SUPPLÉMENT
Plomh. Symptômes de V intoxication saturnine. On lit dans un rapport fait par M. Martin Solon à l’Académie royale dé médecine (séance du lâ avril 1847), le passage suivant :
Dès qu’il y a saturation saturnine et bien souvent longtemps avant l’intoxication, le plomb manifeste sa présence au bord des gencives contournant le collet des dents, par un liséré (1) bleuâ-
(1) Burfon, médecin de l’hôpital de Saint-Thomas, à Londres, et Schebac, médecin de Neustadt, en Allemagne , ont parlé du liséré bleuâlre ou ardoisé des gencives et des plaques de même couleur que l’on observe sur divers points de la membrane buccale des individus qui travaillent aux préparations saturnines, ou en fontu&age-à l’intérieur. M. Tanquerel-Desplancbes a fait connaître ce liséré en France, en publiant son ouvrage sur les Maladies de plomb (voy. 1. 1, p. 3). Cette couleur bleuâtre serait, à ce qu’il paraît, due au sulfure de plomb. Pour le démontrer, M. Tanquerel-Desplancbes conseillé, d’après MM. Félix D’Arcet et Frémy, de meure de l’eau oxygénée en contact avec les gencives ; il se forme alors une traînée blanchâtre de sulfate de plomb.
L’observation clinique démontre également la nature et l’importance de ce liséré. Succède t-il aux diverses gengivites ? Nous ne l’avons vu survenir ni après la gengivile inflammatoire, ni après la gengivite mercurielle. Est-il le résultat du ramollissemeut et de l’état morbide des gencives si commun chez les cérusiers.'* Mais il se développe également chez ceux dont les gencives sont saines et bien entretemics. Seulement nous avons remarqué qu’il ne se montre pas sur les parties du bord alvéolaire dépourvues de dents. On dirait que celles-ci font pour ainsi dire appel au plomb, comme les illsplai és dans une dissolution saline dèterminent sur eux la précipitation des cristaux. Ce liséré-est-^il le résultat du contact des poudres et des préparations saturnines déposées sur les gencives.^* Pas davantage, car les ouvriers qui lavent leur bouche avec soin et qui boivent par précaution de la limonade sulfurique, y sont sujets comme les autres. Évidemment il se produit de l’intérieur à l’extérieur, et son développement, chez les personnes qui prennent pendant quelque temps des préparations de plomb eu pilules, suffit pour faire admettre celte origine, et donner à ce signe de saturation saturnine toute l’importance séméiologique que nous lui attribuons.
lü. es
tre qui s’y développe. Nous avons observé ce liséré non-seulement chez les ouvriers saturnins, mais encore sur des malades soumis à l’usage des préparations de plomb. Nous l’avons notamment vu chez un maçon atteint d’anévrysme de l’aorte, et qui, arrivé gradueilemênt à prendre 60 centigrammes d’acétate de plomb en pilules, commençait à présenter des symptômes de colique saturnine. L’existence de ce liséré est un des symptômes les plus importans pour distinguer les maladies saturnines de celles avec lesquelles on pourrait les confondre. Il nous a suffi, il y a peu de temps, à l’Hôtel- Dieu, pour reconnaître une colique de plomb très douloureuse dont était affecté un limonadier qui se défendait d’avoir éu le moindre contact avec les préparations saturnines. Mais, pressé de questions, cet homme a fini par nous dire que l’oa avait gratté et peint la salle dans laquelle il restait et couchait habituellement. Dès lors la cause de l'infection que le liséré dénotait nous a paru évidente, et un traitement efficace a pu être prescrit.
B-echerehe médico-légale du ■plorrih et du cuivre. (Extrait d’un mémoire lu par moi à l’Académie royale de médecine le 8 juin 1847.) On sait que j’ai dit aux pages 451 et 477 qu’en traitant pendant 20 ou 25 raiputes le foie d’un individu empoisonné par un sel de cuivre ou de plomb, par l’eau bouillante, ou par l’eau à peine acidulée par l’acide acétique, on obtenait une décoction contenant une minime proportion d’un composé cuivrique ou plombique,'tandis qu’en suivant le méî«e procédé on ne retirait aucune trace du cuivre ou du plomb physiologiques que renfermait le foie (1) ; d’où j’ai conclu qu’il était aisé de savoir si ce viscère appartenait. à une personne empoisonnée par î’ua ou l’autre de ces toxiques. Cette question ayant été soulevée à l’Académie royale de médecine le 13 avril 1847, à roccasion du rapport déjà cité de M. Martin Solon, j’ai maintenu mon dire. M. Bussy, trouvant ma proposition beaucoup trop absolue, a élevé des
; (1) Pour que ceUe expérience ait un plein succès, il faut carhonUer, sans Vineinérer^ la décoction aqueuse obtenue avec le foie normal ; car si l’on incinérait, on pouiTait retirer le cuivre physiologique de la portion de matière organique issoule par l’eau.
doutes tendant à établir qu’il pourrait ne pas en être loujonrs ainsi ; les observations de mon honorable collègue n’étant étayées d’aucune expérience, et rentrant dès-lors dans le domaine de la théorie, j’ai dû me borner à répondre que j’étais prêt à prouver l’exactitude de mon assertion.
Bientôt après, en dehors de cette enceinte, M. Devergie, d’accord sur ce point avec M. Bussy, a élevé une objection que je ne saurais passer sous silence, et qui peut être ainsi formulée : « Si « les cadavres étaient déjà pourris, a-t-il dit, l’ammoniaque, qui « est le résultat de la putréfaction, aurait décomposé le sel plom-” « bique, et l’eau bouillante n’aurait rien dissous ; il serait doue « arrivé, dans ce cas, que le moyen proposé par M. Orfila pour « résoudre le problème eût été ineffleace. »-
Je me suis d’abord demandé, en lisant cette objection, si elle était le résultat d’expériences tentées sur des animaux morts empoisonnés et pourris, ou bien d’expertises judiciaires faites sur l’homme. Comme rien n’a été encore publié à cet égard, qu’aucun travail spécial n’a été fait sur la matière, j’ai dû supposer que l’observation de M. Devergie. était purement théorique, et j’ai répondu, qu’en admettant, avec mon honorable confrère, la décomposition du sel plofflbique par l’ammoniaque, il serait encore aisé de décider la question, si le traitement par l’eau bouillante était insuffisant, ce que je ne croyais pas il suffirait, comme je l’avais indiqué dans mes ouvrages, d’agir sur le foie suspect par dé l’eau bouillante aiguisée d’acide acétique : ce liquidé, disais-je^ dissoudra une partie du plomb d’intoxication, sous quelque état qu’il se trouve, et n’attaquera pas le Tg\om\x physiologique.
Mais, messieurs, la question est trop importante pour que je n’aie pas dû la soumettre au contrôle de l’expérience ; vous entendrez peut-être avec quelque intérêt les résultats de mes récentes: recherches.
Dès le 20 avril, j’ai inhumé plusieurs chiens empoisonnés et tués par de l’acétate de plomb ou de cuivre. D’un autre côté, j’ai enterré à la même époque plusieurs foies provenant d’autres chiens qui avaient succombé à l’action des mêmes poisons ; l’exhumation de ces animaux et de ces organes n’a eu lieu que du 27 au M mai, lorsque déjà la putréfaction était à son comble. Yous §8.
savez (^ue pendant ce dernier mois, le temps a été à-la-fois pluvieux et fort chaud.
Avant l’inhumation, et par conséquent lorsque les foies îVon’étaient pas encore pourris, j’ai soumis la quatrième partie de chacun de ces organes à l’action de l’eau distillée bouillante pendant une demi-heure; la liqueur filtrée à travers du papier qui ne contenait ni du plomb ni du cuivre, renfermait une certaine quantité de ces métaux, comme oh pouvait s’en assurer en l’évaporant jusqu’à siccité, en carbonisant le produit de l’évaporation par l’acide azotique mêlé d’un quinzième de son poids de chlorate dépotasse, en traitant le charbon par de facide acétique faible, et en faisant passer dans la dissolution filtrée un courant de gaz acide sulfhydrique parfaitement lavé.
Après l’exhumation des trois autres quarts des mêmes foies, qui, je le répète, étaient excessivement putréfiés, je les ai fait bouillir pendant une demi -heure dans de feau distillée; les décoctions filtrées à travers le même papier, évaporées jusqu’à siccité, carbonisées et traitées par l’acide acétique faible et par l’acide sulfhydrique, comme il- vient d’être dit, m’ont fourni dès précipités de sulfure depfomb ou de cuivre faciles à reconnaître en les transformant à chaud en sulfates, à l’aide de l’acide azotique concentré et en agissant sur ces sulfates avecl’iodure de potassium et l’acide sulfhydrique pour celui de plomb, et avec le cyanure jaune de potassium et de fer, l’ammoniaque et l’acide sulfhydrique pour celui de cuivre.
Les foies bien pourris et déjà traités par l’eau distillée à 100 degrés, soumis pendant une demi-heure à l’action de l’acide acétique très Mhle et bouillant, ont donné une dissolution dans laquelle il était facile de démontrer la présence du plomb et du rnivre d’empoisonnement en suivant la même marche que celle qui vient d’être tracée pour le traitement aqueux ; l’eau acétique dont je me servais était composée de 90 parties d’eau et de 10 parties d’acide acétique dit radical.
Afin qu’il ne restât pas le moindre doute sur la valeur de ces résultats, j’ai été au-devant d’une objection qui aurait pu m’être faite, et que voici : « Savez-vous si des foies à l’état normal, •x aussi pourris que ceux dont vous venez de parler , ne fourni-
« raient pas à l’eau et à l’acide acétique faible bouillabs une por- « lion quelconque du plomb et du cuivre physiologiques qu’ils « renferment; qui oserait affirmer que pendant l’altératiou pro- « fonde que la décomposition putride fait subir à ces foies , les « molécules plombiques et cuivreuses naturellement contenues « dans ces organes n’ont pas été rendues solubles, dans l’eau et « dans l’acide acétique faible? » Pour répondre à celte objection , j’ai inhumé, le 20 avril dernier, plusieurs foies de cadavres d’individus qui n’avaient jamais été soumis à l’emploi de préparations plombiques ou Cuivreuses, et je les ai exhumés le 27 mai; ces foies étaient excessivement putréfiés. Je les ai traités comme je je l’avais fait pour ceux des animaux empoisonnés par l’acétate de plomb et de cuivre, c’est-à-dire par l’eau bouillante pendant une demi-heure , puis par de l’acide acétique affaibli, et il m’a été impossible de déceler dans les dissolutions aqueuse et acétique la moindre trace de plomb ou de cuivre ; pourtant ici je m’étais placé dans des conditions très favorables pour extraire ces métaux, puisque, au lieu d’agir avec de l’acide acétique affaibli par neuf dixièmes d’eau, ‘j’avais employé un acide contenant sur 140 parties 40 d’acide dit radical et 100 d’eau distillée.
Après avoir étudié tout ce qui se rapporte aux foies isolés, il me restait à examiner les foies des chiens que j’avais enterrés à nu le 20 avril dernier, après les avoir empoisonnés et tués avec de l’acétate de plomb ou de cuivre. Cesaniraaux ont été exhumés le 31 mai. Celui qui avait été tué par le sel de cuivre était excessivement pourri ; la décomposition putride, quoique avancée, l’était cependant moins*chez celui qui avait succombé à l’action de l’acétate de plomb. Le/b/ede ce dernier pouvait être encore séparé entier, tout en répandant une odeur des plus infectes ; sa face inférieure et quelques points de sa face supérieure étaient tapissés de grains blancs semblables à ceux que j’ai décrits à la page 474 de ce volume ; tandis que le foie du chien qui avait succombé à l’action du sel de cuivre était presque réduit à une sorte de puirilage et ne pouvait être extrait du corps que par lambeaux. Laissés pendant quatre heures dans l’eau distillée froide, séparément, ces foies n’ont fourni à ce liquide aucune trace de plomb ni de cuivre. Traités par l’eau bouillante pen-
dant une demi-heure, ils ont donné une dissolution, d’abord alcaline, mais qui est devenue acide après quelques minutes d’ébuliition ; ces dissolutions aqueuses renfermai ent dvplomh ou du cuivre. Il en était de même des dissolutions acétiques obtenues en faisant bouillir pendant une demi-heure ces mêmes foies déjà traités par l’eau distillée, avec de l’acide acétique concentré étendu de neuf fois son poids d’eau.
Conclusions. — Les expériences que je viens de communiquer à l’Académie sur celle deuxième question sont péremptoires, et leurs résultats inattaquables. On voit, 1° que j’ai eu raison de dire à la séance du 13 avril dernier qu’il est facile de distinguer, en faisantbouiilir un foie suspect pendant une demi-heure dans l’eau bouillante, si le plomb et le cuivre què l’on obtient en dissolution proviennent d’un empoisonnement, puisque ce liquide n’attaque pas la portion de ces métaux naturellement contenue dans cet organe, et que constamment il dissout une certaine quantité du composé plombique ou cuivreux provenant d’un empoisonnement ; .2® que les résultats sont les mêmes, alorà qu’on agit sur un foie dont la putréfaction a été, pour ainsi dire, portée jusqu’à ses dernières limites ; on n’oubliera pas, à l’occasion de cette conclusion, qu’il est parfaitement avéré aussi par mes recherches , que les foies à V état normal, quelque pourris qu’ils soient , ne fournissent jamais à l’eau et à l’acide acétique affaibli la plus légère trace de ce plomb et de ce cuivre qu’ils renferment et que l’on désigne sous les noms de plomb et de cuivre physiologiques; 3° qu’à la vérité, l’eau distillée bouillante ne dissout qu’une très petite proportion du plomb et du cuivre d’empoisonnement, sur-tout lorsque les cadavres sont excessivement pourris, et qu7l est dès-lors préférable de substituer au traitement aqueux simple, celui qui consiste à faire bouillir les foies dans de l’eau acidulée par un dixième de son poids d’acide acétique dit radical , ainsi que je l’avais conseillé en 1843 àlap. 696 du tome i®*' de ma Toxicologie générale (4® édition); 4° que dès-lors, l’objection soulevée par M. Devérgie ne conserve aucune valeur.
C’est ici le lieu de se demander comment il se fait que les sels de plomb et de cuivre, donnés comme toxiques, puissent être en partie dissous par l’eau , alors que, par suite de laputréf action,
ils oût dû être décomposés, soit par rammoniaque qui en aura précipité les oxydes, soit surtout par l’acidè sülfhydriqtte qui les aura transformés en sulfures insolubles dans l’eau. La réponse est facile. On observe dans les opérations de ce genre, que la liqueur qui était alcaline ammoniacale au moment où, elle commence à bouillir, perd cet alcali à mesuré qu’elle bout 5 après unê demi-heure d’ébullition , elle est au contraire sensiblerherti acide, et le plus souvent elle exhale une odeur d’acide acétique ; il est donc évident que c’est à l’acide qu^elle renfermé alors, qu’il faut attribuer la dissolution soit de l’oxyde, soit du sulfure de plomb ou de cuivre. D’un autre côté , la dissolution dans l’eati bouillante des composés plombique et cuivreux, lorsque les ca-^ dames sont encore frais, s’explique tout naturelieînent par la propriété que possède ce liquide de dissoudre une petite proportion de ces composés, comme on peut s’en assurer directement en précipitant des sels solùbles de plomb On de cuivre par l’albumine et par d’autres matières animales ; peut-être aussi qu’alors les toliques dont Je parle ri’ont pas encore été décomposés par la matière organique du foie, et qu’ils sont à l’état libre dans cet organe (1).
La présenêë du plomb est-elle mise hors de doute dans les ofganes des individus atteints de la maladie saturnine ? ie réponds par l’affirmatite, quoique J’aie été beaucoup moins ex« pliciteà la séance dû 13 avril dernier. Je disais én effet ce Jourlà : « MM. Mérat et Barruel ont infructueusement cherché le « plomb dans les êxcrémens etdâhs l’urine d’un malade qui avait « succombé à la colique des peintres, >> et j’ajoutais que les faits mis en avant par MM. DevergieetGuibourt en faveur de l’existence du plomb dans les organes des individus atteints de la maladie saturnine n’étàient pas concluâns. Qu’ont dit en effet ces messieurs? Qu’ils avaient retiré plus de plomb des viscères des
(1) J’ai voulu savoir ce qui se passe lorsqu’on fait bouillir une dissolution aqueuae de % grammes de sulfhydrate d’ammoniaque dans 60 grammes d’eau distillée ; cette dissolution était fortement alcaline; à mesure que l’ébulLtion avait lieu, le sel se décomposait ; il se dégageait de l’ammoniaque, et au bout d’un ceftain teinps la liqueur était acide et contenait de l'acide sulfurique^ puisque l’ azotate de baryte mélangé avec elle donnait un précipité blanc de sulfate de baryte insoluîde dans l’eau et dans l’acide azotique ptiï et concentré.
personnes mortes de l’affection saturnine, que des mêmes viscères pris chez celles qui avaient succombé à d’autres affections : or, qui ne voit à l’insiant combien cette manière de procéder est insuffisante? Avant d’admettre un pareil résultat, il faudrait que des expériences beaucoup plus nombreuses que celles qui ont été faites par ces honorables confrères, nous eussent fait connaître quelle est la plus forte proportion de plomb que l’on peut obtenir des divers tissus de l’économie animale à Vétat normal; Jusque-là, il est évident que si l’assertion de MM. Devergie et Guibourt est exacte, du moins elle u’est pas prouvée. J’aurais encore pu dire contre la présence du plomb dans la maladie saturnine, que MM. Chatin, Chevallier et moi, chacun de notre côté, nous avions maintes fois analysé l’urine rendue par un grand nombre de personnes atteintes de celte affection, et que nous n’avions jamais décelé la moindre trace de plomb dans ce liquide.
Mais aujourd’hui il n’est plus possible de douter, et l’ Académie le reconnaîtra comme moi lorsqu’elle aura entendu les derniers résultats que je viens d’obtenir et qu’elle les aura rapprochés de quelques autres faits dont je ne tarderai pas à parler.
Expérience 1”. Jacques Noël, âgé dè trente-cinq ans, confiseur, est atteint d’épilepsie saturnine, et entre à l’hôpital Beaujon dans le service de M. Legroux (lit n" â9), le 15 avril 1847. Cet homme, qui s’était bien porté jusqu’alors , travaillait depuis trois semaines dans une fabrique de blanc de céruse, et depuis deux jours seulement il était occupé au fourneau du minium. Le 15, il était dans un état de demi-ivresse quand il vint commencer son travail ; au bout de quelques instans il tomba sans connaissance et se fit dans sa chute plusieurs plaies à la face. Conduit immédiatement à l’hôpiial, il put se rendre à pied, soutenu par un de ses camarades, du bureau jusqu’à la salle qui lui fut indiquée. En se déshabillant il tomba à la renverse ; ses membres étaient raides et agités de quelques mouvemens convulsifs ; il avait de l’écume à la bouche ; ses yeux étaient dirigés en haut ; les pupilles, immobiles, étaient médiocrement dilatées et cachées sous les paupières. Cette attaque dura environ dix minutes; aussitôt après le malade fut transporté dans un bain sulfureux où il noircit notablement. Le soir, les accidens cérébraux n’a-
vatent pas reparu et le malade n’exhalait plus d’odeur alcoolique, îi dormit bien pendant la nuit. Le 16 avril il avait un peu de céphalalgie ; il n’éprouvait point de coliques ; on voyait aux gencives un liseret bleuâtre, très léger à la base des dents saines et plus large au niveau des dents déchaussées et cariées ; le pouls battait 68 fois par minute (bain sulfuro-savonneux).
Le 17 avril, céphalalgie; une seule sellé ; 56 pulsations par minute. Le 18, céphalalgie; quelques vomissemens; 54 pulsations (bain sulfuro-savonneux). Le 19 on lui fit prendre deux bains sulfureux. Le 20, le malade éprouvait une céphalalgie continuelle et il se manifesta un érysipèle autour des plaies de la fece produites par la chute ; il eut des vomissemens fréquens et du délire pendant la nuit ; le pouls battait 52 fois par minute (tartre stibié, Os^lO; sulfate de soude, 32 grammes); dans la soirée , il avait eu une attaque qui avait duré cinq minutes. Le 21, l’érysipèle s’était étendu et montait jusqu’à la tempe droite; nausées et vomissemens ; la langue était blanchâtre et la céphalalgie fort intense. Il eut trois selles liquides et le pouls battait 56 fois par minute (tartre stibié, Û8'‘-,10 et sulfate de soude, 32 grammes). Le 22 , il ne vomit point , mais il eut des selles abondantes liquides provoquées par l’éméto-calhartique ; 52 pulsations ; l’érysipèle est dans le même état ; il y a du délire pendant la nuit. Vers quatre heures de l’après-midi, il survient une attaque d’épilepsie; on fait une saignée, et le malade succombe peu de temps après. On procède à l’ouverture du cadavre le 24.
Analyse du foie et du cerveau. Le 25, je fais bouillir pendant une demi-heure le foie coupé par morceaux dans un litre d’eau distillée; le dêeoctum filtré et évaporé jusqu’à siccité, laisse un produit que je carbonise par l’acide azotique pur mêlé d’un quinzième de son poids de chlorate de potasse. Le charbon est ensuite traité à chaud par de l’acide azotique étendu d’eau, et la dissolution azotique filtrée est soumise à l’action d’un courant de gaz acide sulfhydrique qui la noircit à l’instant ; il se dépose au bout de quelque temps un précipité noir, peu abondant, mais plus que suffisant pour que je puisse m’assurer qu’il est formé de sulfure de plomh. Le foie, qui avait ainsi bouilli dans l’eau, est ensuite traité pendant une demi-heure par de l'eau bouillante
mêlée d’un dixième de son poids d’acide acétique, dit radical; la dissolution acétique, filtrée, évaporée, carbonisée comme il vient d’être dit, fournit par l’acide sulfhydrique une plus grande quantité de sulfure.de plemh que celle que j’avais obtenue du traitement aqueux.
Le cerveau coupé par tranches est laissé pendant trois jours dans de l’eau contenant un dixième de son poids d’acide acétique concentré, puis on le fait bouillir pendant une demi-heure; la liqueur soumise à tous les traitemens qui viennent d’être indiqués ne fournit apeune trace de sulfure de plomb (i).
Expérience 2®. Loursel Louis, âgé de quarante-trois ans, bonnetier, puis cérusier, d’une bonne constitution, entra à l’hôpital Beaujon dans le service de M. Legroux, le 24 mai dernier. 11 avait déjà eu plusieurs maladies saturnines. Enclin à l’ivrôgnerie, il buvait surtout de l’eau-de-vie, et il se ressentait encore de l’état complet d’ivresse dans lequel il s’était mis la veille. Peu de temps après avoir commencé ses travaux, il fut pris d’une attaque d’épilepsie qui dura très long-temps et pendant laquelle ses membres étaient agités de mouvemens convulsifs.
Arrivé à l’hôpital, voici l’état qu’il présentait : décubiîUs dorsal ; il se retourne pourtant presque continuellement et ne ré^ pond pas aux questions qu’on lui adresse, ou bien il ne répond que par des mots entrecoupés et sans suite; il faut le sècouér fortement pour lui faire ouvrir les yeux, qu’il referme aussitôt; sensibilité singulièrement émoussée; liseret bleuâtre au collier des dents qui sont presque toutes cariées. Point de vomissemens; point de douleur quand on presse sur le bàs-ventre ; point de selles ; teinte jaune des sclérotiques ; de temps à autre quelques mouvemens convulsifs. On a recours au traitement de la Charité (premier jour) ; il rend immédiatement le lavement pürgâtif et rejette presque toute l’eau de casse à mesure qu’on la lui donne. Cet état persiste jusqu’au moment de sa mort qui â lieu le 2S â dix heures du matin.
(1) Ce résultat négatif ainsi que celui -dont j’ai parlé à la page 1069 à l’occasion des foies normaux que j’avais lait pourrir, prouve surabondamment que l’eau, les acides acétique et azotique et le papier à filtre dont je me suis constamment servi dans toutes mes recherches, étaient exempts de plomb.
. Nëcropsie. Apparence normale de l’estomac et des intestins ; leur calibre ne paraît pas diminué. Le col on descendant elle reciura sont au contraire distendus par des gaz; on n’aperçoit aucune altération dans l’intérieur du canal digestif. Les poumons sont assez congestionnés . Le cœur renfermequelques caillots noirâtres .
Analyse du foie. Cet organe, traité successivement par l’eau distillée et par l’eau acétique bouillantes (1 d’acide et 9 d’eau), comme il a été dit en parlant de l’expérience {F. p. 1075), a fourni les mêmes résultats, c’est-à-dire que les deux décoctions aqueuse et acétique renfermaient du plomb; toutefois, la première en contenait moins que la seconde.
Ji est impossible de ne pas conclure de ces deux faits iquM existe du ^lomh d’ empoisonnement dans le foie des individus atteints de maladie saturnine, puisque ni l’eau ni l’acide acétique dilué n’enlèvent la moindre trace du plomb dit normal. Cette proposition acquerra encore plus de force, si cela est possible, des considérations suivantes :
1»^ M. Chevallier, qui , à plusieurs reprises , avait vainement cherché le plomb dans l’urine des individus atteints dé la colique des peintres, vous a dit le 13 avril en avoir trouvé quelquefois dans des recherches plus récentes. De son cdlé, M. Chatin, phar' macien de Beaujon, qui s’est livré souvent à des expériences de ce genre, m’écrit qu’il a une seule foia décelé ce métal en agissant sur dix litres d’urine. M. Martin Solon dit aussi en avoir extrait en traitant convenablement un litre environ d’urine provenant à-la-fois de plusieurs malades et recueillie le lendemain du jour de l’entrée de (îhacun de ces malades à l’hêpital. Ces résultats positifs doivent l’emporter beaucoup pour la solution de la question qui m’occupe , sur ceux qui n’ont point fourni de plomb, quelque nombreux qu’ils puissent être ; en effet, dans certains cas, on n’a point trouvé ce métal dans l’urine, parce qu’on n’opérait pas sur une suffisante quantité de liquide ; dans d’autres cas, tout porte à croire que l’on aura agi sur l’urine avant qu’elle charriât ce métal, ou bien après qu’elle n’en contenait plus.
Les excrémens rendus par un bon nombre de malades en proie à la colique des peintres, ont également donné du plomb à M. Chatin.
On pourrait croire, au premier abord, et quelques médecins l’ont ainsi pensé, que l’existence du plomb dans les organes de ceux qui sont atteints de la maladie saturnine était suffisamment prouvée par ce qui arrive aux ouvriers eérusiers qui travaillent la céruse et le minium, et auxquels on administre un bain sulfureux-, on sait que la peau se recouvre bientôt d’une couche noirâtre de sulfure de plomb, formé aux dépens du soufre contenu dans le bain et du plomb qui est à la surface de la peau ; si à l’aidé de rudes frictions et de bains alcalins, on enlève cette couche et que l’on fasse prendre aux malades un nouveau bain sulfureux, il en reparaît une autre, et l’on peut reproduire le phénomène, un certain 7iomhre de fois, en alternant les bains sulfureux et les bains alcalins ; ne peut-on pas voir là , a-t-on dit à tort, un mode d’élimination du plomb ahsorhè, et la peau ne doit-elle pas être considérée comme un véritable émonctoire? Il n’en est rien, ainsi que l’a fort bien dit M. Martin Solon ; en effet, le plomb qui recouvre la surface de la peau, loin d’être du plomb absorbé,.est tout simplement du plomb «/epose surlapeau des ouvriers eérusiers, lesquels restent long-temps plongés dans une atmosphère chargée de poussière saturnine ; aussi les ■peintres, atteints de colique de plomb, gui ne vivent pas, il s’ enfant de beaucoup dans une atmosphère aussi chargée de ce métal, ne présentent-ils pas le phénomène, dont il s’agit, au même degré; c’est tout au plus si , après leur avoir administré un bain sulfureux, on observe çà et là sur leur peau quelques taches brunâtres de sulfure de plomb faciles à enlever.
Je ne terminerai pas cette lecture sans inviter ceux des membres de l’Académie qui voudraient vérifier par eux-mêmes l’exactitude des faits que je viens d’avancer, à se rendre dans mon laboratoire ; il me sera facile de leur prouver que les trois questions étudiées dans ce mémoire ont été résolues par moi d’une manière que je crois irréprochable (1).
(1) Le 6 jnillet 1847, j'ai écrit au président de l’Académie pour lui annoncer que les résultats les plus importaiis de ce mémoire avaient été vérifiés en présence de MM. Guéneau de Mussy, Martin Solon, Pâtissier, Maccartan et Guibourt, membres de l’Académie.
Falsification des farines (voy. p. O^Ô).
M. Payen avait reconnu, il y a quelques années, dans la fécule une propriété singulière. Traités par une dissolution de soude ou de potasse, les granules organisés dont la fécule se compose se distendent comme des éponges dans tous les sens; ils acquièrent des diamètres jusqu’à trente, quarante, cinquante fois pjus considérables qu’auparavant, et cela sans perdre d’ailleurs aucune de leurs propriétés. L’effet produit consiste dans une véritable combinaison de l’amidon, principe de la fécule, avec l’alcali, combinaison dans laquelle l’amidon joue le même rôle que joue un acide dans les combinaisons salines; et cela, voici lé point important, sans subir aucune altération dans sa constitution intime, dans sa nature.
La combinaison une fois formée, on peut la détruire en reprenant l’amidon par d’autres bases et le transportant ainsi d’une combinaison dans une autre, sans que le grain de fécule perde ni ses formes générales, ni son organisation, ni aucune de ses réactions. Parmi celles-ci, il en est une qui fournit à cet égard des indications plus complètes et plus décisives qu’aucune autre ; c’est celle que produit l’iode. Portés dans une dissolution aqueuse d’iode, les grains d’amidon, gonflés par les alcalis, y prennent cette même teinte bleue franche qui caractérise leur état d’intégrité parfaite, et qui serait modifiée par la moindre altération qu’ils auraient éprouvée dans leur constitution chimique.
C’est en vérifiant ce qu’avait observé M. Payen que M. Donny fut conduit à rechercher si ce phénomène curieux s’exercerait égalementet de la même manière dans toutes les fécules. Toutes, il est vrai, jouent vis-à-vis des dissolutions alcalines le rôle chimique d’acides, et le rôle mécanique d’éponges qu’avait signalés M. Payen ; mais n’offriraient-elles pas des résistances différentes à jouer ces rôles , de telle sorte que telle fécule serait attaquée par une dissolution faible, et telle autre seulement par une dissolution beaucoup plus énergique?
Voilà, en effet, ce qui a lieu ; et c’est dans cette circonstance
que M. Donny a trouvé le principe de l’une des opérations chimiques les plus nettes dont nous ayons été témoin.
Il prend une farine altérée par un mélange de fécule de pommes de terre, et en étend une pincée sur une lame de verre. Observée avec une loupe grossissant une vingtaine de fois, la couche de farine, soit à sec, soit mouillée d’eau pure, ne présente rien autre chose que les petits granules arrondis que tous les observateurs connaissent sous le nom de globules de fécule.
Muis on a sous les yeux une tout autre apparence, si, au lieu d’eau pure, on emploie une dissolution contenant un et demi à deux pour cent de potasse. A l’instant tous les grains de fécule de pommes de terre se gonflent et prennent des dimensions relative'ment énormes, tandis que ceux de la farine de blé conservent leurs formes et leurs dimensions primitives. A cet état même, et sans autre réaction, l’ceil le moins exercé les reconnaîtrait et les compterait ; mais ils deviennent beaucoup plus distincts encore lorsqu’on ajoute à la dissolution alcaline quelques gouttes d’une dissolution aqueuse d’iode, après les avoir séchés avec précaution. Alors, tandis que les granules appartenant au blé n’offrent que Tapparence de petits points noirs, ceux qui proviennent de la pomme de terre ressemblent à des outres gonflées transparentes de la plus belle teinte bleue.
Telle est la réaction par laquelle M, Donny décèle la présence de la fécule de pommes de terre dans la farine de blé, et, nous le répétons, cette réaction est tellement nette, que nous ne croyons pas en avoir vu qui le soit davantage. Si, sur la surface de *2 à 3 millimètres de diamètre qu’embrasse l’oeil armé de la loupe dont se sert M. Donny, il se trouve un seul grain de fécule,' il nous paraît impossible que l’œil ne le reconnaisse pas ; et,, en parcourant avec la loupe toute la surface de la lame de verre qui sert de porte -objet, on en a bientôt reconnu un grand nombre, même quand le mélange a eu lieu suivant des proportions beaucoup plus faibles que celles qui peuvent donner des bénéfices. On estime que la farine doit contenir au moins dix pour cent de fécule de pommes de terre pour que la fraude donne du profit, et il suffit qu’elle en contienne deux ou trois fois moins, pour que le procédé de M.Donny l’y fasse immédiatement reconnaître.
On découvre la fécule de pommes de terre dans ie pain, après la cuisson, en écrasant sous la loupe, dans deux ou trois gouttes d’une dissolution de potasse, un petit fragment de raie. Si le pain est falsifié, il s’y montre des grains de fécule qui se conduisent de la même manière avec la potasse et l’iode.
La farine des légumineuses porte avec elle un autre caractère. Si l’on place une petite quantité de la farine suspecte sur le porte-^ objet de la loupe montée, et qu’on y fasse tomber quelques gouttes d’une dissolution contenant 10 à 12 pour cent d’alcali, toute la fécule est dissoute, et il se forme un empois à froid, dans lequel l’oeil ne distingue rien^ si l’on n’a à faire qu’à delà farine de blé pure. La farine des légumineuses, au contraire, contient toujours des fragmens d’un tissu cellulaire formé par une substance autre que la fécule, la cellulose, qui est insoluble dans la solution alcaline. Les fragmens se montrent à l’œil, sous la loupe et dans l’empois, avec tant de netteté, qu’il est impossible de les méconnaître,:
La farine de féveroles est une de celles que l’on emploie le plus fréquemment dans la falsification qui nous occupe, et le procès de Rochefort a montré tout le parti que la fraude en sayail tirer. Or, M. Donny a trouvé qn’elle donnait lieu à une réaction qu’il fait naître à l’aide d’un procédé aussi élégant que ' simple.
La réaction dont il s’agit résulte de Faction consécutive de la vapeur d’acide azotique et de l’ammoniaque, mais à un certain degré scnlement, degré très difficile à atteindre, se produisant dans un instant très court, et exigeant, par conséquent, pour être saisi, l’habileté d’un chimiste exercé. Comment tourner celte difficulté? Par un petit tour de main, une sorte de petite rase que nous avons vraiment dn plaisir à décrire.
M. Donny prend une capsule en porcelaine, de 4 ou 5 centimètres de diamètre, et en enduit le bord intérieur d’une couche mince d’une ceinture de farine, qui ne descend pas jusqu’au fond. Sur le fond nu, il fait tomber quelques gouttes d’acide azotique, et chauffe sur une lampe à alcool. La vapeur se dégage et attaque bientôt la ceinture de farine, mais en commençant par son bord inférieur et étendant son action lentement jusqu’au
bord supérieur. La partie attaquée jaunit et finit par noircir ; celle que la vapeur a encore respectée reste blanche. La première a subi une action trop énergique ; cette action, au contraire, est encore trop faible ou nulle sur la seconde. Entre les deux se trouve une zone où l’action est Juste ce qu’elle doit être j et cette zone devient apparente par le développement d’une belle couleur rose lorsque l’on a renversé la capsule pour expulser l’excès d’acide, et qu’on a remplacé celui-ci par l’ammoniaque à froid. La coloration rose est très intense et visible à l’œil nu, si la proportion de farine de féveroles est assez considérable. Si, au contraire, cette proportion est faible, on aperçoit une teinte rosée seulement. Mais en examinant avec une loupe l’espace nuancé de rose, on reconnaît que la teinte est due à des particules isolées et dont chacune est très fortement colorée en rose vif. Ces particules ne sont aütre chose que celles mêmes qui proviennent de la farine de féveroles, de telle sorte qu’on pourrait les prendre une à une avec la pointe d’une aiguille à disséquer, et isoler ainsi granule à granule tout ce qui appartient à l’une des deux farines de ce qui appartient à l’autre.
Celte belle réaction est due à ce que la féverole contient une substance particulière, ordinairement incolore, mais prenant la belle couleur rose dont nous avons parlé sous l’influence successive de l’acide azotique et de l’ammoniaque. C’est une réaction d’autant plus remarquable qu’elle offre une identité complète avec celle qui sert à caractériser l’urée dans les liquides animaux.
Les vesces contiennent le même principe et donnent lieu à la même réaction ; toutes les autres farines restent incolores ou prennent seulement une légère couleur jaunâtre.
Pour le riz, le maïs, le sarrasin, les tourteaux dé graines de lin, M. Donny fournit des caractères tirés de ce que ces diverses graines laissent dans la farine qui en provient des fragmens organisés de formés spéciales. Chacune de ces formes est facile à caractériser, et très reconnaissable dans la masse transparente qu’on obtient en convertissant, comme nous l’avons dit, la partie féculente de la farine en empois par l’action d’une dissolution alcaline assez concentrée.
Ce qui distingue surtout la plupart des procédés de M. Donny,
c’est qu’ils agissent directement et immédiaten'.ent ^sur là substance mise en observation. Si l’on en excepte quelques cas particuliers, comme celui où il s’agit dé reconnaître la féverole dans le pain, il n’y a point ici de ces operations préparatoires qui exi gent de l’habileté, qui, poussées trop loin, altèrent les substances et donnent lieu à des réactions d’une origine douteuse, comme la trituration, la dissolution préalable par des réactifs dontl’âction puisse varier, en raison de la durée, de lai température où de toute autre cause. Tout se passe entre la fécule elle-même, telle qu’elle existe dans la farine, et un réactif ou deux au plus. Ajoutons que les effets sont de la nature la plus tranchée. Dans tous les procédés qui avaient été proposés jusqu’ici, c’étaient en général plutôt des nuances que des distinctions tranchées qu’il avait fallu invoquer, des différences de teintes, la faiblesse ou l’abondance d’un précipité : aussi, en rendant compte d’expériences de cette nature, un chimiste disait-il avec beaucoup de raison : « Ce n’est pas eh « me basant sur des différences du plus au moins que j’oserais « mettre en question la fortune ou l’honneur dTine personne. » Nous ne croyons pas que les réactions dont nous venons de rendre compte inspirent jamais une réflexion semblable, lorsqu’une expérience ultérieure les aura confirmées (Doyère).
Empoisonnemènt du duc de Praslin.
Le due de Praslin s’est empoisonné avec de l’acide arsénieux dans la journée du mercredi 18 août, et il a succombé le 2ù du même mois, à 4 heures 35 minutes. Je pense qu’il est utile et même nécessaire d’attirer l’attention du lecteur sur un certain nombreùe faits relatifs aux altérations cadavériques qui ont été constatées, et surtout à l’expertise médico-légale. Commis parle chancelier de la Cour des pairs pour faire l’autopsie du cadavre et pour procéder à l’analyse des matières suspectes, j’étais en même temps invité par lui à désigner un autre expert; je fis choix du docteur Tardieu, agrégé de la Faculté de médecine de Paris.
Je ne dirai rien des symptômes éprouvés par le duc de Praslin, parce qu’ils rentrent à peu de chose de près dans ceux qui sont lU. 69
connus, et que j’ai décrits à la p. 326 et suivantes de ce volume.
Pour ce qui concerne la néeropsie, je ne parlerai que du canal digestif et du cœur, dont les lésions offraient un véritable intérêt. Estomac. Depuis le cardia jusqu’au pylore , il existait sept larges eschares, dont les dimensions variaient de 2 à 4 centimètres, disséminées le long de la grande courbure. Ces eschares étaient noires, très nettement circonscrites par un liséré d’un blanc jaunâtre ; le tissu était racorni et d’une consistance bien différente de celle des parties voisines; elles n’intéressaient pas toute l’épaisseur des parois de Testomac. Autour de ces eschares dans une petite étendue, la membrane muqueuse gastrique était un peu ramollie et d’une coloration rouge foncé due à une vascularisation inflammatoire ; il n’y avait nulle part ni ulcération ni perforation. La membrane muqueuse de l’estomac était saine dans toutes les parties qui séparaient les eschares qui viennent d’être décrites.
On se tromperait si l’on croyait que ces eschares sont le fait de l’action locale de l’acide arsénieux sur l’estomac ; non, elles sont la conséquence de V absorption du toxique : aussi détermine-t-on souvent la production de semblables eschares ou d’altérations analogues dans l’estomac, alors qu’on s’est borné à empoisonner, des animaux en appliquant de l’acide arsénieux sur le tissu cellulaire sous-cutané de la partie interne de la cuisse (J^. les expériences 13, 14 et 15® de mon Traité de Toxicologie., page 308 du tome i®^, 4® édition). On voit principalement ces altérations dans les cas où la quantité d’acide arsénieux avalée était considérable , et surtout lorsque la maladie a duré long-temps. Je puis ajouter à l’appui de cette proposition ce qui se passe dans la plupart des cas d’empoisonnement par l’acide arsénieux qui se terminent promptement par la mort ; en effet, non-seulement l’estomac n’offre aucune eschare, mais à peine estil le siège d’une légère inflammation.
Canal intestinal. L’intestin grêle, examiné dans toute son étendue, n’offre pas une seule eschare analogue à celles de l’estomac ; mais à sa partie supérieure, dans le duodénum et dans les dernières portions de l’iléon, la membrane muqueuse est le siège d’une violente inflammation caractérisée par une rougeur sombre
presque üniforme, résultant dé rinjection très considérable d’un grand nombre de petits vaisseaux capillaires; celte membrane n’est, d’ailleurs, nulle part ulcérée ou détruite. La partie moyenne , de l’intestin grêle, celle que l’on appelle le jéjunum est intacte. Le gros intestin n’est le siège d’aucune lésion.
Cœur. Le Ventricule gauche renferme une petite quantité de sang liquide; à l’intériéur de cette cavité, sur les piliers et sur les différeiiS points dé la surface interne du ventricule, on observe lin grand nombre dé fetites taches hémorrhagiques disséminées., formées par du sang épanché sous la membrane séreuse eUdocardique, et qui dans quelques parties pénètrejWgMe dans t’ épaisseur des colonnes charnues et du tissu propre du cœur. Le ventricule et l’oreillette droits sont distendus par un meV/o/ volumineux décoloré, fibrineux, qui Se prolonge jusque dans l’artère pulmonaire.
Analyse chimique. — Foie. Nous avons opéré séparément sur 400 grammes de ce viscère : 1” en incinérant par l’azotate de potasse; 2° en décomposant la matière organique par le chlore. Nous n’avons pas voulu recourir au procédé dè carbonisation par l’acide sulfurique, tant prôhé par l’Institut, parce qu’il est loin d’offrir lés avantages que présentent ceux dont il vient d’être fait mention (F. p. 226).
Je ne dirai rien des 400 grammes de foie traités par l’azotate de potasse, si ce n’est que nous avons recueilli une quantité très considérable de taches arsenicales dont nous avons constaté les caractères, ce qui nous a permis ^affirmer que le foie contenait de l’arsenic. Surabondamment et pour satisfaire à des exigences puériles, nous avons fait passer aussi le gaz hydrogène arsénié qui Se dégageait de l’appareil à travers un tube de verre chauffé au rouge, et nous avons obtenu presque immédiatement après un anneau très riche en arsenic.
Décomposition par le chlore. On sait que dans le mémoire que j’ai lu à l’Àcadémie royale de médecine en juillet dernier, j’ai établi qu’en décomposant le foie par un courant de chlore gazeux à froid, on transforme tout l’acide arsénieux en acide arsénique, et que l’on ne perd aucune trace du toxique, tandis qu’on en perd en suivant tout autre procédé; aussi retire-
t-on beaucoup plus d’arsenic en agissant avec le chlore qu’en détruisant la matière organique par un autre agent. Les expériences qui m’avaient conduit à ce résultat si important avaient toutes été faites avec des foies de chiens empoisonnés par l’acide arsénieux et dont le poids variait de 180 à 220 grammes ; jamais je n’avais opéré sur des foies d’hommes , ni sur une proportion aussi considérable dé matière, c’est-à-dire sur àOO grammes. Qu’est-il advenu : c’est que tandis que la matière organique des foies de chiens était à-peu-près complètement décomposée après quatre heures de l’emploi du chlore gazeux, celle qui constituait les 400 grammes du foie du duc de Praslin ne l’était pas au même degré, après avoir été traversée par le chlore pendant le même espace de temps; c’est ce qui explique la différence importante que nous avons remarquée dans les résultats et que voici : la liqueur chlorée provenant des foies de chiens, après avoir été chauffée jusqu’à l’ébullition pour en chasser le chlore, donne immédiatement de V arsenic en abondance, lorsqu’on l’introduit dans un appareil de Marsh ^tandis que la liqueur analogue obtenue avec 400 grammes du foie du duc de Praslin, dans le même
appareil et encore difficilement que quelques taches jaunâtres brillantes; évidemment il restait dans cette dernière liqueur une ■trop grande quantité de matière animale pour permettre à l’arsenic de s’échapper ; aussi avons-nous pris le parti de traiter Je liquide qui fournissait à peine des taches jaunes, par de l’acide sulfurique pur et concentré, jusqu’à ce que la liqueur ne fît plus effervescence; le mélange devenu noir a été mis dans un appareil de Marsh, et u’a pas tardé à fournir une quantité vraiment prodigieuse d’arsenic.
Un fait qui ne manquera pas de frapper ceux qui s’occupent de toxicologie , c’est qu’en même temps que l’acide sulfurique dégageait des vapeurs abondantes d’acide chlorhydrique (formé par l’action du chlore sur l’hydrogène de la matière animale), qu’il chassait une petite proportion de chlore en excès , il donnait également lieu à la production de gaz acide sulfhydrique. Comment concilier dans une même liqueur la présence du chlore et de ce gaz , lorsqu’on sait qu’à l’instant même où ces deux corps sont en contact, le chlore s’empare de l’hydrogène
de l’acide sulfhydrique et en précipite le soufre? Ce fait, pour moi inexplicable, se reproduira- t-il dans d’autres occasions ou bien dépendait-il d’un état individuel à nous inconnu ? J’avoue, que , si j’avais à décider la question avec un aussi petit nombre de données, je me prononcerais en faveur de la négative, c’està-dire que j’admettrais qu’il ne se manifestera que très rarement,
Quoi qu’il en soit, il est évident d’après ce qui précède, que j’ai à compléter le procédé de décomposition de la matière organique par le chlore, les détails dans lesquels je suis entré à la page 229 de ce volume, n’embrassant pas toutes les espèces qui peuvent être l’objet d’expertises médico-légales. Voici les préceptes qui servent de complément à ce que j’ai déjà publié.
1° Si l’on agit sur plus de 200 grammes de foie, il ne suffira pas de faire traverser la liqueur par un courant de chlore gazeux pendant quatre heures; if faudra prolonger ce courant pendant six, sept ou huit heures, suivant la proportion de foie sur laquelle on opère.
2° Après avoir filtré et fait bouillir la liqueur chlorée pendant une demi-heure environ , pour en chasser l’excès de chlore, on en essaiera une petite partie dans un appareil de Marsh ; si l’on obtient immédiatement ou peu de temps après des taches brunes brillantes , c’est que la décomposition de la matière organique a été suffisante, et l’oii n’aura pas besoin de recourir à aucun autre traitement.
3® Si, au contraire, les taches ne se produisent pas ou qu’elles ne se condensent que difficilement, quelle que soit leur couleur, on conclura que l’action du chlore, n’ayant pas été suffisamment prolongée , il reste encore une assez grande quantité de matière organique pour empêcher l’arsenic de se montrer. Dans ce cas , on placera le liquide suspect dans une capsule de porcelaine, dans laquelle on versera de l’acide azotique pur et concentré jusqu’à ce qu’iln’y aitplus d’effervescence et l’on chauffera j il se dégagera une énorme proportion d’acide azoteux et de chlore ; l’acide azotique détruira le restant de la matière organique et fera passer à l’état d’acide arsénique, la portion de l’acide arsénieux que le chlore aurait pu ne pas atteindre ; on
continuera l’action de la chaleur jusqu’à ce que la liqueur soit entièrement desséchée; le produit, de l’évaporation, traité par l’eau distillée bouillante pendant dix à quinze minutes , fournira un liquide duquel on extraira à l’aide de l’appareil de Marsh tout V arsenic contenu dans la portion du foie sur laquelle on avait opéré; je Aiÿ, tout V arsenic, persuadé que je suis qu’il ne viendra dans l’esprit d’aucun homme instruit et de bonne foi d’élever le moindre doute à cet égard.
Je dirai en terminant qùe ce n’est pas d’après des vues purement théoriques que j’ai été conduit à tracer ces préceptes, mais bien d’après des expériences rigoureuses que j’ai pu faire sur le tiers du foie du duc de Praslin, qui n’avait pas été employé à l’expertise ordonnée par la Cour des pairs.
FIN Dü TROISIÈME ET DERNIER: VOLUME.