dans l’ordre, au moins pour un temps donné.
La céphalalgie ne va pas, avons-nous dit, sans être accompagnée d’un changement évident dans Y état cérébral du sujet. A un faible degré, c’est la simple lenteur des idées, l’inaptitude aux travaux intellectuels, etc. Plus prononcé, c’est un véritable état de torpeur avec inaction, amnésie, incohérence de la conduite : il s’y joint des changements inexpliqués du caractère, indifférence générale, accès de violence ou de tristesse inaccoutumés.
Tous ces prodromes acquièrent une signification encore plus précise lorsqu’il s’y joint certains phénomènes nerveux subjectifs, tels qu’un état vertigineux intermittent ou continu ; — des fourmillements , des engourdissements dans les membres, — voire même de véi'itables douleurs , tantôt fixes, rhumatoïdes ou névralgiformes, tantôt passagères ( douleurs cérébrales des membres , Fournier).
La santé générale elle-même est touchée : l’appétit est supprimé, les forces diminuées; l’amaigrissement apparaît, le visage pâle et fatigué offre une expression d’abattement et de langueur : tous phénomènes qui constituent ce qu’on a appelé Y anémie d’origine cérébrale.
B. Formes graves, méningitiques initiales. - La syphilis du cerveau peut être inaugurée, dans certains cas moins nombreux, par des phénomènes d’un ordre beaucoup plus grave que les précédents, et qui rappellent à certains égards les inflammations aiguës des enveloppes de l’encéphale.
Ces épisodes aigus, pour ainsi dire, de la Syphilis cérébrale à son début, se présentent sous deux types, cliniques opposés : l’un d 'excitation avec délire violent, l’autre de dépression, caractérisé par un état de somnolence ou de coma véritable. Il peut se faire d’ailleurs que ces deux états se combinent en alternant. On tend aujourd’hui à les considérer comme l’expression clinique de la méningite syphilitique et tout particulièrement de la méningite basilaire, qui est de beaucoup la lésion la plus commune et la plus caractéristique.
a. Les phénomènes de dépression sont les plus habituels ici. Ileubner en a donné une excellente description. Après une phase de céphalées généralement d’une intensité très grande, le malade arrive à un état de torpeur complète. Inattentif à tout ce qui se passe autour de lui, le regard fixe, hébété, comme
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celui d’un homme ivre, il est parfois sujet à de courtes pertes de connaissance; et, bientôt contraint de garder définitivement le lit, il reste plongé dans un demi-sommeil perpétuel. Inerte et silencieux la plupart du temps, on le voit s’agiter par instants ; ainsi vers le soir, la nuit principalement, il devient loquace, il a des divagations, sans violence de parole, comme dans le coma-vigil des typhoïdiques. A d’autres moments, on le voit se lever, chercher ses vêtements, sortir de la chambre. Vient-on à l’interpeller, il répond brièvement, souvent d’une manière raisonnable, d’autres fois sans à-propos; il se laisse reconduire au lit sans résistance, puis retombe bientôt dans sa torpeur, gémissant par instants, se plaignant de violentes douleurs de tête.
Au cours de ces accidents cérébraux menaçants, parfois même dès leur apparition, on découvre fréquemment des symptômes paralytiques d’une haute signification. Ce sont surtout des paralysies dans le domaine des nerfs moteurs de l’oeil, strabisme, ptosis, paralysie totale du nerf de la troisième paire, — ou bien une hémiplégie. Le plus habituellement alors les membres paralysés sont le siège d’un certain degré de contracture, quelquefois de secousses cloniques spontanées différentes des mouvements de l’épilepsie partielle. D’autres fois il se produit de véritables convulsions épileptiformes généralisées (1).
Pendant tout ce temps la santé générale reste relativement satisfaisante, bien que les malades se refusent à manger. Heubner signale la fièvre comme possible, même une fièvre intense; mais c’est là un fait exceptionnel, et Yapyrexie reste un élément de diagnostic important en pareil cas.
Il n’est pas sans exemple qu’un pareil état demi-comateux se prolonge pendant plusieurs jours, jusqu’à deux, trois et quatre semaines ! Mais il peut arriver aussi qu’il fasse place rapidement au coma le plus profond, avec résolution musculaire complète, anesthésie absolue et paralysie des sphincters. C’est là certes une des complications les plus redoutables de la Syphilis cérébrale, car elle peut amener la mort à brève échéance. Toutefois, et ceci est un fait bien digne de remarque, la terminaison fatale est relativement rare dans ces formes comateuses initiales de la Syphilis cérébrale (Heubner). La guérison a généralement lieu, et cela même spontanément, en l’espace de trois à quatre semaines en moyenne. Inutile d’ajouter que le traitement spécifique doit être appliqué dans toute sa rigueur aussitôt reconnue la nature de phénomènes aussi graves; et ce qui précède justifie la recommandation du professeur Fournier, de songer toujours à la syphilis possible comme cause de coma.
C’est un fait exceptionnel néanmoins que la méningite syphilitique guérisse sans laisser trace de son passage. On voit à la vérité des malades qui, à l’issue de cette terrible crise, ne conservent qu’une légère obnubilation intellectuelle, un certain embarras de la parole : la plupart en sortent infirmes. Ils entrent alors dans une nouvelle phase : les reliquats des phénomènes paralytiques apparus pendant l’état demi-comateux constituent toute la maladie.
b. Les symptômes d 'excitation psychique sont relativement fréquents dans la syphilis du cerveau. Dans certains cas ils en marquent le début sous forme de délire violent avec phénomènes ataxo-adynamiques. Le premier diagnostic qui se présente à l’esprit dans un cas de ce genre n’est point celui de syphilis. « On
(') Mercier, Syphilis cérébrale à forme comateuse. Thèse de Paris, 1875.
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dirait un délire de fièvre, ou bien encore un délire de méningite, d’encéphalite commençante (Fournier) ». On ne saurait dire avec certitude à quelle forme de lésions ils correspondent : il y a lieu de croire qu’ils se rapportent aux méningo- encéphalites de la convexité. Dans un fait rapporté par Corail, un jeune homme de 18 ans présenta des symptômes qui firent songer successivement à la fièvre typhoïde, à la méningite tuberculeuse, au mal de Bright avec urémie. Bientôt survint un accès convulsif, auquel succéda un état comateux qui aboutit à la mort trois jours plus tard. L’autopsie révéla une pachyméningite gommeuse.
Dans certaines formes, l’excitation violente est accompagnée d'accidents paralytiques qui traduisent nettement une localisation du côté de la base. Tel est le cas de Luton : au délire furieux d’action et de parole se joignit une paralysie du moteur oculaire externe. Tous les accidents disparurent sous l’action du traitement.
C’est donc une règle à peu près absolue que la syphilis cérébrale ne frappe point sans avertir. Fournier a fait connaître quelques infractions à cette loi. Témoin le fait de ce malade, mort avec des lésions importantes du crâne et des méninges, accompagnées d’un l'amollissement étendu de l’écorce, et qui ne présenta jamais la moindre douleur de tête. Dans un autre cas, ce fut un accès d’épilepsie qui éclata soudain sans que le moindre trouble de la santé se fût encore produit depuis les premiers accidents syphilitiques.
Souvent cette absence d’avertissements n’est qu’apparente, mais les signes précurseurs remontent déjà loin dans le passé.