‹ Traité de métapsychiqueChapitre 48 sur 327 · A. S. P., 1892, II · texte numérisé non relu

A. S. P., 1892, II

CRYPTESTHÉSIE DANS l'hYPNOTISMK ET LE SOMNAMBULISME 155

tel qu'il a été raconté par Fr. Myers, dont la sagacité et la perspicacité étaient irréprochables l.

« M. Richet me remit une lettre qu'il venait de recevoir, et que je ne connaissais pas, et sortit de la pièce où Alma, hypnotisée, était interrogée par le Dr Backmann. Alma dit : « L'auteur de cette lettre exprime un désir. Il est question de quelque chose en métal; l'objet de métal peut s'ouvrir et se fermer. C'est une qtiestion de temps et d'opportunité. C'est quelque chose de scientifique qui sera déterminé. » Or, cette lettre était de V. Tatin avec qui j'expérimentais en ce moment (avril 1891) sur les aéroplanes. Il était dit dans cette lettre : « Nous avons essayé la petite machine; elle tournait toujours du même côté. Nous avons eu un temps satisfaisant. Le fonctionnement des lames était parfait. »

Il va de soi que je n'avais jamais parlé à M. Backmann de mes essais d'aviation (1891), tenus par moi extrêmement secrets.

Évidemment la réponse d'ALMA n'est qu'un succès incomplet : pourtant il est difficile de n'y voir qu'une simple coïncidence. Mais Alma, par le fait de notre présence sans doute, était alors dans un état d'assez grande émotion. Lorsqu'elle était seule avec le Dr Backmann, elle était peut-être plus lucide. Elle a lu une fois la première lettre H du mot écrit par le Dr Kjelmann, dans la salle voisine, une autre fois, le mot écrit étant Land (pays) elle a dit : la première lettre M, la seconde A, la troisième R ou iVet le mot suggère l'idée de printemps. Ce n'est pas très démonstratif, mais on verra bientôt, en étudiant les magnifiques cryptesthésies de Mad. Piper, que la lucidité peut aller beaucoup plus loin.

Les preuves de lucidité données par la reproduction ou la description des dessins enfermés dans des enveloppes opaques, sont de très grand intérêt : elles ont maintes fois conduit à des résultats remarquables. Mais là, plus que pour toutes autres épreuves de lucidité peut-être, il faut se mettre en garde contre deux causes d'erreurs possibles :

A. Une inconsciente assistance donnée au sujet lucide;

B. La possibilité d'une coïncidence fortuite.

1. Fr. Mveus, Notes sur une visite à Kalmar, A. S. P., 1892, II, 160.

156 MÉTAPSYGHIQUE SUBJECTIVE

A. Il faut s'abstenir, quand on connaît le dessin enfermé, de tout signe d'approbation ou d'impatience. C'est très difficile. Eu effet, quand on voit le sujet pendant une heure, deux heures, et parfois davantage, tâtonner, questionner, hésiter douloureusement, on est tenté d'en avoir pitié, et naïvement de l'aider pour que l'expérience réussisse. Il est pourtant nécessaire de rester absolument impassible. Ou n'arrive qu'à grand'peine au mutisme absolu, à l'immobilité absolue ; car on est tenté de renforcer les bons résultats, de corriger les mauvais. On se tait dans un silence désapprobateur quand le sujet est en mauvaise voie : on l'encourage à continuer quand il est en bonne voie. J'en parle par expérience. Ce n'est pas sans de longues études qu'on peut arriver, imparfaitement peut-être, à cette glaciale impassibilité. Et je suppose que les personnes moins expérimentées que moi ne pourraient pas toutes et toujours garder la même attitude silencieuse et impartiale.

Aussi le meilleur moyen pour obtenir, dans ces épreuves de lucidité, des expériences irréprochables, me paraît-il être d'ignorer totalement quel est le dessin enfermé dans l'enveloppe. Il est vrai qu'on exclut ainsi la transmission mentale, et qu'il ne reste plus d'autre explication du succès que la cryptesthésie non télépathique. Mais, ainsi que je l'ai dit, la transmission mentale n'est qu'un cas particulier de la lucidité, et je serais disposé à croire que, si l'on paraît réussir mieux avec la transmission mentale qu'avec la lucidité sans transmission mentale, c'est bien souvent parce que, connaissant la réponse qu'on veut obtenir, on opère avec moins de rigueur.

B. L'hypothèse du hasard et de la coïncideuce fortuite, malgré la parfaite similitude entre le dessin enfermé et le dessin reproduit, n'est pas négligeable.

Voici à cet égard une constatation instructive. J'avais fait deviner aux divers sujets sur qui je tentais des essais de lucidité environ 180 dessins *. Sur ces 180 dessins, j'ai eu maints échecs; mais,

1. Je ne donne pas ici le détail de ces expériences, et je me contente de résumer ici le mémoire qui a paru dans P. S. P. R., 1888, XII, 18-168. Relation de diverses expériences sur la transmission mentale, la lucidité, et autres phénomènes non explicables par les données scientifiques actuelles.

somme toute, 20 succès, dont quelques-uns absolument remarquables.

Alors j'ai, par une série de combinaisons, dans le sens des combinaisons mathématiques, associé ces dessins les uns aux autres, et je suis arrivé à réaliser ainsi 5.408 tirages dans lesquels, pour l'association de deux dessins quelconques, le hasard était seul en cause. Le nombre des succès a été 192, et sur -ces 192 il y en eut 10 qui étaient tout à fait remarquables comme identité. Par conséquent le hasard m'a donné (pour 100 épreuves), 3,5 succès : et la lucidité 12. La différence est notable, mais moins grande qu'on n'eût pu le supposer a priori.

Remarquons d'ailleurs qu'à ces expériences il est presque impossible d'appliquer rigoureusement le calcul des probabilités, car, pour juger si un dessin a été plus ou moins exactement reproduit, l'appréciatiou d'un échec ou d'un succès est éminemment arbitraire, tandis que, si, au lieu de prendre des dessins, on prend des cartes à jouer ou des nombres, la probabilité se calcule facilement.

D'ailleurs, on pourra juger tout à l'heure à quel point il est difficile d'admettre le hasard pour quelques-uns des succès.

Je ne peux, bien entendu, citer toutes mes expériences relatives aux dessins, ni reproduire tous les dessins, ce qui serait pourtant presque nécessaire.

Alice, qui n'est pas un médium professionnel, et qui n'a jamais été endormie que par moi, m'a donné de très beaux cas de lucidité.

Un jour, ayant fait chez lui, pour le soumettre à Alice, devant moi, un dessin, J. Héricourt a choisi un passe-partout de photographie ayant la forme suivante (fig. 4, p. 158).

Alice dit : « C'est un médaillon, un ovale dans le cadre, une tête d'homme. Il a des soutaches transversales sur le devant, c'est montant, et cela ferme. Il y a six ou sept soutaches transversales. Il n'a pas la tête nue, mais un képi. Ce képi a trois galons. Aux manches quatre galons, qui sont en bas de la manche, circulaires. C'est la figure de quelqu'un qui est maigre, peut-être assis. Je le reconnais, mais je ne peux pas dire qui c'est. » (Fig. 5, p. 158.)

L'expérience est admirable, car la ressemblance est absolue entre la description de la photographie et la photographie dont le cadre seul avait été dessiné, et remis à Alice, en enveloppe cachetée. Cette photographie, qu'HÉRicouRT avait sous les yeux en dessinant le passe-partout, est sa photographie, à lui, en uniforme militaire. Alice ne l'avait jamais vu ainsi, et ne savait pas qu'il avait été militaire. Si l'on pouvait déduire une conclusion, on dirait qu'il y a eu là télépathie et non lucidité. Alice a vu l'ancienne

Fig. 4 et 5. — Cadre de photographie qui avait été mis dans une enveloppe opaque cachetée, et dans laquelle Alice a vu la photographie suivante (fig. 5) qui n'était'pas dans l'enveloppe, mais qui, chez M. Héricourt, était placée dans le cadre. Il y a donc eu deux cryptesthésies successives.

pensée d'HÉRicooRT, mais nullement le dessin qui était dans l'enveloppe.

Dans une autre expérience faite avec Alice, était présent mon éminent ami Th. Ribot, directeur de la Revue Philosophique. Ribot avait apporté une photographie dans une enveloppe opaque. Je dis à Alice qu'il s'agit de la photographie d'une ville.

Alice dit : « Ce n'est pas seulement une rue : c'est l'ensemble d'une ville. Ce que l'on voit le plus, c'est une grande maison. On a voulu prendre cette maison plutôt que le reste. Elle domine le reste. Il faut monter pour aller à la maison et passer à gauche en faisant un tour, »

Et la photographie (de la ville de Tolède) est tout à fait conforme à

cette description donnée par Alice.

Le dessin suivant (fig. 6) (que j'ignore absolument) m'a été remis

par H. Ferrari, qui n'est pas présent. L'expérience est sans défaut; et le résultat excellent (fig. 7). Tout commentaire est inutile.

M. Hanriot me remet un dessin fait d'un trait léger, le papier est en triple dans une enveloppe fermée. J'en

Fig. 6 et 7. — Dessin donné par H. Ferrari. Je l'ignore absolument. Ferrari est absent. Le dessin a été mis dans une enveloppe opaque, et choisi parmi vingt enveloppes opaques.

Dessin reproduit par Alice. La similitude est saisissante.

D'après les conditions irréprochables de l'eipérience, c'est donc ou le hasard ou la cryptesthésie.

ignore absolument la nature. Alice en fait une description confuse, mais très nettement cette description éveille en moi l'idée d'un serpent. Alice avait dit : « Des ronds entrelacés comme de petits anneaux le long de la tige, comme une ancre. » Alors je pense à la marque de librairie des éditions d'A.-A. Renouard, mon arrièregrand-père, et je la dessine.

Le dessin d'HANRiox était l'image d'un serpent.

Le 24 janvier 1888, je donne à Alice trois dessins que j'ignore :

A. — Une épée : elle dessine deux fleurets, réunis ensemble.

B. — Un tambour : elle dit un chapeau.

160 MËTAPSYCHIQUE SUBJECTIVE

Page 1