DEFINITION ET CLASSIFICATION
La métapsychique, — en laissant de côté, bien entendu, la psychologie dont l'objet est nettement limité — est la seule science qui étudiedes forces intelligentes. Toutesles autres forces que lessavants ont jusqu'à présent étudiées et analysées au point de vue de leurs causes et de leurs effets, sont des forces aveugles, qui n'ont pas conscience d'elles-mêmes, dépourvues de caprice, autrement dit de personnalité et de volonté. Le chlore se combine au sodium sans que nous puissions soupçonner la plus petite parcelle d'intellectualité dans le chlore et le sodium. Le mercure se dilate par la chaleur sans rien y comprendre, et sans rien y pouvoir modifier. Le soleil projette ses rayons caloriques, électriques et lumineux dans les espaces, sans aucune intention volontaire, sans fantaisie, sans choix, sans personnalité pensante.
Or les forces qui déterminent les pressentiments, les télépathies, les mouvements d'objets sans contact, les apparitions, et certains phénomènes mécaniques et lumineux paraissent ne pas être aveugles et inconscientes, comme le chlore, le mercure et le soleil. Elles n'ont pas ce caractère de fatalité attaché aux phénomènes mécaniques et chimiques de la matière. Elles semblent avoir des intellectualités, des volontés, des intentions, qui ne sont peut-être pas humaines, mais qui, en tout cas, ressemblent aux volontés et aux intentions humaines. L'intellectualité, c'est-à-dire le choix, l'intention, la décision conforme à quelque volonté personnelle, inconnue, voilà le caractère de tout phénomène métapsychique.
Je diviserai la métapsychique en métapsychique objective et métapsychique subjective.
La métapsychique objective mentionne, classe, analyse certains phénomènes extérieurs, perceptibles à nos sens, mécaniques, physiques ou chimiques, qui ne relèvent pas des forces actuellement connues, et qui paraissent avoir un caractère intelligent.
La métapsychique subjective étudie des phénomènes qui sont exclusivement intellectuels. Ils se caractérisent parla notion de certaines réalités que nos sensations n'ont pu nous révéler. Tout se passe comme si nous avions une faculté mystérieuse de connaissance, une lucidité que notre classique physiologie des sensations ne peut encore expliquer. — Je propose d'appeler cri/ptesthésie, c'est-à-dire sensibilité dont la nature nous échappe, cette faculté nouvelle.
4 METAPSYCHIQUE EN GENERAI.
La métapsychique subjective est donc la science qui traite de phénomènes uniquement mentaux et qu'on peut admettre sans rien changer à toutes lois connues de la matière vivante ou inerte, ni aux diverses énergies physiques, lumière, chaleur, électricité, attraction, que nous avons l'habitude de mesurer et de déterminer.
Au contraire, la métapsychique objective traite de certains phénomènes matériels que la mécanique ordinaire n'explique pas : mouvements d'objets sans contact, maisons hantées, fantômes, matérialisations photographiâmes, sonorités, lumières, toutes réalités tangibles, accessibles à nos sens.
Autrement dit, la métapsychique subjective est intérieure, psychique, non matérielle : la métapsychique objective est matérielle et extérieure.
La limite entre les deux ordres de phénomènes est parfois incertaine ; mais souvent elle est très tranchée, et nulle confusion n'est possible. Par exemple, à Paris, le 11 juin 1904, l'assassinat de la reine Draga est formellement indiqué, alors qu'il n'y avait, à la médium qui l'a révélé, aucune connaissance rationnelle possible de ce crime, qui s'est produit à Belgrade à la minute même où il a été indiqué à Paris. Voilà un fait de métapsychique subjective.
Eusapia Paladino met ses mains à cinquante centimètres au-dessus d'une lourde table : on lui tient les mains, les pieds, les genoux, le torse, la tête, la bouche : alors la table se soulève des quatre pieds sans contact. Fait de métapsychique objective.
Souvent les phénomènes participent aux deux métapsychiques à la fois. Alors la dissociation est difficile, sinon impossible. A voit apparaître l'image B de son père mourant. Evidemment c'est une vision uniquement subjective si d'autres personnes étaient à côté de A et n'ont rien vu. Mais, si l'image de B, en même temps qu'elle apparaissait à A, a été vue par d'autres personnes que par A, si de plus l'apparition a pu être photographiée, si elle a laissé sa trace sur des plaques sensibles, ce n'est pas seulement un fait subjectif, c'est encore un fait objectif, car il y a eu un phénomène matériel, et la vision qu'a eue A cesse d'être un phénomène subjectif.
La fréquence des phénomènes subjectifs est bien plus grande que celle des phénomènes objectifs : les médiums donnant des phéno-
DÉFINITION ET CLASSIFICATION *o
mènes objectifs sont rares. D'ailleurs, quand il se produit des phénomènes matériels, presque toujours il y a simultanément des faits importants de métapsychique subjective qui se trouvent mêlés aux phénomènes matériels.
La métapsychique peut donc se définir : une science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l'intelligence humaine .
C'est donc une science profondément mystérieuse encore. Son mystère même fait qu'il faut en aborder l'étude avec une prudence scientifique extrême.
La question doit être posée ; car, pour beaucoup de savants, rien de ce qui est allégué dans le domaine du magnétisme et du spiritisme ne mérite d'être considéré comme sérieux. « On ne fait pas, disent-ils, une science avec des commérages; or les récits épars que vous apportez ne sont que des commérages. Les hallucinations, racontées avec force détails par des gens naïfs, appartiennent au domaine de l'aliénation mentale, et les représentations données par les médiums, à de vulgaires escroqueries. Les médiums qui se prétendent doués de propriétés surnaturelles, et qui disent être des intermédiaires entre le monde des morts et le monde des vivants, sont des hallucinés ou des farceurs. Dès qu'on prend des précautions contre la crédulité et la fraude, toujours on finit par dévoiler l'erreur ou l'imposture. Devant des commissions d'enquête ayant quelque autorité scientifique, jamais un fait irrécusable de lucidité ou de mouvements d'objets sans contact n'a pu être établi. Si l'on élimine les hasards, les fautes d'observation, les supercheries, il ne reste plus rien de la soi-disant métapsychique qu'une immense illusion. A mesure que les conditions sont plus rigoureuses, les phénomènes deviennent moins intenses, et finalement s'évanouissent. Une science se prétendant expérimentale et s'appuyant sur des expériences qui ne peuvent se répéter, ce n'est pas une science. Vous affirmez des faits extraordinaires, invraisem-
6 METAPSYCHIQUE EN GENERAL
blables, qui renversent tout ce que la scieuce a jusqu'ici reconnu comme vrai, mais vous êtes incapables d'en donner la preuve, car jusqu'ici cette preuve a échappé à toute recherche méthodique. Ce n'est pas à nous de prouver que les faits affirmés par vous sont faux ; c'est à vous de nous prouver qu'ils sont vrais.
«Et puis, même si nous les voyions, ces faits étranges, nous nous croirions dupés ou illusionnés, car vous évoluez parmi des imposteurs, et vos affirmations sont trop absurdes pour être vraies. »
Tel est à peu près le langage des savants honorables qui dénient à la métapsychique toute réalité. S'ils avaient raison, ce livre serait terriblement inutile, voire ridicule. Il pourrait s'intituler : Traité d'une erreur.
Mais pour notre part, comme nous essaierons d'en donner la preuve abondante, nous croyons que ces faits, qu'on appelle occultes parce qu'ils sont incompris, existent.
Nous avons lu et relu, étudié et analysé les ouvrages qui ont été écrits sur ce sujet, et nous déclarons énormément invraisemblable, et même impossible, que des hommes illustres et probes, comme sir William Crookes, sir Oliver Lodge, Reichenbach, Russell Wal-
LÀCE, LOMBROSO, WlLLIAM JâMKS, ScHIAPARELLI, Fr. MyERS, ZÔLLNER,
A. de Rochas, Ochorowicz, Morselli, sir William Barrett, Ed. Gurney, G. Flammarion, et tant d'autres, se sont laissé tous, à cent reprises difrentes, malgré leur science, malgré leur vigilante attention, duper fépar des fraudeurs, et qu'ils furent victimes d'une étonnante crédulité. Ils n'ont pas pu être tous et toujours assez aveugles pour ne pas apercevoir des fraudes qui ont dû être grossières ; assez imprudents pour conclure quand aucune conclusion n'était légitime; assez malhabiles pour ne jamais, ni les uns, ni les autres, laire une seule expérience irréprochable. A priori, leurs expériences méritent d'être méditées sérieusement, et non rejetées avec mépris l.
1. Voici comment ose s'exprimer un illustre savant anglais, lord Kelnvin (cité par Fr. Myers, A. S. P., 1904, XIV, 365).
« Je tiens à repousser toute apparence d'une tendance à accepter cette misérable superstition du magnétisme animal, des tables tournantes, du spiritisme, du mesmérisme, de la clairvoyance, des coups frappés. 11 n'y a pas un septième sens d'espèce mystique. La clairvoyance et le reste sont le résultat de mauvaises observations, mêlées à un esprit d'imposture volontaire, agissant sur des âmes innocentes et confiantes. »
Tel est le degré d'aveuglement auquel est conduit un des plus grands esprits de
L'histoire des sciences nous apprend que les déco n vertes les plus simplesont été repoussées, à priori, sous prétexte qu'elles étaient contradictoires avec la science. L'anesthésie chirurgicale fut niée par Magendie. Le rôle des microbes a été contesté pendant vingt ans par tous les académiciens de toutes les Académies. Galilée a été mis en prison pour avoir dit que la terre tourne. Bouillaud a déclaré que le téléphone n'était que de la ventriloquie. Latoisier a dit que nulles pierres ne tombent du ciel, parce qu'il n'y a pas de pierres dans le ciel. La circulation du sang n'a été admise qu'après quarante ans de stériles discussions. Dans un discours prononcé en 1827, à l'Académie des Sciences, mon arrière-grand-père, P.-S. Girard, considérait comme une folie l'idée qu'on peut par des conduits amener de l'eau dans les étages élevés de chaque maison. En 1840, J. Mùller affirmait qu'on ne pourra jamais mesurer la vitesse de l'influx nerveux. En 1699, Papin construisait un premier bateau à feu. Cent ans plus tard, Fulton refaisait cette découverte, et elle ne fut reconnue applicable à la navigation que vingt ans après. Quand, en 1892, guidé par mon illustre maître Marey, je faisais mes premiers essais d'aviation, je n'ai trouvé qu'incrédulité, dédain et sarcasme. On pourrait écrire tout un volume en contant les billevesées qui furent dites, au moment de chaque découverte, contre cette découverte môme.
Remarquons qu'il n'est pas ici question du vulgaire ; — l'opinion du vulgaire est sans importance, — mais des savants. Or les savants s'imaginent qu'ils ont tracé des limites que la science future ne saurait franchir. Comme le dit spirituellement C. Flammarion, « passés à l'état de bornes, ils jalonnent la route du progrès ».
Lorsqu'ils déclarent que tel ou tel phénomène est impossible, ils confondent très malheureusement ce qui est contradictoire avec la science, et ce qui est nouveau dans la science. Il faut insister; car c'est là la cause profonde du cruel malentendu.
Les corps se dilatent par la chaleur. Alors, si quelqu'un vient nous dire que le mercure, le cuivre, le plomb, l'hydrogène, dans les conditions habituelles de notre expérimentation, ne se dilatent pas
notre époque : il ne daigne ni regarder, ni étudier, ni essayer de comprendre. Il nie. C'est beaucoup plus facile.
quand ou les chauffe, j'aurai le droit de nier cette affirmation; car il y a là flagrante coutradiction avec les faits observés, coustatés et étudiés chaque jour. Mais qu'on ait découvert un métal nouveau, et qu'un savant nous vienne dire que ce métal, au lieu de se dilater, se contracte par la chaleur, je n'aurai pas le droit de nier a priori. Si invraisemblable que soit cette anomalie aux lois de la physique, je devrai, sous peine d'une blâmable présomption, vérifier cette assertion singulière, puisqu'il s'agit d'une substance nouvelle, peut-être différente des autres.
Toute vérité nouvelle est d'une extrême invraisemblance. Or il s'en présente à chaque instant dans l'évolution des sciences, et, dès qu'un chercheur quelconque en émet une, elle suscite toutes les indignations. Au lieu de vérifier, on nie.
Claude Bernard dit que les animaux fabriquent du sucre. Alors aussitôt les objections se multiplient. « C'est déranger l'harmonie du monde vivant que d'admettre la formation du sucre par les animaux. Ce sont les végétaux qui font du sucre, et les animaux qui le consomment. Le sucre qu'on a trouvé dans les organismes animaux était du sucre amassé par l'alimentation, ou résultant d'une altération cadavérique. Bref le sucre ne peut pas être fabriqué par un organisme animal. »
On sait ce que ces phrases sont devenues.
Supposons qu'on n'ait encore aucune connaissance des propriétés attractives de l'aimant, et que l'aimant soit un corps extrêmement rare, presque introuvable. Arrive un voyageur qui, ayant rencontré un aimant, mais ne pouvant le retrouver, raconte qu'il a vu un corps qui attire le fer. Son affirmation provoquera une indignation et une dénégation universelles. Pourquoi le fer a-t-il cette propriété que ne possèdent ni le cuivre, ni le plomb, ni aucun autre corps? Pourquoi un corps qui attire ? Jamais on n'a rien vu de semblable. Si c'était chose véritable, on la connaîtrait depuis longtemps l.
Tout ce que nous ignorons paraît toujours invraisemblable. Mais les invraisemblances d'aujourd'hui deviendront demain des vérités élémentaires.
1. Quand on a parlé de la contagion de la tuberculose, un professeur de la Faculté de Paris a dit : « Si la tuberculose était contagieuse, on le saurait ». Et à l'Académie do Médecine, on l'a, presque unanimement, en 1878, approuvé.
Pour ne prendre que les découvertes presque contemporaines, celles qu'à cause de mou grand âge j'ai pu voir se développer sous mes yeux, j'en prendrai quatre qui eussent paru en 1875 monstrueuses, absurdes, inadmissibles:
1° Ou peut entendre à Rome la voix d'un individu qui parle à Paris. (Téléphone) ;
2° On peut mettre en bouteille les germes de toutes les maladies et les cultiver dans une armoire. (Bactériologie) ;
3° On peut photographier les os des personnes vivantes. (Rayons X).
4° On peut transporter cinq cents canons à travers les airs avec une vitesse de 300 kilomètres à l'heure. (Aéroplanes).
Celui qui, eu 1875, eût émis ces assertions audacieuses eût été traité d'aliéné dangereux.
Notre intelligence routinière est ainsi faite qu'elle se refuse à admettre ce qui est inhabituel. Et, en effet, à bien examiner les faits qui nous entourent, il faudrait se contenter de dire : il y en a d'habituels, il y en a d'inhabituels. Nous ne devrions rien dire de plus. Surtout il faudrait se garder de faire deux classes de faits : ceux qui sont compris, et ceux qui ne sont pas compris. Car en vérité nous n'avons rien compris, absolument rien, à aucune des grandes ou petites vérités delà science.
Qu'est-ce que la matière ? Est-elle continue ou discontinue? Qu'est-ce que l'électricité ? L'hypothèse de l'éther est-elle comprise par ceux qui la professent ? Nous voyons une pierre retomber sur le sol quand on l'a lancée en l'air : avons-nous compris l'attraction ? Deux gaz se combinent pour former un nouveau corps qui est tout différent et dans le liquide formé ou trouve les mêmes atomes que dans les gaz qui se sont combinés: avons nous compris? Pourquoi tel ovule fécondé par uu certain zoosperme va-t-il produire, selon ses origines, un chêne, un oursin, un éléphant, ou un Michel-Ange? Pourquoi l'araiguée ourdit-elle sa toile? Pourquoi les hirondelles traversent elles les mers? Ces merveilles ne nous étonnent pas, parce que nous y sommes habitués. Mais il faut avoir le courage de reconnaître que, tout habituelles qu'elles sont, elles sont absolument des mystères.
Les faits de la métapsychique ue sont ni plus ni moins mystérieux que ceux de l'électricité, de la fécondation et de la chaleur. Ils ne sont pas aussi habituels ; et voilà toute la différence. L'absurdité serait donc énorme de ue pas vouloir les étudier, sous prétexte qu'ils ne sont pas habituels '.
Ce qui est constant, c'est que les observateurs et les auteurs qui se sont occupés de métapsychique, ont une très fâcheuse tendance à considérer leurs observations comme seules exactes, et à rejeter absolument les autres. Ainsi — sauf exceptions, bien entendu — quand on s'est beaucoup et exclusivement occupé de télépathie et de métapsychique subjective, on attache une importance prépondérante à la métapsychique subjective et on se refuse à admettre les phénomènes de télékinésie et d*ectoplasmie, si bien constatés qu'ils soient..
C'est le cas de plusieurs membres éminents de la Société anglaise de recherches psychiques. Ils sont assez facilement satisfaits quand il s'agit de transmission mentale, quoique celle-ci soit parfois explicable par des coïncidences ; mais, dès qu'il est question de phénomènes physiques, ils exigent d'impossibles preuves, même quand celles-ci sont inutiles à la démonstration.
Inversement tel expérimentateur, qui a cru voir une matérialisation superficiellement étudiée, la considère comme bien établie, mais se montre d'une sévérité exagérée et ridicule pour les transmissions de pensée ou les matérialisations décrites par d'autres observateurs, peut-êtreaussi compétents que lui!
1. J'ai pu constater un curieux exemple des sottises que la crainte de l'inhabituel (néophobie) peut inspirer à un savant honorable. Lors de l'Exposition de 1900 à Paris, j'ai présenté aux membres du Congrès de Psychologie un enfant de trois ans et trois mois, Pepito Arriola, espagnol, qui jouait étonnamment du piano, composait des marches funèbres ou guerrières, des valses, des habaneras, des menuets, et exécutait de mémoire une vingtaine, et peut-être plus, de morceaux difficiles. Los cent personnes du Congrès l'ont entendu et applaudi. Ce minuscule petit pianiste, véritable prodige de précocité, je l'ai fait venir chez moi, et dans mon. salon, deux fois dans la journée, une fois le soir devant de nombreuses personnes différentes, il a joué du piano, sur mon piano, loin de sa mère... Et voilà qu'un psychologue américain, M. Scripture, a annoncé, quatre ans après, que j'avais été victime d'une illusion, et que les airs entendus avaient été joués non par Pepito Arriola, trop petit pour jouer, mais par sa mère!... (Americ. Journ. of Psychology, 1905.)
L'incrédulité portée à ce degré d'aberration est digne de la crédulité de l'illustre géomètre Chasles qui montrait avec orgueil une lettre autographe — en français — de Vercingétorix à Jules César. Le scepticisme de M. Scripture est de même acabit que la crédulité de M. Chasles.
Quaud un phénomène est inhabituel, on ne l'admet que si on l'a soi-même vérifié, même quand on est accessible aux vérités nouvelles.
Ilsemble pourtant que nous devrions tous être moins personnels, et que notre critique, pour sévère qu'elle soit — et doive être — tâche de s'exercer autant, sinon plus, sur nos propres expériences, que sur les expériences d'autrui.
Si je me permets de critiquer la mentalité des savants en fait de métapsychique, c'est que j'ai commis la même erreur. Je n'ai pas suivi les procédés de travail employés pour l'étude des autres sciences. Avant d'étudier dans les livres, j'ai expérimenté. J'ai donc commencé par me faire une conviction personnelle (qui n'était nullement livresque). C'est plus tard seulement que j'ai lu et médité les travaux des expérimentateurs, anciens et contemporains, qui "s'étaient adonnés à ces recherches. Alors j'ai été en vérité stupéfait devant la quantité et la rigueur des preuves. De sorte que de par mes expériences et de par les expériences d'autrui j'ai fini par acquérir la conviction profonde que la métapsychique est une science, et une science véritable, et qu'il faut la traiter comme on traite toutes les sciences, méthodiquement, laborieusement, pieusement.
Eh bien oui ! ces phénomènes inhabituels sont réels. 1°// y a une faculté de connaissance autre que les facultés habituelles. 2° Il y a des mouvements d'objets autres que les mouvements habituels- Et il serait terriblement absurde de ne pas vouloir étudier des phénomènes inhabituels par les méthodes qui nous ont si heureusement servi pour les autres sciences, c'est-à-dire par l'observation et par l'expérience.
Claude Bernard a admirablement formulé les conditions diverses des sciences d'observation et des sciences d'expérimentation. La métapsychique participe des unes et des autres. Souvent elle est expérimentale, comme la chimie et la physiologie ; mais souvent aussi elle se rapproche des sciences traditionnelles, comme l'histoire, puisqu'elle est parfois contrainte de s'appuyer uniquement sur le témoignage humain.
La partie expérimentale doit être traitée comme une science expérimentale, avec le développement ordinaire des moyens techniques
d'investigation. Balances, photographies, méthodes graphiques, les métapsychistes doivent employer tous les procédés de mensuration adoptés par les physiologistes. Je ne vois pas de différence essentielle dans les méthodes, à cela près que le chimiste ou le physiologiste agit avec un matériel qu'il peut se facilement procurer, tandis que, pour faire une expérience métapsychique, nous avons besoin d'un médium, sujet rare, fragile, éminemment fantaisiste, qu'il faut savoir manier avec une finesse diplomatique toujours éveillée. Mais, une fois que l'expérience a commencé, celle-ci doit se poursuivre avec autant de rigueur qu'une expérience sur la pression artérielle ou sur la chaleur de combustion de l'acétylène. - Dans une expérience, quelle qu'elle soit, on n'est jamais absolument le maître de toutes les conditions. Voilà un axiome de méthode scientifique encore plus vrai pour la métapsychique que pour les autres sciences. Peut-être l'obscurité est-elle nécessaire, et le silence (ou le bruit) ? Peut-être faut-il certaines conditions psychologiques encore mal déterminées? Après tout, il en est ainsi toutes les fois qu'une science se constitue. Dans laphase embryonnaire on ignore les conditions nécessaires au développement des faits qu'il s'agit de prouver. Et alors, on commet à chaque instant, par iguorance, de grossières erreurs, et on échoue, tandis que naïvement on croyait avoir amassé toutes les conditions de succès.
La métapsychique, en tant que science d'observation et de tradition, est riche en documents de toutes sortes. Ces documents sont de valeur prodigieusement inégale, et il faut savoir faire un choix, séparer le bon grain de l'ivraie, exercer une critique sévère. Mais condamner la méthode de tradition serait absurde. Toute science historique n'est-elle pas fille de la tradition ? Et la médecine n'a-telle pas été, jusqu'à Claude Bernard et Pasteur, une science d'observation ? Ne l'est-elie pas encore, pour une bonne part, aujourd'hui? Une observation bien prise, disait un grand physiologiste, vaut une bonne expérience. C'est peut-être exagérer un peu ; car la certitude que donne une observation est toujours de moindre qualité que la certitude donnée par une bonne expérience. Toutefois les sciences d'observation sont parfois profondes et solides, et ce serait folie que de vouloir les rejeter.
Mais il n'y a pas lieu d'opposer une méthode à l'autre- Quand
l'observation et l'expérience aboutissent auxmêmes résultats, elles se confirment l'une par l'autre.
Il y aura donc toujours, dans ce livre, soit pour la lucidité {cryptesthésie), soit pour les mouvements d'objets (télékinésie), soit pour les matérialisations (ectoplasmie), deux chapitres : un premier chapitre d'expériences, un second chapitre d'observations.
La méthode d'expérimentation est relativement facile, tandis que la méthode d'observation est d'une extrême difficulté. Car les documents trop souvent sont douteux. Ils sont nombreux, et même trop nombreux; la science métapsychique est compliquée par l'encombrement d'expériences mal faites et d'observations mal prises. Il se trouve qu'au lieu d'être, par ceux qui la cultivent, traitée avec la rigueur qui convient à une science, la métapsychique a été envisagée par ses adeptes comme une religion. Erreur grave, qui a eu des conséquences néfastes.
Les spirites ont voulu mêler la religion à la science, et c'a été au grand détriment de la science.
Non certes que je veuille jeter le blâme sur les efforts des spirites. Ce serait d'une assez sinistre ingratitude. Alors que les savants officiels, suivis par l'immense majorité du populaire, rejetaient dédaigneusement, sans examen, et souvent avec une insigne mauvaise foi, les travaux de Crookes, de Walla.ce, de Zollner, les spirites s'en sont emparés, et courageusement se sont misa l'ouvrage. Mais tout de suite, au lieu de faire œuvre scientifique, ils ont fait œuvre religieuse. Ils ont entouré de mysticisme leurs séances, faisant des prières, comme s'ils étaient dans une chapelle, parlant de régénération morale, se préoccupant avant tout de mystère, satisfaits de converser avec les morts, se perdant dans des divagations enfantines. Ils n'ont pas voulu voir que les choses de la métapsychique ne sont pas du tout les choses de Yau-delà, et même qu'il n'y a peut-être pas d'au-delà. L'au-delà les a perdus : ils se sont noyés dans des théologies et des théosophies puériles.
Quand un historien étudie les Capitulaires de Charlemagne, il ne pense pas à Yau-delà; quand un physiologiste enregistre les contractions musculaires d'une grenouille, iï ne parle pas des sphères ultra-terrestres ; quand un chimiste dose l'azote de la léci-
14 MÉTAPSYGHIQUE EN GÉNÉRAL
thine, il ne se livre à aucune phraséologie sur les survivances humaines. Il faut en métapsychique faire de même, ne pas rêver aux mondes éthérés, ni aux émanations animiques ; il faut rester terre à terre, être sobre de toute théorie, et se demander, très humblement, si tel ou tel phénomène qu'on étudie est vrai, sans prétendre en déduire les mystères de nos destinées antérieures ou ultérieures.
Par exemple, quand on étudie la cryptesthésie et qu'on cherche si tel sensitif, sans aucun signe de notre part, va indiquer le nom auquel on pense, toute notre vigilante attention doit consister à ne donner aucun signe, absolument aucun signe, et à comparer les lettres dites par le sujet aux lettres du nom qui a été pensé, en calculant la probabilité de l/25e, puisqu'il y a vingt-cinq lettres à l'alphabet. Si l'on étudie la télékinésie, il faut tenir les membres du médium assez solidement pour que la table ne puisse être mue ni par ses mains, ni par ses pieds, ni par un artifice quelconque.
Aller plus loin ne m'intéresse pas. Je me passionne pour ces tâches modestes, qu'il faut avoir le courage de se proposer, sans méditer sur l'immortalité des âmes.
Que de précieuses observations, que d'admirables expériences ont été ainsi dénaturées, déformées, par le perpétuel et dangereux souci de constituer les bases d'une religion nouvelle ! La religion spirite est l'ennemie de la science. Et je prendrais volontiers pour l'épigraphe de toutes nos études une parole empruntée à la Bible. Omnia in numéro et pondère, dit l'Ecclésiaste. Principe admirable qui s'applique à toutes les sciences, et qui est la négation même de la mystique religieuse.
S'il fallait une religion, nous dirions que c'est celle de la vérité, de la vérité toute nue, sans parure, et sans verbiage. Constatons les phénomènes, tâchons de les relier ensemble par une théorie quelconque, aussi vraisemblable que possible, mais ne sacrifions jamais la théorie aux faits, lesquels sont certainement vrais, tandis que la théorie est probablement fausse.
Certes maintes fois les phénomènes métapsychiques semblent nous pousser à des conclusions nuageuses sur l'immortalité des humains, sur les émanations d'une volonté inconnue, sur la réincarnation, sur des fluides intelligents émanant de nous ou des morts.
J'ai tâché de me défendre — encore que je n'aie pu y réussir complètement — contre ces théories prématurées. A quoi ont servi tous les gros livres d'alchimie avant Lavoisier ? Il a plus fait avec sa balance que toutes les dissertations de Goclenius, d'AGRippA, de Paracelse. Si nous voulons que la métapsychique soit une science, commençons par établir fortement les faits. Nos descendants iront plus loin, je n'en doute pas, mais notre mission aujourd'hui est plus humble. Ayons la pudeur de la modération qui sied à l'ignorance.
Et pourtant la métapsychique, à certains égards, n'est guère comparable aux autres sciences. Qu'il s'agisse de métapsychique subjective ou de métapsychique objective, les phénomènes paraissent être dus à une intelligence, alors qu'il n'y a aucune intelligence dans les manifestations diverses de l'énergie. Certes il est possible que cette intelligence, qui apparaît dans les manifestations métapsychiques, soit tout simplement humaine, mais alors c'est une région de l'intelligence humaine qui nous est tout à fait inconnue ; puisqu'elle nous révèle sur les choses ce que nos sens ne peuvent nous révéler, et qu'elle agit sur la matière autrement que par des contractions musculaires. En tout cas le domaine des choses métapsychiques est différent du domaine des autres forces, qui sont très certainement aveugles et inconscientes. Peut-être un jour sera-t-il prouvé que les forces métapsychiques, productrices des phénomènes, sont tout aussi inconscientes que la chaleur et l'électricité. Alors la métapsychique rentrera dans les cadres de la physique classique, de la psychologie classique. Et ce sera un immense progrès. Loin d'en être émus ou attristés, nous en serons plutôt heureux, car il y a une vraie douleur intellectuelle, que personne ne ressent plus vivement que moi, à supposer des forces inconnues, arbitraires et fantaisistes, comme tout ce qui est intelligent.
Mais ce jour n'est pas venu encore, et provisoirement nous conclurons : 1° que les faits de la métapsychique sont réels; 2° qu'il faut les étudier, sans souci religieux, comme on étudie les autres sciences ; 3° qu'ils semblent dirigés par des intelligences, humainesou non humaines, dont nous ne saisissons que fragmentairement les intentions.
Les événements et les découvertes se succèdent en de tels enchevêtrements que toute division en périodes distinctes est fatalement artificielle. Pourtant il faut la faire, cette division, pour mettre de la clarté en un sujet obscur et touffu.
Nous proposons donc les quatre périodes suivantes :
1° Période mythique, qui va jusqu'à Mesmer (1778) ;
2° Période magnétique, qui va de Mesmer aux sœurs Fox (1847);
3° Période spiritique, des sœurs Fox à William Crookes (1847-1872) ;
4° Période scientifique, qui commence avec William Crookes (1872).
Oserai-je espérer que ce livre aidera à inaugurer une cinquième période, classique?
1° Période mythique.
C'est aux historiens, plutôt qu'aux savants, à chercher dans les vieilles religions et les anciennes traditions populaires tout ce qui a été dit sur le surnaturel, l'occulte, le magique, l'incompréhensible. Ce voyage à travers les livres sacrés, les Kabales, les Magies, ne présente qu'un faible intérêt scientifique l.
Dans presque toutes les religions, les miracles et les prophéties ont joué un grand rôle. De vrais phénomènes métapsychiques, télékinésies pour les miracles, prophéties pour les prémonitions, sont peut-être à l'origine de certaines croyances religieuses. Mais quel fond pouvons-nous faire sur des récits datant de vingt siècles, traosformés par les légendes successives qu'entretenaient des prêtres, aussi ignorants que crédules ? Quand il s'agit d'un fait contemporain, étudié dans uu laboratoire par des savants expérimentés, avec tout le secours de la technique instrumentale moderne, nous hésitons souvent à conclure. Alors comment oser rien affirmer d'une histoire invraisemblable qui se serait produite il y a deux mille ans devant trois fanatiques et quatre illuminés ?
1. Un exposé excellent, extrêmement détaillé, en a été donné par G. de Vesme. Storia dello spiriiismo, 3 vol., Torino, Roux Frascati, 1896-1898. Tr. ail., Leipzig. 1904. Pour la bibliographie on trouvera des documents, suivis parfois d'une analyse sommaire, dans uu bel ouvrage d'AntEirr Caillât. Manuel bibliographique des sciences psychiques ou occultes, 3 vol., 8°, Paris, L. Dorbon, 1913.
Probablement tout n'est pas faux ; mais la séparation du vrai et du faux ue peut pas être faite. Aussi laisserons-nous de côté délibérément tous les miracles des religions, tous les prodiges qui out signalé la mort de César, ou celle de Jésus-Christ, ou celle de Mahomet.
Pourtant on trouve, dans cette démesurément longue période de crédulité et d'ignorance, quelques faits digues d'être mentionnés.
C'est d'abord la très curieuse bistoire du démon de Soorate1.
Ainsi que le disent formellement les deux disciples illustres de Socrate,/ Platon et Xénophon, Socrate prétendait avoir un génie familier, un démon, qui lui indiquait l'avenir et parfois lui dictait sa conduite. Même Socrate pensait que cet être était étranger à lui, différent de lui, car il lui révélait des cboses inconnues. Ce démon fut ce qu'eu langage spirite on appelle un guide.
Dans le Théagète, Platon fait dire à Socrate : « Depuis mon enfance, grâce à la faveur céleste, je suis suivi par un être presque divin, dont la voix me déconseille parfois d'entreprendre quelque cbose, mais jamais ne me pousse à faire telle ou telle action. Vous connaissez Charmide, le fils de Glaucon. Un jour il me dit qu'il veut disputer le prix des jeux néméens... Je cherche à dissuader Charmide de son dessein, en lui disant : Pendant que tu me parlais, j'ai entendu la voix divine... Ne va pas à Némée ! Il n'a pas voulu m'écouter ! Eb bien ! vous savez qu'il est tombé ».
Dans Y Apologie pour Socrate, Xénophon lui fait dire : « Cette voix propbétique s'est fait entendre à moi dans tout le cours de ma vie : elle est certainement plus authentique que les présages tirés du vol ou des entrailles des oiseaux : je l'appelle Dieu ou Démon (0s6s vi 8ai[i.ûu). J'ai communiqué à mes amis les avertissements que j'en ai reçus, et jusqu'à présent sa voix ne m'a jamais rien affirmé qui ait été inexact ».
C'est là un point sur lequel à maintes reprises Socrate a insisté. Les prédictions de son génie familier se sont toujours vérifiées.
Dans toute l'antiquité, l'histoire du démon de Socrate était parfaitement connue en tous ses détails.
Plutarque en parle 2 : « Socrate, ayant un entendement pur et
1. Le démon de Socrate, spécimen d'une application de la science psychologique à celle de l'Histoire, par F. Lélut, Paris, 1836.
i>. Du daemon de Socrate. trad. d'Amyot Paris, Gussac, XX, 1803.
Riohet. — Mélapsychique. 2
18 MÉTAPSYCHIQCE EN GÉNÉRAL
net, était facile à être touché par ce qui l'atteignait, et ce qui l'atteignait, nous pouvons conjecturer que c'était, non une voix ou un son, mais la parole d'un daemon qui touchait sans voix la partie intelligente de son âme. Les intelligences des daemons, ayants leur lumière, reluysent à ceulx qui sont susceptibles et capables de telle lueur, n'ayants besoiugny des noms ni des verbes, dont usent les hommes en parlant les uns aux autres, par lesquelles marques ils voient les images des intelligences les uns des autres, mais les intelligences propres, ils ne les cognoissent pas, sinon ceulx qui ont une propre et divine lumière ».
Socrate, lorsqu'il entendait ces voix, s'interrompait au cours d'une conversation, s'arrêtant dans le chemin, et disant, pour expliquer sa conduite, qu'il venait d'entendre le Dieu.
Fr. Myers a parlé excellemment du démon de Socrate, et, avec grande raison, ce semble, il assimile ces voix entendues par Socrate aux voix que dès son enfance a entendues Jeanne d'Arc1. Il ne trouve d'ailleurs qu'un seul exemple authentique de clairvoyance donné par le démon de Socrate. Comme le philosophe causait avec Eutyphron, soudain il s'arrête, et dit à ses amis de revenir en arrière. Ils ne l'écouteut pas. Mais mal leur en prend, car ils rencontrent uu troupeau de cochous qui les bousculeut et les roulent dans la poussière.
Dans sou traité de Dwinatione Cicéron parle couramment de la prédiction de l'avenir, comme il en était pour Socrate, dit-il. Mais, chose singulière, il ne s'en étonne pas. Sans y croire, il ne se refuse pas à l'admettre. « Je pense, dit-il -, qu'il y a réellement une divination, ce que les Grecs appelaient M-av^././,. Si nous admettons qu'il y a des Dieux dont l'esprit régit le monde, que leur bonté veille sur le genre humain, je ne vois pas pourquoi ou se refuserait à admettre la divination. » Il donne, d'après sou frère Quintus, quelques exemples de prémonition, notamment un rêve de Quintjs qui voyait son frère Tullius tomber de cheval (ce qui était réel). Tullius lui répond — et cette réponse lui paraît satisfaisante: — « L'inquiétude où tu étais de moi t'a fait rêver de moi. C'est le hasard qui a fait la simultanéité du rêve et de l'accident ».
1. Fk. Myers. The daemon of Socrales, P. S. P. H., 1S89, V, 522-j47.