EXPÉRIMENTALE
En définitive, qu'il s'agisse de normaux, de sensitifs, de somnambules, de médiums, le phénomène de la cryptesthésie est indiscutable.
Même, si nous admettons — ce qui est bien absurde — que les trois quarts des faits rapportés ici sont erronés, il n'en reste pas moins une série de constatations qui défient toute critique, et qui rendentabsolumentcertaine cetteétrange facullédel'homme d'avoir des connaissances que ses sens normaux ne peuvent lui apporter.
Limiter ce pouvoir cryptesthésique, dire qu'il n'entrera en jeu qu'à tel jour, qu'à telle heure, dans de telles conditions, cela me paraît tout à fait antiscientifique.
Puisque existe cette faculté de connaissance supérieure (supranormale, disait Myers), pourquoi ne pas dire : nihil a me alienum puto? Nous avons vu qu'elle n'est limitée, cette cryptesthésie, ni par le temps, ni par l'espace. Alors servons-nous en pour caractériser les phénomènes demonitions, de prémonitions, de clairvoyance, si nombreux, si incontestés. Elle suffit à rendre compte de presque tout ce qui apparaissait si merveilleux. Du moment que nous pouvons, par un procédé quelconque, savoir ce qui est inclus dans une lettre fermée, ce qui émeut la personne qui est près de nous ou l'ami éloigné qui pense à nous, quelles limites va-t-on assigner à ce pouvoir? Pour ma part je n'en vois pas. En présence d'un fait de métapsychique subjective, si admirable qu'on le suppose, je me garderai de dire: « La lucidité ne peut pas le donner! »
Certes, la cryptesthésie est très étrange, et nous ne la comprenons nullement, mais ce n'est pas une raison pour faire intervenir,
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quand nous ne comprenons pas, les dieux, les anges, les démons, les esprits, à la manière des sauvages qui attribuaient aux forces de la Nature une Divinité, et une Divinité fantasque récompensant ou tourmentant les pauvres mortels.
Il est donc peu rationnel de faire intervenir les morts. Nous ne reconnaissons dans les cryptesthésies qu'une puissance humaine, une faculté supérieure et inconnue encore de l'intelligence. Nous devons nous arrêter là, au moins provisoirement.
Nous irons pourtant un peu plus loin. Pour qu'il y ait cryptesthésie, il faut que quelque chose en nous soit ébranlé, car il n'est pas d'effet sans cause. Il y a donc quelque vibration extérieure mystérieuse, agissant sur notre organisme. C'est dans ce sens que la cryptesthésie est forcément pragmatique ; car, s'il n'y avait rien au dehors pour l'émouvoir, l'intelligence ne pourrait rien percevoir.
Mais quelle est cette vibration? Nous l'ignorons totalement et étant donné l'état embryonnaire de notre science, nous ne le chercherons pas.
Ce qui importe, c'est cette conclusion que parfois certains individus connaissent des choses, ressentent des impressions, qui sont en rapport avec des faits extérieurs réels, sans que les sens normaux puissent justifier de ces connaissances ou de ces impressions.
Cette affirmation résulte de diverses preuves. Nous les résumerons ici. /
1° Si l'on fait des expériences de transmission mentale (thought transference) ou de télépathie (ce qui n'est qu'un cas particulier de cryptesthésie), on voit, même en expérimentant sur des personnes normales, pour peu qu'on multiplie les expériences, qu'il y a constamment un très léger excès du nombre réel de succès (bonnes réponses) sur le nombre probable, donné par le calcul des probabilités, mais l'excédent est trop faible pour qu'on puisse conclure.
2° Chez les hypnotisés et les sujets hypnotisables, l'écart entre le nombre probable et le nombre réel des succès est tellement grand qu'il est absolument impossible de supposer que l'excédent du nombre des succès a été donné par des hasards heureux.
Chez certains somnambules, il y a eu parfois des réponses si précises, des descriptions si exactes, des reproductions de paroles, d'écritures, de dessins, si complètes, si abondantes, que la réalité
CRYPTESTHÉSIE EXPÉRIMENTALE : CONCLUSIONS 253
de la cryptesthésie, déjà probable par les expériences sur les normaux, devient incontestable.
3° Dans les expériences spiritiques, où une personnalité étrangère semble apparaître et dicter des réponses, et spécialement cbez les grands médiums, comme Mad. Pipkr, par exemple, la preuve de la cryptesthésie apparaît avec une évidence éclatante, sans que cependant il soit possible, en toute rigueur scientifique, de conclure à l'intervention d'une personnalité étrangère, intelligente.
4° Dans les expériences sur les sensitifs, il y a des exemples multiples, parfois éclatants, de belles cryptesthésies, aussi démonstratives que dans les expériences sur les hypnotisés ou sur les médiums.
5° La cryptesthésie se manifeste avec une fréquence relativement plus grande parla télépathie (lecture de la pensée) ; mais elle existe aussi pour la connaissance de faits qui sont inconnus des personnes présentes.
Et maintenant, puisque par l'accumulation de ces preuves la démonstration de la cryptesthésie est faite, essayons un peu de la comprendre.
Une comparaison rendra l'explication plus simple, et abordable à chacun.
Supposons qu'aucun individu de l'espèce humaine ne possède le sens de l'odorat, personne n'aura la moindre idée de ce que peut être une odeur. En passant à côté d'un tas de fumier, ou d'un champ de violettes, nous ne sentirons ni le fumier, ni les violettes ; et alors, si le fumier ou les violettes sont cachés derrière une planche ou un mur, comme ni les violettes, ni le fumier ne sont visibles et ne font de bruit, nous ne saurons absolument pas dire si nous passons près des violettes ou près du fumier.
Si alors un individu quelconque, exceptionnel, est doué d'odorat, il nous surprendra tous énormément, parce que, même lors qu'il ne verra rien, en passant à côté d'un tas de fumier, il dira : « Il y a là du fumier » et en passant à côté des violettes, il dira : « Il y a là des violettes ».
En outre cet individu, qui seul parmi les hommes est doué d'odorat, pourra par l'odorat connaître des faits très anciens. Si dans une vieille armoire a été placé, il y a quelque dix ans, un milli-
gramme d'iodoforme, au bout de dix ans cette armoire sentira encore l'iodoforme. Alors quelle lucidité étonnante, au cas où toute la race humaine serait dépourvue d'odorat, si, après dix ans, un jour quelque individu, doué de sensibilité olfactive transitoire, venait dire : « Il y a eu de l'iodoforme dans cette armoire».
Déjà nous avous quelque peine à comprendre la finesse de l'odorat dont sont doués certains animaux, par exemple comment les papilloDs mâles sont attirés à des distances considérables par l'odeur du papillon femelle, comment un chien peut suivre à la trace, dans une prairie, le lièvre qui y a passé il y a une heure. Nous sommes surpris, mais enfin nous comprenons, tant bien que mal, qu'il y a là hyperesthésie extrême d'un sens que nous possédons à l'état rudimentaire. Si nous étions dépourvus totalement de ce sens, nous ne comprendrions plus rien du tout.
Revenons à l'individu qui, exceptionnel parmi les hommes, est, de temps à autre, capable de percevoir quelques vagues sensations olfactives. S'il ne peut pas analyser son imparfaite, et rudimentaire, et fugitive sensation, il sera très embarrassé pour expliquer pourquoi il a dit : « Il y a du fumier à gauche, il y a des violettes à droite. » Comme sa sensation est fugace, il essaiera de la faire revenir, mais elle aura disparu, et il ne trouvera plus rien. Il a dit : « Il y a là des violettes, » et soudain l'odeur des violettes a disparu. Il ne sait même pas pourquoi il a dit : a II y a là des violettes. » Cette connaissance, dont il ne se rend pas compte, a traversé sa pensée comme un éclair, et maintenant il est devenu pareil aux autres hommes. Il n'a plus la moindre sensibilité olfactive : il ignore même ce que c'est qu'une odeur. Il sait qu'il a eu l'idée des violettes, et voilà tout. Plus il essaiera d'approfondir, moins il comprendra ce qui lui a fait dire : « Voilà des violettes ! »
Assurément, il ne faut pas prendre celte analogie pour autre chose qu'une analogie. Tout de même, nous pouvons, grâce à cet exemple, concevoir comment certaines vibrations du monde extérieur, éveillant des notions confuses et passagères, sont capables de nous arriver et de nous donner des connaissances dont l'origine nous est impénétrée et peut être impénétrable.
C'est dans le domaine de l'inconscient que se meuvent ces idées, ces connaissances. Le moi conscient en est à peine ébranlé. Lodge
CRVPTËSTHÉS1E EXPÉRIMENTALE : CONCLUSIONS 255
compare ingénieusement le conscient et l'inconscient à un individu qui nage. La tête seule émerge et est à la lumière. Tout le reste du corps est dans l'obscurité, mais n'en existe pas moins.
Il est probable que la cryptesthésie existe surtout chez les individus dont le moi couscieut est peu actif. Les mouvements automatiques, inconscients, de l'écriture ou de la planchette, se produisent presque toujours quand le moi conscient est en état de demi-somnolence. Alors les sensations inconscientes deviennent plus efficaces et vont déterminer des mouvements plus précis que si le moi était envahi par le tourbillon des idées réfléchies, voulues, méditées, conscientes. Si, dans le sommeil hypnotique, la lucidité est plus fréquente que dans l'état normal, si, dans le sommeil il y a plus de monitions que dans la veille, c'est sans doute parce que, lorsque nous sommes bien éveillés et conscients, les énergies mécaniques extérieures, ambiantes, ébranlent fortement nos sens normaux et alors nous empêchent de percevoir les énergies inconnues (probablement beaucoup plus faibles) qui émeuvent notre cryptesthésie.
Mais, quelle que soit la théorie, la cryptesthésie existe. Autrement dit, l'intelligence humaine a des procédés de connaissance qui nous sont inconnus.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on n'a pas à en être surpris, car tout d'abord il est évident qu'il existe dans la Nature, dans l'immense et féconde Nature, des forces que nous ne connaissons pas. Il faudrait être dépourvu de toute trace d'intelligence et de bon sens pour supposer qu'il n'y a pas d'autres forces dans le Kosmos que celles qui sont éuumérées et analysées en nos traités de physique.
Donc, puisqu'il y a des forces inconnues dans l'univers, il est possible qu'elles ébranlent notre être. Toute la question est de savoir si notre être en est ébranlé. Affirmer qu'il y a des forces inconnues, ce n'est pas prouver que la cryptesthésie existe, mais simplement qu'elle est possible.
Autrement dit encore, il y a des forces que notre conscience normale ne perçoit pas ; mais il est possible que notre inconscience les perçoive quelquefois. S'il était prouvé qu'il n'y a pas d'autres forces dans la Nature que la chaleur, la lumière, l'électricité, la pesanteur, alors nous aurions presque le droit de nier toute cryptesthésie, mais
du moment qu'il existe d'autres forces1 — et cela ne peut guère être nié, encore qu'on ne les ait pas décrites ou découvertes, — alors la cryptesthésie devient non seulement possible, mais même vraisemblable.
Est-ce à dire que le fait de la cryptesthésie va bouleverser la science, et établir une ère nouvelle dans la psychologie, ou la physiologie, ou la physique ? Au point de vue théorique peut-être, mais pratiquement, si intéressant que soit ce phénomène, il modifiera peut-être bien peu notre existence sociale.
La cryptesthésie semble se présenter dans des cas si exceptionnels, ou avec des artifices d'expérimentation si particuliers que dans la vie quotidienne de chacun elle ne joue peut-être qu'un rôle assez effacé.
Et cependant il est probable que le monde extérieur non perceptible normalement, — et par le monde extérieur j'entends aussi la pensée des autres hommes, — peut influencer nos actes, notre volonté, nos sentiments, parce qu'il agit constamment sur nous, quoi que nous ne puissions nous en rendre compte. Pour être toujours faibles, et toujours vagues, souvent inefficaces, les pensées humaines ambiantes, et les vibrations inconnues des choses n'en ont pas moins quelque action.
En tout cas ce n'est pas parce qu'elles sont encore profondément mystérieuses qu'il faut se refuser à les étudier.
Elles existent, ces vibrations inconnues. Elles sont certaines. Elles sont à de rares moments capables de toucher les éléments inconscients de notre intelligence et par là d'arriver ensuite jusque à la conscience. C'est déjà beaucoup que de faire cette précise affirmation en présence des négations dédaigneuses de la science officielle et de l'incrédulité sarcastique du vulgaire.