CHAPITRE VI
Dans les empoisonnements par les champignons, nous nétudierons que l'empoisonnement par les champignons employés dans l'alimentation. Nous laisserons de côté les phénomènes d'intoxication causés par les graines envahies par des moisissures, dont le pouvoir toxique est actuellement bien connu : c'est dire, que nous n'étudierons ni l'intoxication par les céréales altérées par l'ergot de seigle, ni l'intoxication par les graines de maïs attaquées par le verdet et produisant la pellagre, ni un certain nombre d'intoxications analogues, encore mal déterminées, telles que le latyrisme, le « Burning of feets » de l'Hindoustan, etc., etc. En pareil cas, les champignons ne sont en cause que d'une manière indirecte. Leur action n'est pas sensiblement différente de celle des germes de la putréfaction, qui donnent aux viandes avariées leurs propriétés nuisibles. Étudier l'intoxication par les grains avariés serait étendre outre mesure le cadre qui nous est assigné et rendre trop vaste le chapitre que nous nous proposons d'écrire surtout en vue de la pratique médicale journalière.
Ainsi limité, l'empoisonnement par les champignons est surtout un empoisonnement accidentel. Des champignons, connus comme vénéneux, ont pu être administrés dans un but criminel soit isolément, soit mélangés à des substances minérales toxiques, dont ils étaient destinés à dissimuler l'action. Cet emploi criminel des champignons est tout à fait exceptionnel. Le plus souvent, c'est à la suite d'une erreur sur la nature exacte du champignon que les accidents d'empoisonnement surviennent; la cause de ces empoisonnements est due à l'assimilation fautive d'un champignon vénéneux avec un champignon comestible.
Il n'y a pas de statistique permettant d'établir le degré de fréquence de l'empoisonnement par les champignons, mais on peut affirmer qu'il n'est pas rare en France et particulièrement dans certaines régions (*). En France, d'une
(') M. le professeur Cornu a bien voulu nous remettre la note suivante qui explique les méprises sur la nature des champignons et fournit en même temps les moyens de les éviter: — - ("est principalement le champignon des prés {A/javicus psalliota arvcnsis] qu'on s'imagine recueillir. Ce champignon a les lamelles rosées et un anneau sur le stipe. Une espèce très voisine qui vient dans les bois (.4^. psall. stlvicola) a les lamelles tardivement rosées. Les champignons à anneau, notamment les amanites, sont confondus avec ces deux agarics, malgré leurs lamelles blanches. D'autres champignons, à lamelles rosées, mais sans anneau [les V'ulvarin), qu'on trouve dans les prairies du sud de la France sont également confondus avec ces agarics et ont donné lieu à de nombreux accidents. Il en est de même d'autres espèces à lamelles rosées et à odeur de farine {A<iarirus entoloma). On voit qu'il est faux de croire que les champignons sont inolTensifs. quand ils ont les lamelles rosées, ou quand ils ont •■ la bague », l'anneau, ou quand ils ont une bonne odeur. — Une autre confusion fréquente est celle de la fausse oronge [Amanita muscaria) avec la
manière générale, la plupart des accidents graves sont dus à l'emploi des champignons amanites, et dans cette classe, à peu près constamment à l'amanite buli)euse et à ses variétés (oronge ciguë). D'autres champignons, tels que les russules et les lactaires, peuvent également occasionner des accidents. Toutefois, comme ces derniers champignons ont un goût désagréable qui empêche d'en manger une grande (juantité, leur emploi n'amène guère qu'une forte indigestion ou des phénomènes de gastro-entérite. Toute différente est l'action de l'amanite bulbeuse.
L'opinion généralement accréditée, qui veut que les champignons perdent une partie de leurs propriétés vénéneuses après avoir subi certaines préparations, facilite les accidents, car rien n'est plus faux. Tous les procédés de préparation vantés dans ce but, tels que la macération dans l'eau froide, l'addition à la macération de sel de cuisine, de vinaigre, de tannin, etc., sont absolument illusoires quand il s'agit d'espèces telles que les amanites toxiques. Il est extrêmement dangereux de se fier à ces pratiques empiriques. Il en est de môme du préjugé qui consiste à admettre que certaines observations empiriques permettent de décider si un champignon est vénéneux ou non. On croit généralement, à tort, que les champignons vénéneux font noircir pendant la cuisson les objets en argent tels ({ue les pièces de monnaie, cuillers, etc. Dans beaucoup de cas, où il y a eu intoxication, le noircissement n'a pas eu lieu. Il paraît certain que d'autres espèces de champignons, telles que les helvelles, peuvent perdre par la coction et le lavage à l'eau leurs propriétés toxiques. Bostrtem(') a, en effet, établi que ces champignons (morilles) renferment un poison très violent à l'état frais; lavés ou cuits, ou même simplement desséchés, ils deviennent inoffensifs.
Rappelons que la plupart des champignons (les morilles en particulier), deviennent extrêmement dangereux dès qu'ils commencent à se putréfier.
Le principe toxique des champignons est resté longtemps inconnu. Actuellement, depuis les recherches de Schmiedeberg et de Koppe, on sait que la plupart des champignons doivent leurs propriétés vénéneuses à la présence d'un alcaloïde : la muscarine (C^H''*AzO-) qui a été retirée de la fausse oronge par Schmiedeberg, et de la chair de poisson putréfiée par Brieger. C'est un alcaloïde cristallisable, soluble dans l'eau et dans l'alcool, insoluble dans l'éther, non précipitable des solutions acides par une solution de tannin. La muscarine ralentit la respiration et abaisse brusquement la pression sanguine. Elle congestionne les centres nerveux; son action sur ces centres explique les accidents nerveux survenus dans l'empoisonnement par les champignons. Sa propriété la plus remarquable consiste dans l'arrêt du cœur. Schmiedeberg expliquait cet arrêt par une excitation des ganglions d'arrêt situés dans l'épaisseur de muscle cardiaque. Pour Luchsinger et Ransom, au contraire, l'arrêt du cœur était dû à la paralysie du muscle cardiaque lui-môme. Dans une étude récente, R. Kobert(^) revient à l'opinion primitive de Schmiedeberg. L'atropine
vraie oroiigo {Am, cremrca). Ln promirio a los iamos l)laiichos ot le chapeau rouge vif, pondue (le l>lanr. La «leuxiènie a le chapeau de même eoulcur, non ponctué et les lames jaunes. {Nule de M. Cornu.)
(') BosTR/DM, Arcli. /'. ined. Kiin., I88'2.
('-) R. KoBERT, Arrhiv. f. exper. Path.. nnd l'Iiavmak., Band XX.
aurait une action antagoniste de celle de la muscarine ; elle ferait, en particulier, cesser l'arrct du cœur.
La muscarine est un poison violent. Elle lue des chats de forte taille à des doses de 2 à 4 milligrammes.
Cet alcaloïde joue le rôle le plus important dans les phénomènes toxi(|ues qui suivent l'ingestion des champignons vénéneux, mais d'autres alcaloïdes interviennent aussi pour une certaine part. C'est ainsi que l'action de la choline, qui a été trouvée dans quelques champignons par Bœhm, doit être également invoquée pour expliquer quelques-uns des symptômes de cet empoisonnement. La choline, alcaloïde de la putréfaction cadavérique, est, en effet, un poison très violent. Elle paralyse l'appareil respiratoire et d'autres appareils à la manière du curare (Bœhm) (').
A côté des alcaloïdes, dont la présence a été constatée d'une manière certaine, quelques corps mal connus agissent comme de violents drastiques et donnent à quelques champignons (Russules, Lactaires) des propriétés nuisibles, moins dangereuses à la vérité que les propriétés liées à la présence des alcaloïdes isolés (muscarine, choline).
Le poison qui donne ses propriétés à l'helvelle non préparée ou ayant subi un commencement de décomposition à été isolé (Boslrœm, Manrez). C'est un poison soluble dans l'eau bouillante et même volatihsable. Le poison de l'helvelle est un poison du sang, qui dissout l'hémoglobine très rapidement, d'où l'hémoglobinurie et l'ictère hématogène.
La dose toxique des divers champignons vénéneux est mal établie. Réveil, qui a expérimenté sur des animaux, est arrivé aux conclusions suivantes pour les difTérentes espèces d'amanites : 1 à ô grammes d'amanite (pantherina, bulbeuse, muscaria, etc., suffisent pour tuer un moineau entre 11) et 40 minutes. Pour tuer un chat, il faut 4 grammes. Pour un chien, il faut de 20 à 25 grammes. Chez l'homme, les doses toxiques sont très mal connues. Dans un fait de Handford(^), un homme robuste a succombé après avoir ingéré moins de 100 grammes d'amanite phalloïde. Sa fille, âgée de ô ans, mourut après avoir mangé seulement la moitié d'un champignon.
Les diverses parties de la plante ne paraissent pas également vénéi|^uses. D'après Réveil, ce seraient les lames et les spores qui présenteraient la plus grande nocuité : d'autre part, Cordier affirme que les spores sont sans action.
Symptômes de l'empoisonnement par les champignons. — Les
symptômes de l'empoisonnement par les champignons débutent peu de temps après le repas, quand ils succèdent à l'ingestion de champignons ayant un pouvoir drastique intense, tels que les russules et les lactaires. Ils se manifestent alors sous la forme d'une indigestion gastro-intestinale violente. Les vomissements sont abondants et répétés. Les selles sont extrêmement fréquentes. Les malades tombent dans l'abattement et la prostration qui accompagnent les états gastro-intestinaux graves. Néanmoins, en pareil cas, la guérison plus, ou moins tardive est la règle. Dans lempoisonnement par les amanites, qu.
(') BoEHMj Archlv. f, exp. Pall\. itnd l'IxiiHKih-., liaiul Xl\. (-) Handfokd, Sanilary Hocurd, 1880.
est Tempoisonnement grave par les champignons, les accidents apparaissent à un moment plus éloigné du repas. Ils se montrent généralement plusieurs heures (4, 5 ou 6 heures après l'ingestion). Dans des cas plus rares, ils n'apparaissent même que 4 ou 5 jours après l'ingestion du poison (Planchon)('). Le début le plus ordinaire a lieu par des troubles gastriques, tels que vomissements, douleurs épigastriques, et par des troubles intestinaux, tels que coliques, évacuations alvines séreuses, parfois sanguinolentes. Dans quelques cas l'empoisonnement se manifeste tout d'abord par des vertiges et par des symptômes nerveux, dont les plus communs sont les crampes. Dans quelques cas les symptômes gastro-intestinaux manquent complètement ; ce sont les phénomènes nerveux qui existent d'une manière exclusive. En tout cas, les symptômes nerveux ne font jamais défaut. Ils ont deux modalités différentes, correspondant aux deux périodes de l'empoisonnement. Dans une première période, les phénomènes d'excitation dominent. Les malades ont de l'agitation, des douleurs de tête violentes, des crampes et des convulsions. Les pupilles sont rétrécies. La vue est souvent troublée; quelquefois les malades se plaignent de voir les objets colorés en bleu ou en violet. Il y a duténesme vésicalet rectal. Parfois, comme dans le fait relaté par Handford, il existe une anurie absolue. D'autres sécrétions, telles que la sécrétion salivaire, peuvent être également influencées; souvent la sécrétion salivaire est exagérée (Hoffmann).
Dans une deuxième période, les phénomènes de dépression nerveuse font leur apparition. Les malades tombent dans le collapsus et se refroidissent. La peau se couvre de sueurs visqueuses, parfois de taches violacées. La conscience s'altère. Les membres sont dans la résolution. La mort arrive dans le collapsus dans l'espace de !2 à o jours.
Les enfants sont particulièrement sensibles au poison des champignons; les accidents évoluent chez eux avec une rapidité extraordinaire. Ils peuvent succomber avant que les adultes intoxiqués en même temps aient encore présenté le moindre symptôme d'empoisonnement. Chez les enfants, le collapsus peut être la seule manifestation.
Le cœur est parmi les organes qui ressentent le plus vivement l'action des champignons toxiques, ce qui se comprend aisément après ce que nous avons dit des effets de la muscarine sur le cœur. Les phénom'*.nes cliniques qui traduisent les troubles du cœur sont un affaiblissement extiême des battements, qui cessent souvent d'être perceptibles. Il n'est pas rare d'observer des lipothymies et des syncopes mortelles.
Le diagnostic de l'empoisonnement par les champignons est souvent fort difficile. Quand il n'existe que des signes de gastro-entérite, on peut croire qu'il s'agit d'une simple indigestion. Cette erreur est d'autant plus facile à commettre qu'il est fréquent de voir des champignons même comestibles donner lieu à de violentes indigestions. En pareil cas il sera nécessaire de se renseigner sur la nature des champignons absorbés et de se faire présenter, s'il en est temps encore, des échantillons du corps de délit. En cas de doute, il faudra, bien entendu, se conduire comme s'il était avéré que les champignons indiqués étaient d'espèce dangereuse.
(') Planchon, Thèse de Montpellier, 1888.
Quand il existe des accidents nerveux graves, quand les pupilles sont altérées, le doute n'-est guère possible ; le diagnostic d'un empoisonnement par espèces toxiques s'impose.
Il convient alors d'instituer un traitement énergique.
Le traitement est d'ailleurs le môme que dans presque toutes les intoxications : évacuation de l'estomac, administration de toniques difîusibles. Le médicament auquel on doit s'adresser, comme au meilleur antidote du poison des champignons, est l'atropine, dont les effets sont diamétralement opposés à ceux de la muscarine, et qui a physiologiquement pour action, de faire cesser l'arrêt du cœur déterminé par la muscarine.
On administrera donc des gouttes de teinture de belladone dans de l'eau, ou du sirop d'atropine. On pourra, dans le cas d'intolérance de l'estomac, faire des injections sous-cutanées de sulfate d'atropine avec la solution suivante :
Sulfate d'atropine 0»"^,01 centigr.
Eau de laurier-cerise 20 grammes.
1 centimètre cube de cette solution contient un demi-milligramme de sulfate d'atropine.
Lésions anatomiques de l'empoisonnement par les champignons. — Les
lésions sont souvent nulles. Quand elles existent, elles frappent surtout l'estomac et l'intestin. La muqueuse de l'estomac est gonflée et ramollie ; elle est le siège d'un œdème considérable. Parfois il existe à sa surface un pointillé ecchymotique. Assez souvent, on retrouve dans l'estomac des débris de champignons reconnaissables à leur forme et surtout à leur structure microscopique. Les spores seraient particulièrement faciles à reconnaître, car elles ne subissent aucune modification, même après la coction.
« L'intestin présente des altérations analogues à celles de l'estomac. On y trouverait parfois des taches ecchymotiques et même des plaques gangreneuses disséminées. » (Tardieu.)
« Le foie est parfois énorme, décoloré et ramolli. La rate est également très congestionnée. Le sang est noir et fluide. Le cœur présente une flaccidité considérable. » (Tardieu.)
En résumé, aucune de ces lésions n'est suffisante pour caractériser l'empoisonnement. Seule la présence des débris de champignons dans l'estomac a une réelle valeur.