‹ Traité de médecine (volume 5)Chapitre 47 sur 109 · PRURIT · texte numérisé non relu

PRURIT

d'auto-intoxications. L'ictère, ou mieux le passage dans le sang des matériaux de la bile, car on peut voir le prurit précéder la coloration ictérique des téguments, s'en accompagne fréquemment, quelle que soit la cause qui le détermine, mais surtout dans les cas d'oblitérations des voies biliaires. Les affections rénales peuvent également y donner lieu, dès qu'il y a insuffisance de la dépuration urinaire, soit lorsque cette insuffisance est assez accusée pour provoquer les grandes manifestations de l'urémie classique, soit même, ainsi que le professeur Dieulafoy l'a montré, à une période précoce et dès la période préalbuminurique du mal de Bright interstitiel ; cette auto-intoxication d'origine rénale est sans doute la cause de nombre de prurits de nature indéterminée, ou survenant chez des sujets uricémiques ou encore dans la vieillesse (prurit dit sénile). Le diabète, ou plus exactement la glycémie, est fréquemment accompagné de prurit : celui-ci peut être généralisé, ou presque généralisé, ou occuper des portions plus ou moins étendues des membres ; il se localise fréquemment aux organes génitaux de l'homme et surtout de la femme, de sorte que le prurit vulvaire survenant sans lésion utérine ou vaginale doit faire songer au diabète.

Duhring a fait connaître sous le nom de prurit d'hiver une forme de prurit individualisée par la réapparition chaque année aux premiers froids, en automne ou au commencement de l'hiver, d'accès de démangeaisons survenant surtout le soir au moment du coucher et le matin au réveil ; le prurit, d'intensité variable, occupe le plus souvent les membres et en particulier les divers segments des membres inférieurs, d'une manière symétrique. Le froid de la saison d'hiver n'intervient qu'à titre de cause occasionnelle, peut-être même seulement en obligeant à porter des vêtements chauds et rudes (E. Besnier), mais la cause réelle est une prédisposition individuelle qui paraît tenir à l'arthritisme.

Traitement. — Les éléments nerveux et toxiques du prurit indiquent l'emploi d'une part des sédatifs, d'autre part des substances qui entravent la formation des produits toxiques, ou qui en facilitent l'élimination : il y a là les éléments d'une médication véritablement pathogénique «jui peut rendre de grands services, mais qu'il suffit d'indiquer ici.

Quant aux moyens locaux ou externes, ils consistent dans l'emploi de lotions ou de pommades à base de calmants ou d'acides organiques doués de propriétés antiprurigineuses, comme l'acide acétique, l'acide phénique, l'acide cyanhydrique ; les préparations de chloral, de menthe, de menthol sont aussi des plus efficaces. L'occlusion au moyen des emplâtres additionnés ou non de substances antiprurigineuses donne souvent de bons résultats, dans les cas graves et invétérés.

Bibliographie :

B. BouRsiAC, Des démangeaisons apparaissant sans lésions cutanées; des démangeaisons d'origine nerveuse en particulier. Thèse de Doctoral, Bordeaux, 1889-1891. — Feinberg, Zwei Faite von idiopatischen Pruritus universalis sub partu ; Cenlralbl. f. Gijnâlxol, 18'J0, p. 105. — DuBREuiLU, Du prurigo hivernal; Journ. de méd. de Bordeaux, 8 et 15 février 1891. (Bibliographie étendue.) — Barjon, Prurit et Prurigo. Thèse de Doctorat, Paris, 1890-1891.

PRURIGO

Sous le nom de prurigo, on désignait avec Willan un groupe d'affections ayant pour caractères communs l'existence de démangeaisons plus ou moins violentes. Dans la terminologie actuelle, on donne le nom de prurit à celles de ces affections dans lesquelles la sensation prurigineuse existe seule et on conserve la dénomination de prurigo à celles qui s'accompagnent de papules de nombre et de volume variables. Ainsi compris, le prurigo ne renferme plus guère que le prurigo pédiculaire dont la description a été donnée au chapitre de la phthiriase, et une affection à laquelle Hebra et Kaposi réservent exclusivement le nom de prurigo et que E. Besnier a proposé d'appeler priiriyo de Hebra. Il ne sera question dans ce chapitre que de cette seule affection.

PRURIGO DE HEBRA

Définition. — Le prurigo de Hebra est une affection spéciale, débutant ordinairement dans les premières années de la vie, persistant pendant presque toute l'existence avec des périodes d'exacerbation, caractérisée par vni prurit violent et des lésions cutanées multiformes parmi lesquelles prédominent des saillies miliaires d'apparence papuleuse.

Nettement individualisée par Hebra, cette affection est encore actuellement considérée par quelques auteurs comme appartenant au groupe des lichens. E. Vidal lui donne le nom de lichen polymorphe ferox.

Description. — Pendant ses périodes d'activité et dans les cas intenses, le prurigo de Hebra est constitué par des placards plus ou moins étendus, généralement symétriques, présentant une certaine ressemblance avec ceux de l'eczéma. A leur niveau, on distingue des éléments d'aspects divers, résultant tous, comme le démontre un examen attentif, des transformations subies par des éléments d'apparence papuleuse; la plupart sont excoriés à leur sommet recouvert par une croùtelle sanguine noirâtre ; quelques-uns deviennent l'origine d'une pustule dont la séci'étion variable donne l'apiïarence de l'eczéma; en outre, des traînées linéaires recouvertes de croùtelles résultent des grattages incessants. Sur le bord des placards et à leur périphérie, les éléments initiaux sont plus apparents, se présentent sous l'aspect de petits points blancs ou rouges, peu saillants, perceptibles au toucher plutôt qu'à la vue, durs, du volume d'un grain de mil à celui d'une tête d'épingle.

Lorsque les lésions sont moins intenses, les éléments à divers stades de leur évolution sont disséminés, en nombre variable, sans former de placards.

Quelles que soient d'ailleurs la disposition des éléments et leur confluence, la peau sur laquelle ils reposent offre des lésions plus ou moins intenses, résultat des poussées antérieures dont elle a été le siège. Elle est épaissie, indurée, se plisse difficilement; ses sillons sont plus accusés qu'à l'état nor-

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mal ; sa surface est rugueuse et donne à la main une sensation de rudesse ; enfin, la friction en détache une légère desquamation farineuse ; on y voit de nombreuses cicatricules blanchâtres, souvent entourées d'une zone de pigmentation plus ou moins accusée qui, dans les cas d'ancienne date, forme de larges surfaces brunâtres ; en outre, les poils follets ont entièrement disparu. D'une façon générale, les lésions sont disséminées sur tout le corps ; néanmoins elles présentent certains sièges de prédilection qui, sans leur être aussi exclusifs que le pensent Hebra et Kaposi, n'en sont pas moins très caractéristiques. Aux membres, elles occupent principalement le côté de l'extension, et elles prédominent sur la partie antérieure des cuisses, des genoux et surtout des jambes, se prolongeant à un moindre degré sur le dos des pieds, mais respectent relativement la face postérieure des cuisses et presque toujours les creux poplités; aux membres supérieurs, la partie postéro-externe de lavant-bras est la plus atteinte, tandis que les mains et les doigts sont presque toujours respectés. A la face, les joues et le front sont ordinairement atteints, mais presque toujours à un degré modéré.

Pour peu que les lésions aient acquis une certaine intensité et présenté quelque durée, les ganglions lymphatiques correspondant se tuméfient, forment des masses parfois volumineuses, véritables bubons du prurigo, visibles à distance, qui ont pour siège de prédilection les régions inguinales et axillaires; il est remarquable que ces adénopathies, malgré le nombre des portes d'entrée que le grattage offre aux micro-organismes de tous ordres, restent à l'état d'induration sans tendance à la suppuration.

Il est peu d'affections où le prurit puisse atteindre un aussi haut degré d'intensité et continuité que dans le prurigo de Hebra : le nombre des excoriations de grattage que l'on rencontre à la surface des régions malades en est la preuve, ainsi que la férocité avec laquelle se grattent, lorsqu'on les fait déshabiller, les sujets qui en sont atteints. Cependant, dans nombre de cas, l'affection présente une gravité et une étendue moindres, et le prurit n'atteint pas une pareille intensité.

Marche. — Le prurigo de Hebra débute ordinairement dans l'enfance, le plus souvent même dans la première enfance ; il peut cependant ne se manifester que plus tard, dans la jeunesse.

Les premières atteintes n'offrent pas l'aspect caractéristique des poussées ultérieures et se masquent sous les dehors de l'urticaire: aussi des poussées de papules ortiées survenant chez un enfant de moins de 5 ans, sans l'intervention d'un parasite ou d'un écart de régime, et surtout lorsqu'elles se répètent, doivent-elles imposer des craintes sérieuses au point de vue de l'apparition ultérieure du prurigo de Hebra.

Une fois constituée, c'est-à-dire vers l'âge de !2 ou 5 ans le plus ordinairement, la maladie présente une marche spéciale: des périodes d'accalmie, dans lesquelles les lésions d'irritation chronique des téguments persistent seules avec quelques sensations peu marquées de prurit, sont entrecoupées par des poussées éruptives et prurigineuses plus ou moins intenses. C'est surtout en hiver et au printemps que se produisent ces exacerbations, tandis que la chaleur de l'été les calme plutôt.

Lorsque les premières pouss('es n'ont eu qu'une intensité modérée, la maladie conserve toujours <les caractères de bénig-nitc' relative, tandis que les cas initialement sévères restent tels pendant toute leur durée.

Pronostic. — Pour Ilebra et Kaposi, l'afTeclion est essentiellement incurable et persiste pendant toute l'existence. E. Besnier, par contre, a vu des sujets qui, à l'Age adulte, cessaient d'être tourmentés par les poussées du prurigo de Ilebra dont ils avaient été atteints dans leur jeune âge.

Il n'en est pas moins vrai que, par ses retours périodiques, le prurigo de Ilebra constitue une maladie sérieuse, qui influe grandement sur la santé générale et sur le moral des sujets. Dans les formes graves, il n'est pas rare que les malades restent petits, comme atrophiés, pendant toute leur existence; mais on peut se demander si cet état d'infantilisme n'est pas le résultat des causes de dégénérescence qui tiennent la maladie sous leur dépendance.

Étiologie. — Les sujets atteints de prurigo de Ilebra sont souvent des enfants mal nourris, mal soignés, faibles; mais parfois aussi des enfants élevés dans les meilleures conditions possibles et l'alimentation défectueuse invoquée par Kaposi et surtout par Comby n'est pas suffisante pour expliquer à elle seule le développement de cette affection.

Il faut en rechercher la cause dans un trouble de nutrition, sorte de dégénérescence d'origine héréditaire comme le prouve parfois le développement simultané de plusieurs cas dans une même famille.

Les parents desmaladesoffrent d'ailleurs souvent des tares constitutionnelles diverses; beaucoup sont atteints de dermatoses variées.

Les malades eux-mêmes sont assez souvent atteints d'affections diverses relevant de causes à la fois dyscrasiques et névropathiques, telles que l'asthme.

Diagnostic. — La longue durée et les recrudescences presque régulières de la maladie en facilitent singulièrement le diagnostic et ne permettent pas de la confondre, chez l'adulte, avec l'eczéma et avec les diverses affections prurigineuses, parasitaires ou non. Chez l'enfant, l'embarras peut être plus grand, surtout lors des premières poussées.

Le siège des lésions du côté de l'extension des membres, l'absence de larges pustules et de sillons, l'intégrité des régions où siègent de préférence les lésions acariennes, la non-contagiosité de la maladie, permettent d'éliminer la gale.

Mais la confusion est possible, du moins passagèrement, avec les dermatoses prurigineuses si fréquentes dans l'enfance qui accompagnent l'éruption des dents [strophuhis) : les circonstances de leur développement, leur reproduction dans les mêmes circonstances, leur caractère passager et la dissémination plus grande de leurs éléments en feront reconnaître la nature plus sûrement peutêtre que leurs caractères objectifs, bien qu'elles revêtent plutôt l'aspect de vésicules que celui de papules qui est celui des éléments du prurigo de Ilebra.

Anatomie pathologique. — Les lésions histologiques du prurigo de Hebra ne répondent, comme l'ont fait voir les recherches de Leloir et Tavernier, Taylor et van Gieson, ;\ la définition d'aucun autre élément dermatologique : ce sont des lésions spéciales constituées [par le développement, dans

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l'intérieur du corps muqueux de Malpig-hi, de cavités kystiques renfermant un liquide clair; elles seraient, d'après Taylor et van Gieson, la conséquence d'une dégénérescence des cellules épidermiques consécutive elle-même à une inflammation chronique du derme et montrent bien que l'affection ne doit pas être rangée dans le groupe lichen.

On n'a aucune donnée sur les causes anatomo-physiologiques du prurit; on n'a jusqu'à présent pas rencontré d'altération des nerfs périphériques.

Traitement. — La lésion locale du prurigo de Hebra et le prurit qui Tac compagne cèdent assez facilement sous l'influence de traitements locaux divers. Les applications de corps gras, en première ligne l'huile de foie de morue simple ou additionnée de menthol, sous la forme d'emplâtres ou d'onctions, répétées chaque nuit et alternant avec l'enveloppement des surfaces malades au moyen de toile de caoutchouc, viennent rapidement à bout des poussées les plus intenses. Mais ce n'est là qu'un palliatif donnant des résultats passagers et n'empêchant pas les récidives.

Le traitement interne, tonique et reconstituant (et ici encore en première ligne l'huile de foie de morue, puis les amers, l'arsenic), est presque toujours indiqué par l'état constitutionnel des sujets atteints de prurigo de Hebra.

Bibliographie :

Kaposi, Pathologie et traitement des maladies de la peau, traduct. par E. Besnier et A. Doyon, 2<^ édit., t. I, p. 719. — E. Vidal, Du lichen; Annales de Dermat., 1886, p. 155. — Leloir et Tavernier, Note sur l'anatomie pathologique, etc.; Aiinates de Dermat., 1889, p. 613. — Taylor and van Gieson, Observations on prurigo, clinical and pathological; Nevj-York med. Journ., 3 janv.1891, p. 1. — Tenneson, Note sur le traitement du prurigo de Hebra; Bull. Soc. franc, de Dermat., 1891, p. 215.

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