DEUXIÈME PARTIE NÉVRITES D’ORIGINE EXTERNE
On doit entendre sous la dénomination de névrites d’origine externe les névrites provoquées par des agents qui exercent leur action perturbatrice sur les nerfs de dehors en dedans. Tels sont les traumatismes divers, contusion, compression, plaies, lés lésions de nature inflammatoire, les néoplasmes des tissus qui environnent les nerfs.
Ce qui est relatif aux névrites consécutives aux traumatismes ne doit nous préoccuper que d’une façon accessoire, car il s’agit là d’une étude qui est du ressort de la pathologie externe. Si nous ne nous en désintéressons pas complètement, c’est que ces lésions, par la simplicité de leur mécanisme, peuvent, à certains points de vue, servir à éclairer l’histoire beaucoup plus complexe des névrites d’origine interne. Ce que nous en dirons pourra être considéré comme un complément du chapitre des névrites expérimentales.
Quant aux névrites qui sont dues à l’irritation ou à la compression dont des altérations du voisinage des nerfs, phlegmons ou tumeurs, peuvent être l’origine, elles sont d’ordre médico-chirurgical et par conséquent mériteraient d’être décrites ici, au moins en partie.
Toutefois, je dois faire remarquer que je n’aurai pas à traiter des troubles qui sont spéciaux aux altérations de chaque nerf, ou de divers groupes de nerfs pris en particulier. Ce qui est relatif à ce sujet sera exposé plus loin (voir p. 855 et suiv.).
Mon intention est de faire une simple incursion dans le domaine des névrites d'origine externe, pour recueillir les faits généraux qui appartiennent à la pathologie médicale et ceux qui peuvent contribuer indirectement à mieux faire connaître les névrites d’origine interne.
Lésions périphériques consécutives aux névrites d’origine externe. — Les plaies des nerfs, chez l’homme, outre les troubles immédiats, paralysie des muscles correspondant aux nerfs altérés, anesthésie du territoire en relation avec les nerfs atteints par le traumatisme, douleurs, donnent lieu à des phénomènes consécutifs analogues à ceux que nous avons déjà étudiés dans le chapitre des névrites expérimentales des animaux, mais qui, cependant, présentent, pour des raisons d’ordre anatomique, certaines particularités dignes d’être signalées. Cela est surtout vrai en ce qui concerne les altérations qui peuvent se développer dans les téguments.
Quelques auteurs, Brown-Séquard en particulier, ont cherché à établir une différence fondamentale entre les effets des lésions des nerfs, suivant qu’elles sont irritatives ou destructives.
Il est incontestable que la section complète d’un tronc nerveux provoque fatalement certains troubles, tels, par exemple, que l’atrophie des muscles correspondants, auxquels une irritation du nerf ne donne pas nécessairement naissance; cela se conçoit aisément, du reste; mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’inversement d’autres phénomènes, en particulier certaines
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lésions cutanées, semblent se manifester plus volontiers à la suite de l’irritation d’un nerf qu’après sa section complète. Dans quelle mesure les troubles trophiques diffèrent-ils dans ces deux ordres de cas? C’est là une question à laquelle on ne saurait répondre avec précision et qui n’est pas encore définitivement résolue. Nous ferons connaître plus loin les données que l’on possède sur ce sujet.
Lésions des téguments et du tissu cellulaire sous-cutané. — * Les lésions des téguments et du tissu cellulaire sous-cutané qui succèdent aux altérations traumatiques des nerfs sont multiples. Ces phénomènes sont le résultat de troubles vaso-moteurs, sécrétoires et trophiques. Passons en revue les diverses variétés de ces lésions.
Œdème. Rougeur des téguments. — L’infiltration œdémateuse à la suite des plaies et des contusions des nerfs est un phénomène assez fréquent. Il en est de même de la rougeur de la peau. Celle-ci présente parfois une coloration rouge violacée et il n’est pas rare d’observer en même temps un état variqueux des veines sous-cutanées.
L’œdème et la rougeur sont surtout prononcés quand le membre atteint se trouve dans l’attitude la moins favorable à la circulation sanguine. C’est ainsi qu’aux membres inférieurs ces troubles sont au maximum de leur développement quand le malade est debout. Ces phénomènes sont dus incontestablement à une perturbation dans le fonctionnement des nerfs vaso-moteurs.
Sueurs. — La transpiration est souvent plus abondante dans la région qui correspond aux nerfs altérés, quand il s’agit d’une affection de nature irritative; mais, après la section complète d’un nerf, la sécrétion de la sueur devient généralement bien moins active dans la région affectée, et la peau y est plus sèche que dans les parties voisines.
Abaissement de la température locale. — Ce phénomène, qui est très commun, s’associe souvent à ceux dont il vient d’être question.
Pseudo-phlegmons. — Il s’agit là d’une altération singulière, signalée la première fois par Hamilton, étudiée ensuite par Couyba, consistant en un gonflement du tégument, qui, d’abord pâle et œdémateux, devient ensuite rouge et présente un aspect phlegmoneux, quoique le pus fasse complètement défaut dans les tissus tuméfiés. Ces pseudo-phlegmons suivent une évolution irrégulière, sont sujets à des alternatives brusques d’augmentation et de diminution et rétrogradent souvent avec une grande rapidité.
Épaississement , induration de la peau. — Ces altérations des téguments s’observent très fréquemment dans le territoire des nerfs qui ont été complètement sectionnés.
État ichtyosique. — L’épiderme subit parfois une desquamation qui donne à la peau un aspect ichtyosique. Cette altération a été signalée par Eulenburg dans un cas de compression du plexus brachial consécutif à une luxation de l’épaule. Everard Home l’a observée après l’ablation d’un névrome du musculocutané. et plusieurs chirurgiens l’ont vue se développer à la suite d’une section accidentelle des nerfs. Bouilly, dans un cas fort curieux, rapporté par Arnozan, a vu au contraire disparaître, après la résection du sciatique, une ichtyose du membre inférieur qui était liée à un névrome de ce nerf.
Anomalies dans la pigmentation. — - On a signalé dans quelques observa-
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tions une pigmentation de la peau se produisant le long des nerfs altérés, ou bien, au contraire, de la dépigmentation, du vitiligo.
Lésions des poils et des ongles. — On observe parfois la chute des poils; dans d’autres cas, au contraire, ils semblent pousser avec plus d’activité. Souvent ils deviennent plus épais, plus rudes et changent de coloration. Il n’est pas rare que les ongles subissent des altérations; ils poussent moins rapidement qu’à l’état normal, ils s’incurvent dans le sens antéro-postérieur, s’épaississent, deviennent squameux, se fendillent, perdent leur aspect rosé pour prendre une coloration blanchâtre et peuvent se détacher complètement des tissus sousjacents.
Erythèmes. — Le tégument s’amincit, dans certains cas, et se tend sur les parties sous-jacentes; les plis et les sillons s’effacent, les poils tombent et la peau tout à fait lisse est le siège d’une rougeur vive et a un aspect vernissé. Cet état de la peau désigné par les Anglais sous la dénomination de glossy s/cin est généralement accompagné d’une exacerbation des douleurs névralgiques, le tégument ainsi altéré se forment parfois des gerçures, des ulcérations qui augmentent encore les souffrances.
Cet érythème occupe de préférence à la main la face palmaire, et au pied la région dorsale.
Eczéma. — Il est tout à fait exceptionnel. Arnozan en rapporte un exemple qui lui a été communiqué par Brouardel et dont voici le résumé : « Homme de soixante ans n’ayant jamais eu d’eczéma. Violente contusion de l’épaule. Douleurs irradiées le long du bras. Quarante heures après l’accident, apparition d’un eczéma, limité au trajet du nerf radial, devenant rapidement confluent et guérissant en quinze jours, sans récidive ultérieure. »
Éruptions zostéri formes. — Le zona, contrairement à l’eczéma, est assez commun et apparaît sur le trajet même du nerf altéré. Il s’agit, il est vrai, d’une éruption zostériforme et non d’un véritable zona, affection que l’on considère aujourd’hui comme une maladie générale infectieuse, dont la lésion cutanée n’est que la manifestation extérieure. Dans le zona, les nerfs, selon toute vraisemblance, sont les intermédiaires entre l’éruption et l’infection dont les agents se localisent sans doute dans certaines branches nerveuses et, par suite de l’irritation qu’ils y provoquent, donnent naissance aux altérations des téguments. Les éruptions zostériformes, qui objectivement ne peuvent guère être distinguées du véritable zona, sont causées par une irritation mécanique du tronc nerveux.
Si cette conception est exacte, la différence qui séparerait le zona des éruptions zostériformes serait simplement d’ordre étiologique, celles-ci étant la conséquence directe d’une lésion mécanique d’un nerf, celui-là étant sous la dépendance d’une irritation d’un nerf causée par quelque micro-organisme ou par les toxines qu’il sécrète.
Pemphigus. — Les éruptions pemphigoïdes sont assez fréquentes. Weir Mitchell a fait remarquer qu’elles n’apparaissent guère que deux ou trois semaines après le début des accidents.
Ecthyma. Furoncles. — L’ecthyma, les furoncles, plus rares que les éruptions pemphigoïdes, sont incontestablement causés par des microbes qui, grâce aux altérations trophiques de la peau, provoquées par des lésions des nerfs,
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ont pu végéter avec plus de facilité et exercer leur action pathogène.
Weir Mitchell insiste sur les différences que présenteraient les lésions cutanées consécutives aux altérations des nerfs suivant que celles-ci déterminent une section complète ou une irritation. Ce sont les sections incomplètes, les piqûres, les déchirures, qui paraissent le plus aptes à provoquer les éruptions dont il vient d’être question.
Mal perforant. — Cette lésion a été fréquemment observée à la suite des altérations traumatiques du nerf sciatique et de ses branches.
Escarres. — Les escarres étendues sont tout à fait exceptionnelles. On a signalé des phlegmons gangréneux à marche foudroyante du membre inférieur chez des blessés, à la suite de la section du sciatique, mais on ne peut guère mettre sur le compte de la lésion du nerf des accidents de ce genre qui sont incontestablement d’ordre infectieux; la section du nerf peut simplement, en diminuant la vitalité et la résistance des tissus, favoriser l’action des microbes pathogènes.
Arthrites et ankylosés. — Les lésions articulaires ont été signalées dans plusieurs observations. Brown- Séquard a mentionné une tuméfaction périodique des jointures, ayant les caractères objectifs des arthrites goutteuses ou rhumatismales, se terminant par une induration des parties molles périarticulaires et donnant lieu à une ankylosé incomplète.
Les ankylosés sont très fréquentes dans les névrites; mais il faut bien remarquer qu’il s’agit là exceptionnellement d’ankyloses vraies. L’immobilité plus ou moins complète des jointures est due ordinairement soit à des rétractions fîbro-tendineuses, soit à une rétraction de la peau avoisinant les articulations et consécutives aux altérations cutanées dont il vient d’être question.
Notons enfin la tumeur dorsale de la main qui se développe dans la paraly sie des extenseurs de la main.
En ce qui concerne les lésions des muscles, des os, du cœur, des poumons, etc., je n’ai rien à ajouter à ce qui a déjà été dit dans le chapitre des névrites expérimentales.
Lésions centrales consécutives aux névrites d’origine externe. — Névrite ascendante. — Les quelques données précises que nous possédons sur l’histoire imparfaitement connue de la névrite ascendante chez l’homme sont fournies par l’élude des névrites de cause externe et ce n’est guère qu’en se fondant sur ces notions qu’il est permis d’admetire la réalité des lésions ascendantes dans les névrites de cause interne.
Pour ne pas morceler et compliquer par cela même un sujet déjà fort complexe en soi, nous croyons préférable de réunir dans un même chapitre tout ce qui concerne la névrite ascendante chez l’homme, quelle qu’en soit l’origine, et nous y renvoyons le lecteur (voir p. 779)