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CRYPTE STHESIE EN GENERAL

Il y a beaucoup de raisons — et qui ne sont pas très bonnes — pour lesquelles l'hypothèse de la télépathie est par le public non scientifique, ou même scientifique, accueillie avec tant de faveur, et considérée comme si simple, qu'elle semble dispenser d'aller plus loin.

1° La première, c'est qu'elle s'accorde admirablement avec l'insuffisance de l'expérimentation. Il est clair que, si je ne connais pas le mot de Marguerite inscrit dans une lettre non décachetée par moi, je ne pourrai en aucune manière aider Andrée à dire ce mot. Mais, si je ne m'observe pas avec grande attention, si Andrée hésite, cherche, bafouille, je lui fournirai très naïvement des indications qu'elle n'aura garde de négliger. Je rectifierai ses erreurs ; je serai son complice involontaire. Ce ne sera pas l'inertie absolue, implacable, que je suis forcé de garder si je ne sais pas que le mot à trouver est Marguerite. Ayant fait quantité d'expériences, je sais trop bien à quel point il est difficile de ne donner aucun signe d'encouragement ou de désapprobation, quand on connaît le mot qu'il s'agit pour le médium de deviner.

2° La seconde raison, non moins mauvaise, c'est que, dans des représentations théâtrales, souvent est présenté au public un sujet qui possède la soi-disant lecture de la pensée. L'habileté de ces exhibitionsest parfoisextraordinaire. UnejeunefemmeA...,dontles yeux sont bandés, est assise sur un fauteuil, face au public. Debout, à côté d'elle, B...? son magnétiseur, prie une des personnes de l'assemblée de venir prèsde A... Et certes, ce troisième personnage G- . n'est rien moins qu'un complice. Alors C... montre, sans rien dire, sa carte de visite à B... B... la regarde, et presque aussitôt A... épelle cette carte, avec quelque hésitation souvent, mais parfois très couramment, sans faute, sans retard, sans hésitation, très vite, même quand il s'agit de mots difficiles.

L'expérience est amusante. Pourtant elle ne prouve rien, sinon la prestigieuse adresse des opérateurs. Il est en effet certain qu'il y a un code de signaux qui permet à A... de comprendre, ayant les yeux plus ou moins complètement bandés, ce que B.. . lui transmet, par des signes quelconques, des paroles, une attitude, des mouvements du pied droit, ou gauche, de la main droite, ou gauche, du torse, de la tête, tous très légers signes que le public ne sait pas

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remarquer, et qui, grâce à la mémoire excellente de A... lui font dire les chiffres ou les mots que B... lui a transmis par des signaux secrets, et par un alphabet moteur conventionnel. Ce n'est pas plus la lecture de pensée chez A... que n'est la compréhension d'un télégramme Morse chez les employés du télégraphe, quand ils entendent les sons intermittents émis par l'appareil, au moment où un télégramme est transmis, et qu'ils saisissent le sens de ce télégramme.

Mais le plus souvent ces représentations sont si habiles, si rapides, que le public, qui ne demande qu'à être trompé, est satisfait, et s'en va disant avec une conviction naïve, irraisonnée : « C'est la lecture de pensée ». Or, uue fois qu'ils ont dit lecture de pensée, télépathie, suggestion mentale, ils s'imaginent avoir compris, et ils ne se rendent pas compte qu'il s'agit là d'un des plus effarants mystères de notre existence humaine.

3° Une autre forme de la pseudo-lecture de pensée est donnée aussi dans d'autres représentations théâtrales. Un individu A..., sensible, ou soi-disant sensible, en tout cas très intelligent, se fait fort, en tenant la main d'une personne quelconque, de deviner sa pensée. Il amène sur la scène un individu B... pris au hasard dans la foule. Le malheureux B... intimidé à se voir donné ainsi en spectacle, hésitant, gauche, prend la main de A..., A... le fait marcher à côté de lui, vite ou lentement, et, d'après la démarche de B .., bientôt devine, grâce à une certaine perspicacité, où B... veut le conduire. Il arrive ainsi tout droit jusqu'à un des points de la salle. (C'est le poiut auquel B... avait pensé.) Il s'arrête devant un des assistants, et, tenant toujours la main de B... qui continue par ses mouvements à le diriger, fouille les poches de l'assistant, retire un mouchoir, prend ce mouchoir et va le porter en un autre point quelconque du théâtre : tout cela au grand ébahissement de l'assistance, et surtout de B... qui a voulu tous ces mouvements, et qui s'imagine que A... a lu dans sa pensée. En réalité A... a tout simplement interprété habilement les mouvements inconscients, involontaires et naïfs de ce pauvre B... lequel ne sait pas qu'il a lui-même avec ses muscles, par de légers mouvements, donné des indications extrêmement précises. Et le public quitte la salle, de plus en plus convaincu qu'il y a télépathie, de sorte que la croyance à la télépathie, phénomène

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évident et simple, s'impose à la foule. Mais il n'y a là pas plus de télépathie que dans la contraction des muscles d'une grenouille excités par une pile électrique1.

C'est pour de telles raisons, sans doute, que la télépathie est acceptée plus facilement que la lucidité. De fait les deux phénomènes, nullement contradictoires, sont probablement vrais, et on ne doit considérer la télépathie que comme un cas particulier et très fréquent de lucidité.

Remarquons d'ailleurs que presque toujours, sinon toujours, quand on demande à un sujet A... de répondre à une question, on fait une demande dont on connaît la réponse. Quand on ne la connaît pas, cette réponse, il est tout de même à peu près certain qu'il y a une autre intelligence humaine qui la connaît, de sorte qu'on pourrait pousser le respect de la télépathie jusqu'à dire : « Si A... a lu le mot de Marguerite dans une lettre qui n'a pas été décachetée par B... A... ne pouvait certainement pas lire dans la pensée de B... ce qui n'y existait pas. Mais il y a une personne, C..., c'està-dire Marguerite elle-même, dont A... a lu la pensée. C'est la pensée de Marguerite qui a été lue, et non le mot de Marguerite inscrit dans la lettre non décachetée. »

On va même parfois plus loin encore. Puisqu'il y a des faits que nul être vivant ne connaît, mais que ces faits ont été connus par B.. ., qui est mort, c'est assez encore pour la télépathie. B... mort, a connu le nom de Marguerite, et alors c'est encore de la télépathie, à savoir la pensée de B... mort, qui se transmet à A...

Ces explications alambiquées prouvent amplement qu'on ne connaît absolument rien des voies par lesquelles la connaissance cryptesthésique arrive à notre intelligence.

C'est surtout pour les cas, très fréquemment observés, de monitions au moment de la mort, qu'il convient de discuter s'il y a soit télépathie (transmission d'une pensée humaine), soit simplement lucidité (c'est-à-dire connaissance d'un fait extérieur).

Et je prendrai un exemple presque schématique, quoiqu'il soit

1. Il y a toute une bibliographie sur cette question des mouvements inconscients. Je ne puis même la résumer ici. C'est le Willing game, appelé quelquefois Gumberlandisme, du nom de Cumberlvnd, qui l'a pratiqué un des premiers. Grasset fait intervenir, puur l'expliquer, sa théorie du polygone, lequel est tout simplement un ingénieux schéma de l'inconscient.

réel. A... voit une nuit dans son sommeil apparaître B... son ami, pâle comme un cadavre. A... inscrit le prénom de B... sur son carnet, avec les mots : God forbid. Or, en ce moment même, B..., à l'autre bout de l'hémisphère, périssait dans un accident de chasse.

Et alors deux hypothèses — les deux mêmes hypothèses que tout à l'heure — se présentent. Ou c'est la notion du phénomène extérieur qui a été perçue par A... (à savoir que B. ., meurt d'un accident) ; ou c'est la pensée de B... mourant qui, traversant l'espace, a été impressionner l'esprit de A...

Je n'ose prendre définitivement parti pour l'une ou l'autre de ces hypothèses, car elles me paraissent également mystérieuses, supposant, dans l'être humain, une faculté de connaissance qui ne rentre pas dans l'ordre de ses procédés de connaissance habituels. Pourtant j'estime qu'il vaut mieux rester dans le rigide domaine de la science, et dire, — ce qui n'explique rien, mais laisse la porte ouverte à toutes les explications futures— à certains moments notre esprit peut connaître des réalités que nos sens, notre perspicacité et nos raisonnements ne nous permettent pas de connaître. Parmi ces réalités, il y a évidemment la pensée humaine, mais la pensée humaine n'est pas une condition nécessaire. La réalité de la chose suffit, sans qu'elle ait passé par un esprit humain. N'allons donc pas plus loin, et contentons-nous de dire, en présence de ces faits inhabituels, que notre mécanisme mental, plus compliqué encore qu'il ne paraît, possède des moyens de savoir qui échappent à l'analyse, et même à la conscience. En parlant ainsi, on ne fait pas d'hypothèse. On ne suppose pas que la connaissance cryptesthésique est due à la vibration d'une pensée humaine : on se coutente d'énoncer un fait. Or il est plus scientifique d'énoncer un fait sans commentaires, que de s'empêtrer dans des théories qui, comme la télépathie, sont absolument indémontrées.

Le mot télépathie implique une hypothèse. Le mot cryptesthésie a ce grand avantage qu'il n'en introduit aucune. Si A... voit son ami B... mourant, au vrai moment où meurt B..., c'est une hypothèse que de dire : la pensée de B... a été frapper A... Mais ce n'est pas une hypothèse que de dire :// y a eu chez A... une sensibilité spéciale qui lui a fait connaître la mort de B... La télépathie n'est nullement contradictoire avec la cryptesthésie : c'est une explica-

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tion, probablement vraie dans plusieurs cas, mais certainement insuffisante dans beaucoup d'autres. Or, en un sujet aussi obscur, il faut éviter, autant que possible, les hypothèses inutiles.

A... a une sensibilité spéciale qui lui fait connaître la mort de B. . . . Cela, ce n'est pas une hypothèse. La pensée de B. . . se transmet à la pensée de A... Cela, c'est une hypothèse, et il n'est pas sûr qu'elle soit vraie.

D'autant plus que jamais, ou presque jamais, il n'existe de faits inconnus à toute personne humaine. On pourrait alors toujours dire : c'est de la télépathie. Il importe assez peu, au moins théoriquement, que B..., pour transmettre sa pensée à A..., soit à deux mètres ou à deux mille kilomètres. Ainsi, comme il est difficile de supposer qu'un fait quelconque soit ignoré de tous les habitants du globe, on pourrait pour tous les phénomènes de lucidité, presque sans exception, supposer une transmission télépathique. Mais ce sera terriblement invraisemblable dans certains cas. Quand Mad. Green, à Londres, voit sa nièce (qui ne la connaît pas) se noyer en Australie, est-il vraiment admissible de supposer que c'est la pensée de cette nièce qui a été trouver Mad. Green? N'est-il pas plus simple d'admettre — sans aucune hypothèse — que Mad. Green a eu une lucidité, une cryptesthésie, une seusibilité spéciale?

Aussi bien, dans le cours de ce livre, parlerons-nous souvent de la télépathie, mais il faut qu'il soit bien entendu que pour nous la télépathie n'est qu'un cas particulier de la lucidité, et qu'elle ne s'en sépare pas. Elle est un égal mystère1.

§ 3. — PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES SE RATTACHANT A LA PSYCHOLOGIE NORMALE ET N'AYANT QUE L'APPARENCE

DE LA CRYPTESTHÉSIE

Nous avons insisté plus haut sur la nécessité de ne pas introduire dans la métapsychique des faits qui peuvent s'expliquer par les lois de la psychologie normale, classique.

1. Je reçois à l'instant môme le n° d'avril 1921 des P. S. P. R., où se trouve un admirable article de Mad. H. Sidgwick (242-398) : An examinatïon of Book-Tests. Elle arrive à une conclusion identique. Je regrette de ne pouvoir analyser cet important mémoire.

Richet. — Métapsychique. 6

Il est remarquable que, presque toutes les lois qu'on fait une expérience, les médiums, même quand ils ont de la littérature spirite une teinte très légère (parfois même nulle s'ils débutent dans la médiumnité), attribuent à une personnalité différente d'euxmêmes l'origine des pensées transmises par la table, par la planchette, par l'écriture. Il m'a paru, et aussi à tous ceux qui ont expérimenté, qu'il est avantageux, pour réussir les expériences, de faire cette supposition qu'une personnalité intervient. Assurément, cela n'implique pas une croyance quelconque à la réalité de cette personnalité. Ce n'est qu'un procédé d'expérimentation, une méthode d'investigation, une hypothèse de travail, suivant l'expression de Claude Bernard.

Dans presque toutes les expériences de spiritisme, il y a personnification. J'emprunte le mot à J. Maxwell, qui a dénommé ainsi la tendance qu'ont les médiums dans leurs réponses, à attribuer les phénomènes et les réponses à une personnalité distincte. Ces personnalités sont quelquefois multiples, mais en général il en est une qui prend le pas sur les autres, et ne permet pas aux autres personnalités de prendre la place. C'est ce qu'en langage spirite on appelle un guide. Les remarquables phénomènes (objectifs) que présentait Eusapia Paladino étaient par elle attribués à John King. De même les phénomènes (subjectifs) présentés par Mad. Piper étaient par elle attribués à Phinuit.

Cette personnification s'explique très bien par l'inconscience. L'inconscient est comme un étranger habitant en nous, qui a des mouvements, des idées, des souvenirs, des volontés, des sentiments, lesquels sont tout à fait en dehors de notre conscience. Alors, tout naturellement, cet inconscient se fabrique une personnalité.

Pour savoir si cette nouvelle personnalité est réelle ou imaginaire, il faut étudier ce qu'on décrit, dans la psychologie classique, sous le nom de dédoublements et de changements de personnalité.

Des médecins avaient observé que, dans certains cas, d'ailleurs assez rares, une transformation se fait de toute la mentalité d'une personne A... A... devient autre, s'attribue un autre nom, le nom de

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