DE LA MARCHE COMPARÉE DE LA PUTRÉFACTION DANS LA TERRE
DANS l’eau, dans LES FOSSES d’ AISANCES ET DANS LE FUMIER.
Cet article peut être envisagé sous un double rapport ; d’une part, on compare les cliangemens qu’éprouvent les divers tissus dans l’un et l’autre de ces milieux, pour en faire ressortir les différences, et établir en quelque sorte le caractère distinctif de chacun de ces modes de putréfaction : c’est ce que j’ai fait dans les quatre résumés placés à la fin des quatre articles qui précèdent ; d’un autre côté, on s’attache à déterminer l’influence de ces mêmes milieux sur la marche plus ou moins rapide de la putréfaction : c’est ce qui me paraît devoir faire l’objet de cet article. Un pareil problème, pour être résolu, exige que l’on soumette des parties d’un meme cadavre à l’action de ces milieux en même temps et dans le même emplacement, afin d’annuler les autres conditions pouvant exercer quelque influence sur la marche de la décomposition putride, et d’être sûr que la différence dans la marche doit réellement être attribuée au milieu dans lequel le cadavre est plongé. J’ai agi sur des parties d’un même fœtus, et j’ai pensé que le travail offrirait plus d’intérêt en examinant encore la ma;rche de la putréfaction dans l’air atmosphérique.
Voici les détails de ces expériences :
Dans V air atmosphérique, p. Ü9 8.
Dans Veau stagnante. La jambe et le pied du fœtus mort le 5 mai (voyez page 498) ont été rnis ;dans l’eau de puits , le 6
à dix heures du matin. 'L&l mai, le membre, qui jusqu’alors avait été incolore, présentait une teinte rougeâtre.
8 mai, la couleur est légèrement violacée. 9 mai, idem. 10 mai, odeur à peine sensible ; l’épiderme se détache par petits lambeaux sous la pointe des pinces; couleur toujours violacée. 11 mai, on éprouve plus de facilité à détacher l’épiderme ; l’odeur est déjà manifeste , mais différente de celle qu’exhalent les ma-, tières qui se pourrissent à l’air. 12 mai, ces deux caractères sont plus sensibles. 13 mai, couleur rouge marbrée. lU mai, l’eau est trouble, rougeâtre, et répand une odeur forte, désagréable; l’épiderme se détache plus facilement. 15 mai, la peau résiste à la pointe des pinces ; les propriétés physiques des muscles ne paraissent point altérées. 16 mai, couleur du membre blanchâtre, excepté à la malléole interne qui est verdâtre ; on enlève la totalité de l’épiderme de la jambe , tandis que celui du pied résiste; l’odeur est moins sensible. 17 mai, la malléole n’est plus verte; l’épiderme du pied se détache en totalité. 18 mai, couleur gris brun sans aucune trace de lividité; point de changement dans l’odeur ni dans la consistance ; on voit sept ou huit mouches dans l’eau, qui est trouble, légèrement fétide et colorée en rouge brun. 19 mai, supernatation du pied; dégagement assez considérable de gaz aux environs des vaisseaux tibiaux postérieurs ; odeur un peu plus prononcée : l’eau présente à sa surface une pellicule , qui n’offre point l’aspect huileux. 20 mai, point de changement appréciable. 21, idem. 22 mai, couleur de café au lait tirant sur le vert ; le derme est corrodé ; on y voit des ulcérations assez larges semblables aux chancres vénériens, et dont les bords sont fort mous ; le ramollissement du membre est très marqué ; l’odeur est forte et sui gmieris ; la graisse et les muscles présentent leur couleur naturelle. 23 mai, les corrosions sont plus larges ; la couleur est verte. 24 mai, la peau se déchire facilement, et on voit alors qu’elle est rose, et que la couleur verte n’est que superficielle ; les corrosions sont un peu plus larges. 25 mai, ramollissement croissant; la graisse paraît complètement saponifiée. 28 mai, peau d’un vert olive, très ramollie au pied et à la partie interne de la jambe. 29 mai, les muscles sont tellement ramollis qu’ils sortent sous
Mil ^
tôtïtlif de ptilrliage par îes Irôiis de U péâu, ioi'sqü'oii pi'em celie^cî. le membre conserve encore sa forme. 3 Juin.
le membre, encore entier, semble réduit à une écorce de graisse soüs-cutanée, Solide et saponifiée , couverte en quelques points de derme aminci ; les os sont presque dénudés, et le putrilage musculaire s’écoule par les fistules cutanées. 6 juin, les épiphyses se détachent ; le membre tend à se séparer au niveau de l’articulation du pied. 13 juin, le membre a pour ainsi dire conservé sa forme ; toutefois , le pied ne tient plus que par quelques tendons et par quelques ligamens ; les parties charnues, réduites en une sorte de putrilage, ont abandonné les os, qui sont encore renfermés dans une sorte d’étui formé par une couche de graisse saponifiée.
Dans Veau renouvelée deux fois 'par jour. La jambe et le pied dû l’autre côté du même fœtus ont été mis, le 6 ma*, dans l’eau de puits , que l’on a renouvelée deux fois par jour. 7 ma*, idem. 9 mai, couleur légèrement violacée ; point d’odeur. 10 ma*, pied légèrement verdâtre; l’épiderme qui le recouvre se détache plus facilement que celui de la jambe. 11 mai, idem.
12 ma*, on voit à la surface de l’eau et du membre une multitude de bulles de gaz; odeur à peine sensible; même couleur.
13 ma*, l’épiderme se détache facilement à la partie interne du membre ; odeur marquée, nullement désagréable ; bulles de gaz et couleur comme hier. Ik mai, ces caractères sont un peu plus prononcés. 15 .mai, la peau résiste à la pointe des pinces ; point de changement sensible dans les muscles. 16, couleur blanche; tache verdâtre à la malléole interne ; même odeur. 17, répidenne du pied se détache en totalité , la moliéole est toujours verte. 18, bulles gazeuses sur les points qui sont encore recouverts d’épiderme ; celui-ci s’enlève facilement sur la région antérieure et supérieure du tibia ; supernatation de la partie supérieure de la jambe; couleur d’un blanc mat, mélangé d’un gris brun. 19, l’épiderme èst complètement enlevé ; on dégage des gaz par l’expression du membre : l’eau est fétide, recouverte d’une pellicule d’un blanc sale, légèrement colorée en jaune , d’apparence huileuse ; l’odeur du membre est moins sensible que celle du liquide. 20 mai, supernatation complète. 21, le membre est d’un
— 8*il ~
blauc laiteux; la peau ne se déchire pas encore. 22 mai^ couleur idem; derme bien ramolli, offrant à sa surface une multitude de points ulcérés , très rapprochés , moins larges et plus nombreux que dans l’expérience précédente. 2 S mai^ corrosion et ramollissement beaucoup plus évidens et plus étendus que dans le sujet de l’observation précédente; la peau est tellement ramollie dans toutes les parties corrodées^ qu’on peut l’enlever en grattant légèrement avec le scalpel. . 24, ces caractères sont plus prononcés ; membre d’un blanc sale ; odeur un peu plus forte; muscles rouges et légèrement ramollis. 25, les muscles sont déjà réduits en un putrilage rosé. 28 mai, corrosion portée au point que les ulcères sont de la largeur d’une pièce dé deux francs ; il suffit de presser un peu. le membre pour faire sortir les muscles sous forme de putrilage ; couleur d’un blanc rosé ; le ramollissement est évidemment plus marqué que dans l’expérience précédente. 29 mai^ les Os sont en grande partie dénudés ; les chairs sont presque complètement détachées ; séparation du cinquième os du métatarse. 31 7nai , les chairs sont ramollies, au point que le membre ne conserve plus sa forme; on n’en trouve que des lambeaux ; la graisse semble se saponifier ; l’odeur est semblable à celle du savon de graisse. 3 juin, la dénudation des os est complète ; les muscles sont remplacés par un putrilage rougeâtre. 6 juin, les épiphyses se détachent ; il ne reste plus que des ligamens, des tendons et quelques morceaux de graisse qui paraît saponifiée. 13 juin, on ne voit plus que les os qui sont en partie désunis, et deux lambeaux de graisse entièrement saponifiée.
Après avoir examiné comparativement les effets de l’eau stagnante et de l’eau renouvelée deux fois par jour sur les parties d’un même fœtus , j’ai voulu connaître l’action de l’eau suides cadavres entiers : l’un de ces cadavres a été laissé pendant vingt-deux jours dans de l’eau de puits que l’on n’a point renouvelée; l’autre au contraire, a été mis dans de l’eau qui a été renouvelée jour et nuit, pendant le même espace de temps. Il résulte de ces expériences, que l’altération que les corps éprouvent dans l’eau a lieu beaucoup plus rapidement dans l’eau renouvelée que dans l’eau stagnante.
Dans Veau des fosses d’aisances. La cuisse du fœtus mort le 5 mai a été mise dans un sceau rempli d’eau des fosses d’aisances, le 6 mai, à dix heures du matin. 7 mai, rien de remarquable. 8 mai, couleur légèrement violacée , surtout à la partie interne et postérieure. 9 mai, l’épiderme commence à s’enlever par une forte pression des pinces; couleur idem. 10 mai, tout est dans le même état. 11, idem. 12, l’épiderme se détache un peu plus facilement. 13 , idem. 15, la peau résiste bien; la structure des muscles n’est pas changée ; le membre nettoyé exhale l’odeur de Teau de la fosse. 16 mai, on voit quelques parties violacées encore recouvertes d’épiderme ; la majeure partie est jaune et dépouillée d’épiderme; léger ramollissement des muscles. 17 mai, la teinte violacée a moins d’étendue; la couleur de la peau ressemble à celle du café au lait. 18, l’épiderme se détache de plus en plus ; il se dégage des gaz par les extrémités incisées du membre. 19, lavée et mise dans l’eau de puits, la cuisse surnage; dégagement de gaz par une légère pression ; la peau commence à se ramollir ; la graisse qui est à découvert sur les plaies offre l’aspect du savon ramolli. 22 mai, la peau se sépare plus facilement de la graisse ; le reste est dans le nïême état. 23, on n’aperçoit aucune trace de corrosion, comme cela a déjà lieu pour les membres qui sont en contact avec l’eau de puits ; les muscles sont plus ramollis que la peau ; celle-ci est d’un jaune légèrement orangé, et se détache lorsqu’on la racle avec le scapel. 25 mai, ramollissement de la tête du fémur ; la peau est évidemment amincie. 28 mai , les muscles sont bien ramollis ; la peau n’offre aucune trace de corrosion, mais elle s’enlève très facilement; la graisse sous-cutanée , d’une couleur rosée dans certains endroits , paraît saponifiée- 29, idem. 31, la peau est entièrement détachée ; le ramollissement des muscles , quoique considérable, est moins prononcé que sur la portion de cadavre qui est en contact avec l’eau non renouvelée. ?>juin, les cartilages sont sensiblement ramollis; la graisse paraît bien saponifiée. & juin,\e.^ muscles, encore d’une couleur jaune rosé, sont plus ramollis; la graisse est complètement saponifiée et moins cohérente, i^juin, on ne trouve que quelques lambeaux de tissu savonneux qui se détachent des muscles encore roses et très ramollis.
Dans du fumier. L’autre cuisse du fœtus mort le 5 mai a été placée dans du fumier, le 6 mal, à dix heures du matin. 7 mai, rien de remarquable. 8, odeur forte, surtout aux extrémités incisées. 9, couleur mélangée de rose et de vert ; l’épiderme se détache ; l’odeur de putréfaction est très prononcée. 10, l’épiderme est complètement enlevé ; couleur verdâtre dans la partie du membre qui regarde en haut , et aurore dans la partie opposée ; la peau n’est pas sensiblement ramollie. 11, couleur aurore plus généralement répandue ; les muscles commencent à se ramollir dans les environs des plaies. 12, léger ràmollissement de la peau ; odeur forte, ammoniacale ; muscles d’un gris rougeâtre. 13, ces caractères sont un peu plus prononcés. 14, couleur orangée ; odeur très fétide ; on déchire assez facilement la peau. 16 , les muscles sont réduits à une sorte de putrilage dans les parties découvertes , quoiqu’ils conservent encore leur couleur rouge.|17, odeur très fétide, ramollissement beaucoup plus considérable des muscles. 19, peau d’un rouge orangé, en partie desséchée à sa surface externe, et dure comme du cuir ; muscles réduits en lambeaux et en putrilage grisâtre ; fémur dénudé. 22 , il ne reste que la peau dont la couleur orangée est moins foncée ; elle est plus humide et plus ramollie en dedans qu’à sa surface externe. 23, les portions de peau humide se détachent facilement en raclant avec le scapel. 18 mai, on ne trouve que des lambeaux de peau.
Dans la terre. Le bras du fœtus mort le 5 mai a été enveloppé de terre, le 6 mai, à dix heures du matin; on a arrosé de temps à autre ; cependant le terrain n’a jamais été sensiblement humide. 7, rien de remarquable. 9, l’odeur ne se fait sentir que dans les plaies. 10 , l’épiderme commence à se détacher, et alors on voit que la peau est rose; point de ramollissement; légère odeur de putréfaction. 11, épiderme entièrement détaché ; odeur nauséeuse ; couleur mélangée de vert et de rose. 12 , la plaie est d’un rouge gris ; la peau n’est pas encore ramollie. 13, couleur orangée de la peau, qui commence à se ramollir; odeur fétide. 14, on déchire la peau , mais moins facilement que celle de la portion qui est placée dans du lumier. 15 , la graisse ne présente plus l’aspect granuleux et vésiculeux qu’elle offre chez
le fœtus; elle ressemble déjà au gras de cadavre; le ramollissement de la peau est plus marqué ; la structure des muscles n’est point changée. 16, idem. 17, la peau , d’une couleur rose jaunâtre, se déchire très facilement; odeur très fétide ; graisse rosée s’étendant comme de la cire molle sous une légère pression; muscles légèrement ramollis, sans changement apparent dans leur structure. 19, la peau se déchire plus facilement; la graisse découverte a l’aspect homogène du savon légèrement ramolli ; celle que l’on met à nu par le déchirement de la peau, est encore jaune , yésiculeiise, et offre des filamens cellulaires manifestes à l’œil nu ; les muscles sont ramollis et putrilagineux; l’odeur est très fétide. 21, les tendons sont à nu ; le reste est dans le même état. 23, peau détruite dans une grande partie du membre ; la portion qui reste est d’un rouge orangé ; graisse saponifiée et blanche, excepté dans quelques points qui offrent une couleur jaune; muscles rouges; odeur moins fétide. 31, peau entièrement détruite; graisse rosée à sa surface et blanche dans l’intérieur; os dénudé; muscles en grande partie détruits ou sous forme d’un putrilage rosé; odeur semblable à celle de l’oignon de lis.- ^ juin, on ne découvre que du gras de cadavre formé aux dépens de la graisse qui s’est changée en acides margarique et oléique , et de l’ammoniaque provenant des muscles qui sont entièrement détruits.
Les expériences qui précèdent me permettent de conclure, 1° que la putréfaction marche beaucoup plus rapidement , tout étant égal d’ailleurs, dans le fumier que dans l’eau, dans la matière des fosses d’aisances et dans la terre ; 2° que de ces différens milieux, la terre est celui qui re/arc?e le plus la putréfaction, si l’inhumation a eu lieu à la profondeur d’un mètre environ, et que l’on n’ait pas arrosé le terrain ; car si la matière animale n’avait été enterrée qu’à 15 ou 18 centim. de profondeur, comme dans mes expériences, et que l’on eût arrosé, elle se serait pourrie aussi vite que dans l’eau stagnante ; 3“ que dans la matière des fosses d’aisances, la putréfaction fait moins de progrès que dans l’eau, quoiqu’elle ait lieu plus rapidement que dans la terre ; 4“ qu’après le fumier, aucun de ces milieux ne favorise autant la décomposition que J’eau, surtout si elle est souvent renouvelée ; 5“ que l’air
humide hâte encore plus que tout autre agent la putréfaction des matières animales (1), tandis que celle-ci s’arrête au bout d’un certain temps, si l’atmosphère est sèche.
(1) On objectera peut-être que, par un temps très cbaud, lorsque la température de l’atmospbère marque 25“ ou 26“ R. les cadavres sont cuits et désorganisés 30 ou 40 heures après leur séjour dans le fumier, tandis qu’ils sont loin d’être complètement pourris si on les a laissés à l’air. Je répondrai à cela que l’altération que le fumier fait éprouver dans ce cas aùx cadavres, n’est pas à proprement parler une putréfaction, mais bien une coction ; et en effet la température du centre du fumier où repose le corps, s’élève de 45° à 60° R.