HISTORIQUE
Duménil, de Rouen, semble être le premier qui ait cherché à dégager la névrite périphérique d’origine interne des affections du système nerveux central et à lui faire une place spéciale dans les cadres nosographiques. Quoiqu’il ait eu des précurseurs dans cette voie, Graves, Gubler, Charcot, Yulpian, Rokitansky, dont il rappelle lui-même les travaux, on peut le considérer comme l’initiateur en la matière.
Ce n’est pas toutefois, comme on le verra plus loin, que les faits sur lesquels il s’appuie pour édifier la névrite périphérique soient tout à fait probants, mais, en tout cas, Duménil a eu le grand mérite de concevoir nettement la possibilité d’une névrite périphérique de cause interne, d’apporter des arguments en faveur de son opinion, et de pressentir l’importance du rôle que cette affection joue en neuro-pathologie.
Son premier travail date de l’année 1864. Il est intitulé : Paralysie péri -
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phérique du mouvement et du sentiment portant sur les quatre membres; atrophie des rameaux nerveux des parties paralysées.
Voici le résumé de l’observation qui forme la base de ce travail.
Un homme âgé de soixante et onze ans, après avoir éprouvé pendant une période de deux semaines des fourmillements dans les orteils, ressent un jour de l’engourdissement dans le pied gauche et dans le membre supérieur droit; plusieurs jours après, le membre supérieur gauche se prend, et enfin le pied droit est atteint à son tour. Les troubles s’accentuent petit à petit, et, six à huit semaines après le début de la maladie, on constate ce qui suit. Les mouvements de la main sur l’avant-bras ne s’exécutent qu’avec difficulté et sont limités surtout à droite; les muscles de la main sont très affaiblis du côté gauche, presque complètement paralysés du côté droit. Il y a de l’atrophie des muscles de l’avant-bras et surtout de ceux de la main. La contractilité faradique des fléchisseurs est abolie à droite, très diminuée à gauche; celle des muscles de l’éminence thénar et des interosseux est abolie des deux côtés. Il existe, à la main, quelques plaques d’anesthésie. Les orteils sont complètement paralysés ainsi que les pieds et ceux-ci sont ballants. Les muscles des jambes sont atrophiés et ne réagissent pas sous l’influence des courants faradiques. Il y a sur la face dorsale et plantaire des pieds un territoire d’anesthésie assez étendu; l’insensibilité remonte sur le côté externe des jambes. Le malade éprouve, dans les membres paralysés, un engourdissement pénible, parfois des picotements, comme ceux qui seraient produits par la pointe d’une épingle. Les battements du cœur sont irréguliers. Pas d’autres troubles saillants à signaler.
Le malade succombe, deux mois et demi après le début de la maladie, à une pneumonie latente.
L’examen nécroscopique, pratiqué par Duménil et G. Pouchet, révéla l’existence d’altérations incontestables et très prononcées des nerfs. Il s’agit là vraisemblablement d’une névrite périphérique. Toutefois le diagnostic n’est pas à l’abri de toute critique. Comme le fait remarquer Duménil lui-même, les nerfs n’ont pas été examinés de la périphérie jusqu’aux centres. Les racines spinales et la moelle ont paru, il est vrai, saines à l’œil nu, mais elles n’ont pas été soumises à l’examen histologique.
L’auteur fait remarquer que cette observation ressemble à celles que Duchenne de Boulogne a rangées dans le cadre de la paralysie générale spinale.
Le second travail de Duménil, intitulé : Contribution pour servir à l'histoire des paralysies périphériques et spécialement de la névrite, parut en 1866.
« L’étude des altérations spontanées et primitives du système nerveux périphérique, la détermination du processus pathologique qui préside au développement de ces altérations, sont encore à l’état d’enfance. Cependant, ce que j’ai observé me donne la conviction intime que bien des paralysies de cause obscure ont leur point de départ dans de véritables névrites spontanées. Si ce sujet a été si longtemps négligé, c’est que la préoccupation de l’existence d’une affection des centres, toutes les fois qu’on observe un trouble de la sensibilité ou de la motilité, quelquefois un peu trop de précipitation à fonder des entités morbides uniquement sur la symptomatologie, ont détourné l’attention des maladies du système nerveux périphérique. »
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Ce passage, que j’extrais du mémoire de Duménil, est de nature à montrer la clairvoyance dont cet auteur a fait preuve dans l’étude de ce sujet.
Parmi les observations qui sont rapportées dans ce travail il en est quelquesunes qui, selon toute vraisemblance, se rattachent, comme le suppose Duménil, à la névrite périphérique.
Dans l’observation II il s’agit d’un homme âgé de soixante-quatre ans, dont voici brièvement l’histoire. L’affection débute par une courbature suivie d’un engourdissement dans les pieds et les mains qui s’accentue rapidement; quelques mois après le début de la maladie, les muscles des mains et des avant-bras, des pieds et des jambes sont paralysés; les pieds se trouvent étendus sur les jambes et le malade est dans l’impossibilité de les soulever; la contractilité faradique de ces muscles et l’excitabilité faradique de leurs nerfs est affaiblie ou abolie; on observe dans certaines régions de l’anesthésie cutanée; le malade accuse dans les pieds et la partie inférieure des jambes des douleurs qui s’exaspèrent par accès ; les articulations phalangiennes sont gonflées ; les doigts ont un aspect fusiforme, ils sont lisses et luisants. Ces troubles, après avoir augmenté pendant quelques méis, s’arrêtent dans leur évolution, puis s’atténuent progressivement, si bien que le malade quitte l’hôpital environ un an après y être entré, dans un état d’amélioration très marqué.
On n’hésiterait pas actuellement à porter, en présence d’un cas de ce genre, le même diagnostic que Duménil. Toutefois, à cette époque, en l’absence d’autopsie, un pareil diagnostic n’était peut-être pas suffisamment justifié.
L’observation I est la seule où l’exâmen nécroscopique ait été pratiqué. L’auteur la considère comme décisive pour la thèse qu’il soutient. Dans ce cas l’autopsie a révélé, à côté de lésions des nerfs, des altérations des racines et de la moelle. Duménil, en s’appuyant sur l’histoire clinique du malade et sur les caractères des lésions, arrive à cette conclusion que les altérations de la moelle se sont développées après celles des nerfs et il soutient qu’il s’agit là d’une névrite ascendante.
L’opinion de Duménil peut être discutée, car les arguments qu’il invoque ne nous paraissent pas absolument péremptoires. Nous nous contenterons, pour le moment, de signaler ce fait, sur lequel nous aurons à revenir dans la suite (pages 705 et 788).
Quoi qu’il en soit, il n’est que juste de reconnaître l’importance capitale des travaux de Duménil sur le sujet qui nous occupe. On n’y prêta pas, cependant, l’attention dont ils étaient dignes ; ils passèrent presque inaperçus et ce n’est que bien plus tard que la névrite périphérique, dite spontanée, obtint droit de cité en pathologie.
En 1876, Eichhorst publia, sous le titre de : Névrite progressive aiguë, une observation qui, suivant l’auteur, pouvait être classée, au point de vue clinique, dans le cadre de la maladie de Landry. A l’autopsie, on trouva des lésions des nerfs, tandis que la moelle était normale.
En 1879, Eisenlohr publia l’observation d’un malade atteint de tuberculose pulmonaire et qui fut pris de douleurs vives et d’amyotrophie à évolution rapide des membres inférieurs. L’examen nécroscopique montra que la moelle était saine et que les nerfs sciatiques ainsi que les muscles correspondants étaient dégénérés.
Cette même année parut un mémoire de Joffroy ayant pour titre : De la névrite parenchymateuse spontanée généralisée ou partielle.
Cet auteur distingue trois variétés de névrite parenchymateuse spontanée partielle qui sont :
1° La névrite parenchymateuse spontanée a frigore. « Consécutivement à l’action du froid, ou sous l’influence de la diathèse rhumatismale, on voit fréquemment se développer des névralgies présentant parfois les signes d’une névrite parenchymateuse. »
« L’exemple sans doute le plus frappant qu’il soit donné d’observer est la névralgie sciatique, qui doit à cette complication de s’accompagner si fréquemment d’une atrophie musculaire parfois très prononcée. »
2° La névrite parenchymateuse spontanée dans l’intoxication saturnine. Charcot et Gombault avaient déjà en 1873 constaté la dégénérescence des nerfs correspondant aux muscles atrophiés, sans qu’il y eût aucune lésion de la moelle. La névrite saturnine a fait depuis, comme on l’a vu précédemment, l’objet d’un travail fondamental de Gombault en 1880.
3° La névrite parenchymateuse dans le cours de maladies infectieuses. « Des atrophies frappant une partie plus ou moins grande du système musculaire se rencontrent parfois à la suite de la fièvre typhoïde, du typhus pétéchial, de la variole, de la diphtérie. » Voici le résumé d’une observation de ce genre, dont on doit la connaissance à Huchard et Joffroy : « Variole cohérente grave. Convalescence : douleurs violentes et atrophie musculaire du membre supérieur gauche. Mort par tuberculose. Autopsie : névrite parenchymateuse correspondant aux muscles atrophiés. »
Joffroy rapporte, dans le paragraphe qu’il consacre à l’étude de la névrite parenchymateuse spontanée généralisée , une observation remarquable, qui lui a été communiquée par Pierret et dont je donne ici le résumé.
« Tuberculose pulmonaire. Atrophie musculaire des membres inférieurs, puis des membres supérieurs. Autopsie : moelle et méninges spinales saines. Névrite parenchymateuse généralisée. »
Ce travail, comme on le voit, par les extraits que nous en avons faits, constitue une contribution importante à l’histoire des névrites périphériques.
Leyden, dans les années 1879 et 1880, publia sur ce sujet deux mémoires, le premier ayant pour titre -.Sur un cas de polynévrite-, le second intitulé : Sur la poliomyélite et la névrite, qui réalisèrent un progrès notable. Cet auteur s’efforça de tracer avec précision la symptomatologie de la névrite périphérique en se fondant principalement sur deux observations anatomo-cliniques recueillies avec rigueur.
Les deux malades en question avaient présenté le même tableau symptomatique. C’étaient des jeunes gens, chez lesquels se développa, au milieu de phénomènes fébriles, une paralysie des quatre membres. Cette paralysie prédominait aux extrémités et son intensité diminuait progressivement de la périphérie à la racine des membres; elle était surtout prononcée aux doigts et aux mains, aux orteils et aux pieds, tandis que les mouvements de l’épaule et de la hanche étaient à peu près normaux. Les muscles paralysés s’atrophièrent et à l’exploration électrique on constata la réaction de dégénérescence. Les malades étaient tourmentés par des douleurs lancinantes occupant surtout
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l’extrémité des membres ; la peau était hyperesthésiée et la compression des masses musculaires était très douloureuse. Il n’existait aucun des signes qu’on observe d’habitude dans les affections spinales; pas de troubles vésico-rectaux, pas d’escarre, pas de troubles oculaires.
L’évolution de l’affection fut assez rapide. Dans l’un de ces deux cas les phénomènes nerveux ne tardèrent pas à rétrograder et à disparaître en grande partie, mais le malade succomba à une lésion rénale. Le second malade fut emporté par un typhus intercurrent.
L’examen nécroscopique fit découvrir des altérations des nerfs des plus caractérisées, tandis que la moelle ne présentait aucune lésion.
Ces deux cas sont analogues à celui que Duménil a publié en 1864 et dont il a été question plus haut, mais l’examen histologique de la moelle, qui faisait défaut dans l’observation du médecin de Rouen et que Leyden a pratiqué, au contraire, avec soin, donne aux observations de ce dernier une plus grande valeur
Leyden émit cette idée que la plupart des cas de paralysie aiguë ou subaiguë de l’adulte appartiennent à la névrite périphérique. Son opinion, du reste, n est pas exclusive. Il admet que des lésions de la substance grise de la moelle peuvent s’associer à des altérations de la périphérie des nerfs. Il pense, avec Strümpell et d’autres auteurs, qu’il n’y a pas de frontière infranchissable entre les affections de la moelle et celles des nerfs, et il ne lui semble pas qu’il y ait lieu d’établir une opposition absolue entre les lésions de ces deux parties du système nerveux.
A partir de l’année 1879 la névrite périphérique prend définitivement rang en nosographie et les travaux sur ce sujet se multiplient. Il nous est impossible et il serait sans intérêt de mentionner ici les noms des nombreux auteurs qui se sont livrés à des recherches dans ce domaine de la pathologie. Ils seront cités dans la suite de cet article, ou à l’index bibliographique qui y sera annexé. Il me paraît juste toutefois de citer encore le nom de Dejerine, qui a publié sur les névrites périphériques et notamment sur les névrites du tabes d’intéressants travaux.