‹ Traité de médecine (volume 4)Chapitre 115 sur 168 · RÔLE DU MÉDECIN AUPRÈS DU PHTISIQUE · texte numérisé non relu

RÔLE DU MÉDECIN AUPRÈS DU PHTISIQUE

est atteint d’un mal dont la réputation d’incurabilité est malheureusement assez méritée. Aujourd'hui, les conditions ont changé; il est établi que le meilleur traitement de la phtisie consiste dans un régime de vie particulier, régime qui doit être suivi rigoureusement et minutieusement. Pourra-t-on exiger d’un malade un changement radical de son mode d’existence sans lui laisser soupçonner la gravité de son état? Nous ne le pensons pas. Aussi, à moins de se trouver en présence d’un cas désespéré, à moins de conditions spéciales dont le médecin appréciera la valeur pour chaque cas particulier, nous considérons comme un devoir d’éclairer le malade sur sa situation. Nous avons hésité à nous imposer cette règle de conduite ; mais ce qui nous a convaincu de sa nécessité, c’est que les quelques phtisiques grandement améliorés ou guéris que nous connaissons savaient tous de quelle maladie ils étaient atteints. Certes, l’aveu est difficile à faire; mais le médecin trouvera le moyen d’en diminuer la tristesse, surtout en faisant luire aux yeux du malade l’espérance d’une guérison. D’ailleurs, il ne devra pas cacher la longueur et la difficulté de la cure et il insistera sur la nécessité d’une soumission absolue aux prescriptions médicales.

Une fois la cure commencée, celui qui la dirige doit intervenir constamment; il doit s’efforcer d’apprendre au malade les détails du traitement; il doit faire œuvre de « maître d’école ».

G. Daremberg pense même que le médecin doit expliquer au malade pour quelles raisons il lui ordonne un médicament ou une prescription hygiénique. « Lepatient, dit-il, n’exécute bien que ce qu’il comprend »; mais le comprend-il? One G. Daremberg se rappelle un peu les énormes sottises qu’ont dû lui dire les malades, même les plus éclairés, au sujet de ses prescriptions. Nous nous refusons, pour notre part, à dire au malade le pourquoi de telle ou telle prescription; nous nous efforçons seulement de préciser dans leur détail les règles auxquelles il doit obéir scrupuleusement et nous cherchons à lui apprendre à tousser et à cracher. Nous avons déjà indiqué les conseils qui concernent la toux. Pour l’expectoration, nous recommandons d’abord aux malades de ne jamais avaler leurs crachats, ce que les phtisiques font souvent sans en avoir conscience, comme nous nous en sommes assurés par le lavage de l’estomac ; les crachats déglutis aggravent la dyspepsie et sont la source ordinaire de la contamination de l’intestin. Nous leur recommandons ensuite de toujours cracher dans un crachoir renfermant une certaine quantité de liquide, de préférence de l’eau phéniquée, et à ce sujet nous ne craignons pas de leur indiquer le danger qu’ils font courir à leurs semblables en expectorant sur le sol ; si les médecins ne doivent pas donner d’explications quant à la thérapeutique, c’est pour eux une obligation étroite de répandre largement les notions prophylactiques bien établies.

§ 75. On doit défendre le mariage aux phtisiques, et l’on doit interdire complètement les rapports sexuels aux femmes tuberculeuses. Nous avons dit la gravité de la grossesse et de l’accouchement chez celles-ci ; de plus, le produit de la conception, si son développement n’est pas arrêté par la tuberculose, donne un individu en général débile et faiblement organisé pour le combat de la vie. Aux hommes phtisiques, il faut aussi défendre les rapports sexuels ou tout au moins les leur mesurer parcimonieusement.

^ 7 i. Les mêmes règles sont-elles applicables aux phtisiques guéris ou du moins paraissant tels? Ici, les avis sont très partagés. Les uns leur défendent le mariage et la procréation, soit parce qu’ils croient à l'hérédité directe de la phtisie, soit parce qu’ils pensent que la solidité de la guérison ne peut être prouvée par des arguments formels. D’autres sont moins sévères; ce sont ceux qui ne croient pas à l’hérédité directe de la graine tuberculeuse; G. Daremberg résume ainsi leur opinion : « Lorsque le tuberculeux ou la tuberculeuse sont bien guéris depuis cinq ou six ans, ils peuvent se marier, s’ils ont des ressources suffisantes pour ne pas être obligés de trop travailler afin de faire vivre leur famille. Une ancienne tuberculeuse guérie aura assez de fatigue, dans la grossesse, sans avoir besoin d’allaiter ; dans la surveillance du ménage et de l’élevage des enfants, sans avoir besoin de prendre part elle-même au ménage ou de porter les enfants. Un ancien tuberculeux devra avoir une femme qui ne le force pas à passer toutes ses soirées au bal, au théâtre, en parties fines ; il faut se coucher de bonne heure quand on a une tare. Les tuberculeux guéris et mariés doivent pouvoir mener la vie hygiénique, prudente et rationnelle qu’ils menaient avant leur mariage. » Quant aux enfants issus du mariage, il ne croit pas qu’ils naissent tuberculeux; mais il ajoute : « On ne devra pas oublier que les enfants nés d’anciens phtisiques sont délicats et qu’ils doivent avoir non seulement une bonne nourriture, mais qu’ils doivent vivre au grand air. »

§ 75. Prophylaxie de la tuberculose. — La fréquence et la gravité de la phtisie, l’inefficacité de la plupart des traitements, la longueur, la difficulté et l’incertitude de ceux qui réussissent le mieux, donnent une importance primordiale à la prophylaxie. C’est dans les mesures propres à empêcher la propagation de la luberculoseque la société trouvera le remède le plus sûr contre ce fléau.

Les règles prophylactiques se déduisent de l’étiologie ; or, en ce qui concerne les causes de la tuberculose, un certain nombre de proportions sont solidement étaldics ; il semblerait donc, au premier abord, (ju’il fût facile de se mettre à l’abri de leur inlluence bien connue. Et cependant, il suffit d’entrer un peu dans le détail de règles prophylactiques pour voir combien, relativement faciles à formuler, elles sont difficiles à réaliser. Le plus grand obstacle à cette réalisation est l’ignorance du public, et meme de quelques médecins; on sait que la tuberculose est contagieuse, mais le mode de la contagion, les conditions dans lesquelles elle est efficace, sont beaucoup moins connus. C’est donc un devoir de répandre ce que nous savons de positif à ce sujet.

L’étiologie nous a appris qu’il fallait deux facteurs pour créer un phtisique : U un microbe; 2“ un organisme préparé à le recevoir et à le laisser fructifier. On doit donc se préoccuper ; 1" d’opposer une barrière à la contagion; de combattre les intluences qui transforment un sujet réfractaire en sujet prédisposé.

g 70. Opposer une barrière à la contagion. — Le Congrès pour l’étude de la tuberculose de 1888 nomma une commission chargée de rédiger des Instructions au public pour qiiü sache et puisse se défendre contre la tuberculose. Ces instructions furent soumises à l’approbation de l’Académie de médecine en 1889; elles donnèrent lieu à quelques critiques; le rapporteur, Yillemin, les

PROPIIYLAXIK DE LA TÜBERCULOSE.

modifia un peu et, sous leur forme nouvelle, ces luslrucLious, que nous reproduisons ci-après, résument assez exactement ce qu’il est im[)oi taut de connaître (').

« I. — La tul)erculosc est, de toutes les maladies, celle qui fait le plus d<; victimes. Dans les grandes villes, elle compte pour 1/i à 1/7 dans la moiialité.

« Pour s’expli({uer l’élévalion de ce chiffre, il faut savoir (pie la phtisie pulmonaire n’est pas la seule manifestation de la tuberculose, comme on le croit à tort dans le public; en elïct, nombre de fironcbitcs, de jileurésies, de méningites, de péritonites, d’entérites, de lésions osseuses et articulaires, d'abcès froids, etc., sont des maladies de môme nature.

0 II. — La tuberculose est une maladie infectieuse, parasitaire, causée par un microbe; mais elle n’est transmissible à un individu par un sujet malade que dans des conditions spéciales, que nous allons déterminer.

« En dehors de la transmission héréditaire directe, le microbe de la tuberculose pénètre dans l’organisme par les voies aériennes avec l'air inspiré, par le canal digestif avec les aliments, par la peau et les minpienses à la suite d’écorchures, de piqûres, de plaies et d’ulcérations diverses.

« III. — La source contagieuse la plus fréquente et la i*lus redoutable réside dans les crachats des pbtisiipies. A [len près inoffeusifs tant qu’ils restent à l'état liquide, c’est surtout lorsqu'ils sont réduits en poussière (ju'ils deviennent dangereux. Ils revêtent promptement cette forme lorsqu’ils sont projetés sur le sol, les planchers, les carreaux, les murs ; lorsqu'ils souillent les vêtements, les couvertures, les objets de literie, les lapis, les rideaux, etc.; lorsipi'ils sont reçus dans des mouchoirs, des serviettes.

« C’est alors ({ue, desséclu's et pulvérulents, ils sont mis en mouvement par le balayage et l’époussetage, le battage et le brossage des étoffes, des meubles, des couvertures, des vêlements. Cette poussière, suspendue dans l'air, pénètre dans les voies respiratoires, se dépose sur les surfaces cutanées et muqueuses dépouillées de leur vernis épidermique, sur les objets usuels servant aux usages alimentaires, et devient ainsi un danger permanent pour les personnes qui séjournent dans ralmosphère ainsi souillée.

« Le [irincipc contagieux de la tuberculose se trouve aussi dans les déjections des phtisiques, soit qu'il provienne des lésions intestinales si communes dans cette affection, soit ([u'il vienne des crachats avalés par les malades. Très fré- (picmment ceux-ci sont atteints de diarrhée, souillent leurs draps de lit et leur linge, et créent ainsi une source d’infection contre laquelle il importe de s(' mettre en garde.

« En conséquence, il faut :

« 1“ Être bien convaincu de la nécessité de prendre les pins grandes précautions an sujet des matières de l’expectoration des phtisiques. Elles doivent toujours et partout être reinies dans des crachoirs contenant une certaine quantil('“ de liipiide et non des matières pulvérulentes, telles que du sable, du son et des

(') Insliuclions i'C(lig(''CS |>nr Villcinin au nom (ruiic commission composi'-o do MM. Vr.n- NECIL, G. SÉi:, Dü.i.viiuix-ltE.vu.METZ, CoiîNiL ct ViLLE.Mix. Arcid. (le tnéd., cf. 2'.t0, IXXi).

PHTISIE PULMONAIRE

cendres. Ceux-ci doivent être ensuite vidés chaque jour dans le feu et nettoyés à l’eau bouillante. .Jamais ils ne doivent être déversés sur les fumiers ni dans les cours et les jardins, où ils peuvent tuberculiser les volailles qui les mangent.

« L’usage des crachoirs ne doit pas se borner aux hôpitaux et aux habitations privées, mais il est indispensable de l'adopter pour tous les établissements publics (casernes, ateliers, gares de chemins de fer et autres lieux de réunion).

« 2° Ne point laisser sécher le linge maculé par les déjections des tuberculeux, mais le tremper et le faire séjourner (pielque temps dans l’eau bouillante avant de le livrer au blanchissage, ou l)ien le brûler.

« 5“ Eviter de coucher dans le lit d’un tuberculeux, et habiter sa chambre le moins possible, si de minutieuses précautions n’ont été prises contre les crachats et contre les souillures de son linge par ses déjections.

« 4“ Obtenir que les chambres d’hôtels, les maisons garnies, les chalets, les villas, etc., occupés par les phtisiques, dans les villes d’eau et les stations hivernales, soient meublés et tapissés de telle manière que la désinfection y soit facilement et complètement réalisée après le départ de chaque malade.

« Le public est le premier intéressé à préférer les habitations dans lesquelles de pareilles précautions hygiéniques sont observées.

« 5'^ Ne se servir des objets contaminés par les tuberculeux (linge, literie, vêtements, objets de toilette, tentures, meubles), qu’après désinfection préalable (étuve sous pression, ébullition, vapeurs soufrées, peinture à la chaux).

« IV. — Si les crachats des phtisiques ainsi que leurs excrétions alvines sont l’origine la plus commune des tuberculoses acquises, ils n’en sont pas la seule. Le parasite de la maladie peut se rencontrer dans le lait, la viande et le sang des animaux malades qui servent à l’alimentation de l’homme (bœuf, vache surtout, lapin, volaille).

« 1“ Le lait, dont la provenance esl le j)lus généralement inconnue, doit attirer spécialement l’attention des mères et des nourrices, en raison de l’aptitude des jeunes enfants à contracter la tuberculose. 11 meurt annuellement à Paris plus de 2 000 tuberculeux âgés de moins de deux ans.

« La mère tuberculeuse ne doit pas nourrir son enfant; elle doit le confier à une nourrice bien portante, vivant à la campagne, dans une maison non hantée par des phtisiques où, avec les meilleures conditions hygiéniques, les risques de contagion tuberculeuse sont beaucoup moindres que dans les villes.

« L’allaitement étant impossible, si on le remplace par l’allaitement artificiel avec du lait de vache, celui-ci doit toujours être bouilli.

« Le lait d’ànesse et de chèvre non l iouilli offre infiniment moins de danger.

« 2" La viande des animaux tuberculeux doit être prohibée. Le public a tout intérêt à s’assurer si l’inspection des viandes exigée par la loi est convenablement et rigoureusement exercée.

« 5^’ L’usage d’aller boire du sang dans les abattoirs est dangereux; il est, du reste, sans efficacité.

« V. — Tous les individus n’ont pas au même degré l’aptitude à contracter la tuberculose. Il y a des sujets particulièrement prédisposés et qui doivent

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