CHAPITRE
BRONCHOPNEUMONIE
On donne le nom de bronchopneumonie, pneumonie lobulaire, pneumonie catarrhale ù rinflammalion pulmonaire qui survient au cours diune inflammation aiguë ou chronique des bronches. Cette affection diffère de la pneumonie franche, lobaire, fibrineuse par son origine ordinairement secondaire, par ses symptômes locaux et généra'ux, par sa marche plus irrégulière, par scs lésions généralement disséminées dans les divers lobes du poumon et d' apparences bien
(‘) Netter, (Société médicale des hôpitaux, 8 mai 1891).
(-) Kühn. U. rudimentare und larvirte Dneumonicn. D. Archiv. fiir Klin. Medicin, 1887.
BRONCHOPNEU MON I E .
plus variées. L’examen microscopique, les recherches bactériologiques, ont encore fait connaître bie)i des points de dissemblance.
Cette distinction de la bronchopneumonie d’avec la pneumonie franche librineuse a en et a encore ses partisans et ses adversaires. Nous nous efforcerons au cours de ce chapitre d’en faire ressortir l’importance et la nécessité.
On conçoit que dans lontes les parlics de cette étude nous conservions toujours présentes à l'esprit les notions acquises au sujet de la pneumonie franche, qu'à chaque chapitre nous revenions sur l’opposition entre les deux maladies. C'est, croyons-nous, le meilleur moyen de les faire connaître l'une et l’autre.
HISTORIQUE
Les premiers auteurs qui aient séparé de la pneumonie franche l'affection ipii correspond à la l)ronchopneumonie sont Le Pois, Rivière, Sennert, puis Sydenham, Boerhaave et scs élèves. Ils donnent à ces cas le nom de peripneuinonia spuria, pituitosa, et surtout de nolha.
« Cette fausse péripnenmonie frappe surtout les vieillaixls, les obèses, les cachectiques, les catarrheux. Elle a son maximum de fréquence à la fin de l'hiver.
« D'abord par sa trompeuse douceur elle accable ceux qui y pensent le moins. En effet, commençant jiar une lassitude légère, delà faiblesse, l’anéantissement ])resquc total des mouvements de l’àme, l’essouftlement, l’oppression de poitrine, elle excite des mouvements si légers qu’à peine des indices de chaleur ou de fièvre avertissent du danger. Bientôt des horripilations vagues, de légers accès de fièvre, se manifestent et alors, l’essoufllement et la faiblesse augmentant tout à coup, la mort que rien n'annonçait ni dans les urines ni dans le fiouls emporte le malade. »
Morgagni insiste sur la symptomatologie assez varialde de ces fausses périfineumonies. Sa description se rapporte surtout à des formes épidémiques se rapprochant des bronchopneumonies grippales.
Les traités ilc Sauvages, de Cullen, de Borsièri, consacrent cette distinction de la pneumonie bâtarde d’avec la vraie pneumonie.
Il ne s’agit encore que de la bronchopneumonie ([ui complique le catarrhe aigu ou chronique. Sydenham consacre bien quelques lignes aux accidents pulmonaires ipii surviennent au cours de la rougeole, de la variole, mais sa description est bien sommaire et il n'a garde de remarquer le lien qui peut exister entre ces complications et la fausse péripueumonie. Stoll reproduit même un ajihorisme de Boerhaave dans lequel se trouve proclamée la rareté de la fausse [)érij>neumonie chez les enfants.
Huxham considère comme très légitime la séparation de la vraie péripneumonie et de la fausse péripneumoine. Les maladies ont des symptômes tout à fait différents à plusieurs égards, naissent de causes différentes et demandent un traitement différent. Huxham fait surtout ressortir les caractères du pouls (jiii, au lieu d’ètre dur et tendu, est fréquent, faible et petit. 11 insiste sur l’aspect
MALADIES AIGUËS DU POUMON
particulier du sang provenant de la saignée. Le caillot est communément mou, noirâtre, livide et n’est point couvert d’une pellicule épaisse et gluante comme dans la péripneumonie vraie. Il croit, comme Sydenham, que la saignée doit être employée avec précaution et ne doit jamais être renouvelée; Huxham, qui attache une si grande importance aux intluences météorologiques, a vu les fausses péripneumonies régner dans les temps humides, mous, épais et froids; tandis que la vraie pneumonie sévit surtout dans les temps froids et secs, par les vents de nord-est et lorsque le baromètre est dans sa plus grande élévation.
Laënnec ne consacre pas de chapitre spécial à la fausse péripneumonie. Sa description de la pneumonie se rapj)orte exclusivement à la pneumonie franche lobaire, (ju’il s’agisse des lésions constatées à l’autopsie, des signes physiques ou de la symptomatologie. C’est à l’article catarrhe suffocant et aussi à celui de l’oedème pulmonaire qu’il conviendrait de s’adresser pour retrouver dans son traité la maladie qui nous occupe. Sa tendance en tout cas paraît être de réserver le nom de pneumonie à la seule pneumonie franche lobaire et de rejeter la bronchopneumonie dans le groupe des iullammations bronchiques.
Andral montre que le terme de fausse péripneumonie, de pseudo-pneumonie, doit s’appliquer à plusieurs affections ; bronchite aiguë avec ou sans commencement d’inllammation pulmonaire, congestion du poumon dans les fièvres éruptives, pendant le cours ou à la fin de maladies chroniques, pneumonie bilieuse de Stoll. Au chapitre anatomo-pathologique il indique les caractères particuliers de la pneumonie partielle lobulaire.
Un grand nombre de travaux ayant la plupart pour point d’origine I hôpital des enfants de la nie de Sèvres, inspirés par les médecins de cet hôpital au premier rang desquels il faut placer Guersant, devaient bientôt mettre en lumière les dilTéreiices qui existent entre la pneumonie franche et la maladie que nous étudions sous le nom de bronchopneumonie. Dans ces travaux la distinction pressentie par les auteurs des siècles précédents s’affirme étayée par les précieux renseignements que peuvent fournir désormais la recherche des signes physicjues et l’anatomie pathologique. Il convient de citer ici Valleix, Léger (1825), Lanoix (1825), Burnet (1855), de la Berge (1854), Legendre et Bailly, Billiet et Barthez, Barrier, l’américain Gerhard, en Allemagne Jôrg, en Angleterre Gairdner. Dans l’espace de moins de vingt ans l’on apprend à connaître les lésions spéciales à la bronchopneumonie : les altérations des bronches essentielles pour Burnet, delà Berge, Fauvel, les noyau.x de pneumonie lobulaire, l'altération particulière à laquelle les uns donnent le nom d’état fœtal ou d’atélectasie, les autres celui de carnisation ou de splénisation, etc.
Quelques-uns de ces auteurs et tout particulièrement Billiet et Barthez, Barrier, Legendre et Bailly, et plus tard Ziemsen et Damaschino établissent que toutes les pneumonies de l’enfant ne sont pas des bronchopneumonies et que l’on peut trouver à cet âge une pneumonie franche lobaire ayant les mêmes caractères que chez l’adulte.
L’attention ainsi éveillée du côté des inflammations du poumon dans le jeune âge, on reconnaît bientôt l’existence de désordres analogues à d'autres âges de la vie. Lanoix en 1825 montre que la pneumonie des vieillards présente
BRONCIIOPNEUxMONlE.
(les caractères analogues à celle des enfants, et Ilourman et Decliambre décrivent avec soin en 1856 la bronchopneumonie des vieillards.
Léger et Lanoix avaient insisté sur la fréquence des pneumonies dans la rougeole et les maladies éruptives. Louis, Bazin, étudient le saltérations inllammatoires du poumon au cours de la fièvre typhoïde et de maladies générales, et Ton reconnaît encore leur analogie avec les altérations de la pneumonie infantile.
La grande épidémie de grippe de 1857 et des épidémies plus circonscrites permettent enfin d’étudier une autre modalité de la maladie qui nous occupe.
La distinction entre la pneumonie francbe et la bronchopneumonie était basée, comme l’on voit, sur l’anatomie pathologique macroscopique, l'étiologie et la symptomatologie. Les travaux ultérieurs de Ziemssen, Bartels, sont venus confirmer ces données. Les recherches microscopiques et microbiologiques ont à leur tour fourni matière à de nombreux travaux parmi lesquels il faut citer tout spécialement les thèses de Damaschino, Balzer et Joffroy, les leçons de MM. Cornil, Charcot, Cadet de Gussicourt, les mémoires de Weichselbaum, Prudden, Neumann, Mosny, etc.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
A. — VUE DENSEMELE
A l’autopsie d’un sujet mort de bronchopneumonie, et plus spécialement d’un enfant, on constate du côté des organes thoraciques un certain nombre d’altérations, au milieu desquelles il peut être d’abord difficile de se reconnaître.
Ces lésions sont d’habitude bilatérales, frappant à des degrés divers chacun des lobes des poumons, variant de formes, d’étendue suivant les cas, dilférentes à la surface ou dans les coupes. Dans le cas le plus habituel, voici ce que l’on observe :
L’ouverture de la poitrine n’amène pas l’affaissement général et régulier du poumon comme à l’état sain. Les régions antérieures, fort développées, ont une teinte normale, les bords sont plus épais et les languettes sont manifestement emphysémateuses. La partie postérieure des poumons, surtout aux Ijases et dans la gouttière costo-vertébrale, a un aspect absolument dilTércnt. Elle est d’un bleu foncé ou Inainàtre. Elle ne crépite pas sous la pression des doigts. Parfois les régions altérées ont une résistance assez grande et la plèvre semble distendue par suite de l’augmentation de volume du poumon sousjacent. Plus souvent encore cette distension pleurale manque et les régions malades, loin d’être augmentées, ont diminué de volume.
Un e.xamen plus attentif de la surface libre et des surfaces de section du parenchyme pulmonaire montre bien d’autres désordres : les lu’onches dilatées et remplies d’un exsudât purulent ou muco-purulent ; des îlots rouges, rouge
MALADIES AIGUËS DU POUMON
gris ou grisâtres répartis dans les zones antérieures et postérieures, îlots dont la surface de section est parfois granuleuse comme dans la pneumonie lobaire ; de petites collections purulentes siégeant à la surface ou en plein parenchyme.
Des petits fragments de poumons séparés de ces divers points, les uns enfoncent immédiatement au fond de l’eau, les autres surnagent, d’autres enfin restent à moitié échoués, ce qui dénote un sérieux changement de densité.
L’insufflation d’air par les grosses bronches détermine des modifications imporlanl.es dans certaines de ces parties qui reprennent des dimensions normales, d’antres demeurant altérées.
Nous sommes loin d’avoir épuisé l’énumération de ces désordres et nous en avons cependant l:)icn assez dit pour montrer quelle dilTérence notable sépare la hronchopneumonie de la pneumonie lobaire franche.
Il nous faut maintenant, mettre de l’ordre dans cette description anatomique, indiquer les lésions essentielles spécifiques, les lésions contingentes. Nous nous conformerons pour cela à l’enseignement de M. le professeur Charcot, dont les savantes leçons en 1877 ont éclairé d’une façon si heureuse l’anatomie pathologique de la bronchopneumonie.