‹ Traité de médecine (volume 5)Chapitre 96 sur 109 · EMPOISONNEMENT PAR LES GAZ TOXIQUES — OXYDE DE CARBONE · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT PAR LES GAZ TOXIQUES — OXYDE DE CARBONE

Un certain nombre de gaz tels que l'oxyde de carbone, le bioxyde d'azote, l'hydrogène sulfuré, etc., etc., sont toxiques quand ils sont respires purs ou mélangés à l'air, même en faible proportion. Les empoisonnements par les gaz sont très rares; seul l'empoisonnement par loxyde de carbone est d'une assez grande fréquence. Il peut être considéré comme le type des intoxications par les gaz toxiques.

Oxyde de carbone. — L'oxygène de carbone est un poison violent qui, mélangé à l'air dans de très faibles proportions, amène rapidement la mort. D'après Eulenberg et Pakiowsky, 1/2 à 1 pour 100 d'oxyde de carbone mélangé à l'air suffit pour causer la mort. Sans être dangereuse, l'inhalation du gaz oxyde de carbone peut déterminer des accidents sérieux dans des circonstances nombreuses, car il suffit de -^^^ d'oxyde de carbone dans l'air pour qu'il y ait absorption parle sang (Gréhant). A j^ l'absorption par le sang est telle qu'il y a dans ce liquide parties égales d'oxyde de carbone et d'oxygène. L'absorption est singulièrement facilitée par les caractères physiques de l'oxyde de carbone, gaz qui n'a ni couleur, ni odeur avertissant de sa présence dans l'atmosphère respirée.

L'action physiologique de l'oxyde de carbone est bien connue ; elle est facile à mettre en évidence par l'étude des propriétés spectroscopiques du sang des personnes intoxiquées par le gaz. On démontre ainsi que l'oxyde de carbone se fixe sur l'hémoglobine du sang, dont il chasse l'oxygène, pour former un composé oxycarboné, plus fixe que l'oxyhémoglobine. L'oxygène apporté par la respiration n'a plus dans ces conditions aucune action sur les globules rouges, qui deviennent impropres à l'hématose. L'oxyde de carbone est un vrai poison du sang.

Causes de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. — L'em-

poisonncment criminel par l'oxyde de carbone est extrêmement rare. Il peut arriver cependant que des poursuites judiciaires soient exercées dans les circonstances suivantes : plusieurs personnes ont formé le projet de s'asphyxier en commun par l'oxyde de carbone; si quelques-unes seulement succombent à l'action toxique du gaz, les survivantes peuvent tomber sous le coup d'une action judiciaire. Le plus souvent, ce sont des parents qui veulent s'asphyxier avec leurs enfants. Les enfants succombent rapidement et les parents survivent.

L'empoisonnement par l'oxyde de carbone est presque toujours un empoisonnement par suicide ou par accident.

L'empoisonnement-suicide par l'oxyde de carbone est le plus fréquent de tous en France. Il comprend 8î2 pour 100 de la totalité des empoisonnements de ce genre. D'après Ouctclet, de 1855 à 1844, il y a eu, en France, 1886 suicides par l'oxyde de carbone. D'après Hugounenq, la moyenne annuelle de ce genre de suicide augmente chaque année. De 180 (dans les années 1856 à 1840) elle est arrivée à Ado dans les années 1876 à 1880. A Berlin, ce genre de suicide est beaucoup moins fréquent; on n'en compte guère que 55 sur 100 empoisonnements-suicides. En Autriche-Hongrie, il est presque inconnu (Hoffmann).

L'empoisonnement accidentel par l'oxyde de carbone peut se produire dans des conditions très différentes. Le plus souvent, il est dû à des conditions défectueuses dans le chauffage des appartements. On connaît assez le danger des foyers et des braseros brûlant au milieu d'une pièce dans laquelle l'air ne se renouvelle pas facilement. Les dangers inhérents à l'usage des poêles fixes ou mobiles sont moins connus. Ils sont nombreux : la fermeture des tuyaux d'un poêle, dans le but de conserver la chaleur, peut avoir pour effet, tout d'abord, d'augmenter la quantité d'oxyde de carbone produite au niveau du foyer (le tirage devenant moins fort) et, ensuite, d'amener le reflux des gaz de la combustion dans la pièce où se trouve placé le poêle. Un certain nombre d'intoxications oxycarbonées ont été réalisées dans ces conditions. Dans d'autres cas, l'oxyde de carbone ne vient plus d'un poêle se trouvant dans la pièce où s'est produit l'empoisonnement; il vient d'une pièce voisine, filtrant d'une cheminée non étanche à travers les interstices des cloisons ou descendant par l'ouverture d'une cheminée ou d'un poêle, si les tuyaux de cheminée dune maison sont communs à plusieurs étages.

Quand des tuyaux de cheminée se trouvent près d'une fenêtre ouverte, les gaz qui en sortent peuvent encore être chassés par le vent dans la pièce voisine et s'y trouver emprisonnés après la fermeture de la fenêtre.

Une autre cause d'intoxication par l'oxyde' de carbone réside dans la combustion lente des vieilles poutres. Ces poutres s'enflammant au contact d'une cheminée, brûlent lentement, et les produits de leur combustion se répandent à travers les interstices du plancher ou du plafond dans l'intérieur des pièces. Les poêles mobiles, dont l'usage se répand de plus en plus en raison de leur prix peu élevé et de la facilité d'entretien de la combustion, sont une cause permanente de dangers sur lesquels une rècente discussion de l'Académie de médecine a attiré l'attention du public. Ces poêles sont particulièrement dangereux en raison de la faiblesse de leur tirage, qui facilite la formation de l'oxyde de carbone. Ils sont encore dangereux par leur mobilité, qui permet aux gaz de se répandre dans les appartements lorsque les poêles sont changés de place.

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L'empoisonnement accidentel par l'oxyde de carbone pent encore s'observer chez les ouvriers qui travaillent dans des usines où l'oxyde de carbone se forme en grande abondance (hauts fourneaux, fours à coke, fours à plâtre et à tuiles, fonderies où l'on réduit les oxydes métalliques par le charbon). Dans les mines, les explosions de grisou développent une quantité considérable d'oxyde de carbone ; la plupart des morts amenées par le grisou peuvent être mises sur le compte de l'action toxique de ce gaz. Dans les incendies, l'oxyde de carbone joue de même un rôle très important. Dans le récent incendie de rOpéra-Comique, un grand nombre des victimes présentaient les signes évidents de l'intoxication par l'oxyde de carbone (Brouardel).

Parmi les causes accidentelles de l'intoxication par l'oxyde de carbone, on a observé, dans ces dernières années, des faits de personnes empoisonnées dans des voitures publiques, chauffées à l'aide de briquettes dégageant une grande quantité d'oxyde de carbone.

Pour que l'empoisonnement ait lieu, il n'est pas nécessaire que le dégagement du gaz ait lieu dans un endroit clos; il peut se faire en plein air; c'est ainsi que, tous les ans, on apporte à la Morgue de Paris un certain nombre d'individus intoxiqués par 1 oxyde de carbone, après s'être endormis au-dessus de fours à chaux dégageant une certaine quantité d'oxyde de carbone par les fissures du sol.

Dans ces dilTérentes formes d'intoxication, le gaz oxyde de carbone est rarement à l'état de pureté. Presque toujours il est mélangé à la fumée ou à la vapeur de charbon, dont il constitue l'élément toxique. Un autre gaz lui doit aussi sa toxicité : c'est le gaz d'éclairage, qui en renferme 6 pour 100. Mélangé à ce gaz, l'oxyde de carbone ne détermine que de rares accidents, car l'odeur pénétrante du gaz d'éclairage annonce rapidement sa présence et fait rechercher l'origine de la fuite. Le gaz d'éclairage peut cependant devenir très dangereux quand il a filtré à travers le sol à la suite de la rupture d'une conduite; il perd, alors, son odeur et rien ne signale plus sa présence (Vibert).

Symptômes de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. —

Les signes du début de l'empoisonnement sont presque toujours peu marqués. Ils peuvent passer complètement inaperçus, lorsque l'empoisonnement a lieu pendant le sommeil. Les sujets surpris de cette manière ne se réveillent pas; ils passent du sommeil dans le coma et la mort arrive sans que le réveil ait eu lieu.

Lorsque les sujets sont surpris à l'état de veille, les débuts de l'empoisonnement sont encore très insidieux. Les signes morbides ne se manifestent que quand le danger est déjà grand. Ils consistent tout d'abord en maux de tête, en vertiges et en obscurcissement de la vue. Les malades accusent des battements dans la tête et dans les tempes. Quelquefois, des vomissements marquent le début de l'intoxication.

Peu après, les mouvements deviennent difficiles. Les jambes sont faibles et vacillantes. La marche est rapidement impossible. La faiblesse des jambes et la difficulté des mouvements, qui surviennent de bonne heure, ont des conséquences graves; elles empêchent les malheureux, victimes de l'oxyde de carbone, qui ont la sensation d'une asphyxie prochaine, de se précipiter vers les fenêtres et de les ouvrir pour respirer de l'air pur.

Très rapidement (au bout de (juclques minutes) il survient de l'oppression Les battements du cœur sont tumultueux et d'une rapidité extrême. La circulation périphérique se ralentit; des plaques cyaniques se montrent aux extrémités. La respiration devient stertoreuse.

Le coma arrive insensiblement et dans un temps très court. La mort est sa terminaison la plus ordinaire. Parfois la terminaison fatale est précédée d'une période de convulsions violentes.

Tels sont les phénomènes qui se })roduisent lorsque l'intoxication suit son cours ordinaire. Lorsqu'on peut intervenir avant que la mort ait eu lieu, plusieurs cas peuvent se produire. Si l'intoxication a été légère, le malade sort assez rapidement du coma. Les premières aspirations d'air pur le rappellent à la vie, et il revient rapidement à lui. Il se plaint alors d'un grand malaise général et pendant plusieurs jours il accuse des douleurs intenses dans différentes parties du corps. Il persiste assez souvent une céphalalgie opiniâtre et une faiblesse extrême qui ne disparaissent que graduellement.

Si l'intoxication a été grave et si le sang a reçu une grande quantité d'oxyde de carbone, le retour à la vie est impossible. Les malades ne peuvent être retirés du coma dans lequel ils sont plongés. Dans ces cas, la mort est fatale et arrive plus ou moins vite, suivant la gravité de l'intoxication et la rapidité avec laquelle on a tenté d'y porter remède.

Enfin, dans un troisième ordre de faits, le malade sort du coma. Il revient à la vie, mais la convalescence est longue. On peut voir survenir, avant la complète guérison, quelques complications nerveuses. C'est ainsi qu'au sortir du coma de la période aiguë de l'empoisonnement il peut y avoir des troubles de l'intelligence isolés ou associés à des paralysies motrices ou sensitives. Hoffmann a observé, après, un empoisonnement parle gaz d'éclairage, un cas de démence avec de la perte de sensibilité de la peau et de la parésie qui durèrent plusieurs mois. Casper a décrit dans les mêmes conditions une attaque de manie transitoire. Laborde(*),dans la récente discussion de l'Académie de médecine, a déclaré que l'intoxication oxycarbonée pouvait laisser des lésions cérébrales organiques et incurables, telles que le ramollissement cérébral et la démence. Les troubles paralytiques moteurs et sensitifs (paralysies par l'oxyde de carbone) ont été bien décrits par Leudet, Laroche, Rendu et par Brissaud('), à (|ui nous empruntons les éléments de cette description.

Les paralysies débutent dès que la convalescence est ébauchée. Elles commencent par les membres inférieurs. Peu après les membres supérieurs se prennent à leur tour. Au bout de quelques jours, le malade est paralysé des quatre membres. A côté de cette paralysie totale, la forme hémiplégique est assez fréquente (Laroche, Rendu) ; quelquefois elle n'est que le reliquat d'une paralysie d'abord totale (Comby). Exceptionnellement les paralysies peuvent se généraliser et entraîner la mort comme par une sorte de myélite aiguë (Leudet). La paralysie est surtout marquée pour les muscles extenseurs. Les réflexes tendineux, loin d'être abolis ou diminués, sont exagérés.

Au point de vue des réactions électriques. Rendu a constaté 1 abolition com-

(') Bull. Acad. de méd., 188'J.

(-) Brissaud, Des paralysies toxiques; Thèse d'agrégation, ISSC).

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