VII. — DE L'IDENTIFICATION DES PERSONNALITÉS SP1RITIQUES
En étudiant l'écriture automatique, nous avons fait allusion à l'hypothèse admise, presque comme un article de foi, par tous les spirites, qu'il y a intervention d'une personnalité humaine ayant dis-
1. Voir à ce sujet l'admirable conférence de Sir William Grookes sur la continuité probable dos phénomènes vibratoires de l'univers et les lacunes de notre organisation animale pour la perception de la plupart de ces vibrations.
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paru, incarnation, c'est-à-dire qu'un moi't revient, et que sou intelligence anime le corps du médium (que ce soit par la parole ou par l'écriture). L'identification des personnalités spiritiques avec les morts est uue grave question qu'il faut résolument aborder. Elle nécessite uue discussion approfondie ; car les personnalités qui apparaissent semblent vraiment réelles, et il faut un grand effort de rationalisme pour ne pas admettre l'hypothèse simple et séduisante que les morts sont revenus.
La célèbre médium de Flournoy, Hélène Smith, avait pris la personnalité de Marie-Antoinette, dont elle a joué le rôle pendant de longs mois avec une perfection que les plus habiles comédiennes pourraient lui envier. Mais tout de même il est difficile de voir là autre chose qu'une prolongée et merveilleuse auto-suggestion. A moins de preuves formidables, — qu'HÉLÈNE Smith n'a pas fournies, — je me refuse, ainsi que mon savant ami T. Flournoy, à admettre que c'est l'âme de l'infortunée reine de France qui est venue s'incarner dans l'humble personne d'HÉLÈNE Smith.
Mad. Piper a eu une première incarnation, celle d'un certain médecin français, de Metz, portant le nom bizarre de Phinuit, son guide, et qui parlait par la voix de Mad. Piper. Mais jamais on n'a pu retrouver le nom de Phinuit dans les archives de Metz, et d'ailleurs Phinuit ne parlait pas français. Quand on lui demandait pourquoi il avait oublié le français, il répondait sérieusement qu'il avait parmi ses clients à Metz tant d'Anglais qu'il avait désappris sa langue maternelle.
Entre la première hypothèse, que Marie-Antoinette s'incarna dans Hélène Smith ; Phinuit, dans Mad. Piper ; Dickens, dans le médium James, et la seconde hypothèse, que Hélène Smith, Mad. Piper et James, ont une assez aiguë et pénétrante intelligence (inconsciente) pour tenir les rôles de Marie-Antoinette, de Phinuit et de Dickens, je n'hésite pas un instant à préférer la seconde hypothèse. L'intelligence humaine est si magnifiquement et mystérieusement agencée qu'elle permet sans doute de jouer avec perfection les personnages les plus compliqués. Gela est fort étrange assurément ; mais cette étrangeté n'est pas tout de même l'énorme absurdité que, malgré la guillotine et les vers du tombeau, Marie- Antoinette et Dickens reviennent nous voir, et que leur âme se mêle à notre existence.
Richet. — Mélapsychique. . [~
D'autant plus qu'en réalité, comme maintes expériences l'enseignent, l'âme des désincarnés (pour me servir encore de l'expression des spirites) est extrêmement différente de leur âme réelle, c'est-à-dire de celle qu'ils avaient lors de leur passage dans la vie terrestre. Les cas aussi extraordinaires que celui de Marie-Antoinette et de Dickens sont des exceptions rarissimes. Presque toujours les désincarnés sont de très médiocre intelligence, et s'abandonnent à des banalités qui ont un type spécial, une allure spiritoïde, pour prendre le barbarisme pittoresque que Flournoy et Lombroso ont adopté. Ils ont à peine la souvenance de ce qu'ils furent. Ils répondent mal aux questions les plus élémentaires. Dans une séance avec EusapiaPaladino (qui d'ailleurs ne produisit jamais de phénomènes subjectifs digues d'intérêts), une main me toucha, et il fut dit par John King que c'était la main de mon père. Comme premier signe d'ideûtité, je lui demandai son prénom (qu'il était si facile de savoir). Mais même le prénom de mon père ne put m'être dit.
Dans une autre expérience, faite avec un médium professionnel, écrivant par l'écriture automatique, et ne me connaissant absolument pas, j'obtins un long message, verbeux et insignifiant, qui se termina par un calembour. « Je fais une — ; je dis nous, j'admire l'art; réunis ces trois mots et tu as le nom de ta mère. » Ma mère s'appelait en effet Renouard. (Raie nous art.) C'est assurément un fait de cryptesthésie ; car ces mots — raie nous art — ne peuvent être fortuits ; mais je me refuse formellement à conclure que l'âme de ma mère n'ait trouvé à me dire que cet infâme jeu de mots.
Qu'Aristote revienne parmi nous, pour nous dire en français, ou en anglais, ou en italien, que l'avenir de l'humanité est dans la croyance aux esprits, j'aurai toujours une répugnance extrême à admettre l'hypothèse que c'est bien Aristote qui parle. Ce qui est dicté par lui, c'est tellement loin de l'œuvre d'AïusioTE, que certainement ce n'est pas lui.
Ce qui fait une personnalité, c'est le corps et l'intelligence. Ne parlons pas du corps, depuis deux mille ans transformé en poussière et en boue, mais de l'intelligence. Or l'intelligence d'un être humain, ce sont ses imaginations, ses espérances, ses volontés, ses sentiments, son langage, et surtout, plus que le reste, ses souvenirs. Si rien ne reste de cette collection d'images, de sentiments, de
volontés, de souvenirs, reliés entre eux par la conscience qui était lui, j'ai presque le droit d'afïirmer que l'intelligence, comme le corps, a disparu.
Pourtant je ne veux pas me laisser aveugler par mon rationalisme. Et je reconnais qu'il y a certains cas, extrêmement troublants, qui tendraient à faire admettre la survivance des personnalités humaines; le cas surtout de Mad. Piper (Georges Pelham), le cas de Raymond Lodge, et quelques autres.
Et, à cause de l'importance de la question, je dois entrer dans quelques détails.
Le cas de Mad. Piper est sans doute le plus intéressant de tous. Dans toute la métapsychique subjective, Mad. Piper est vraiment le médium qui fut le plus remarquable. On a d'ailleurs étudié les manifestations de sa clairvoyance avec un soin extrême, comme jamais auparavant on n'avait eu la patience de le faire. Près de trois gros volumes ont été imprimés par les soins de ïAmeric. S. P. R. On comprendra que dans un ouvrage didactique, qui comprend toute la métapsychique, je ne puisse en donner qu'un résumé imparfait et incomplet1.
Mad. Piper a eu la bonne fortune d'être étudiée pendant plusieurs années, d'abord par Richard Hodgson, puis par J. Hyslop, de Boston. R. Hodgson n'était rien moins que crédule, puisqu'il avait été dans l'Inde pour examiner les faits étranges attribués à Mad. Blavatski, et qu'il avait conclu à des supercheries : comme aussi, trop légèrement, il avait conclu à la fraude pour les séances d'EusAPiA à Cambridge. Mais Mad. Piper l'a convaincu de la réalité métapsychique des phénomènes. C'est l'illustre William James (croyant à la force métapsychique de Mad. Piper) qui avait présenté Mad. Piper à R. Hodgson.
Tout d'abord le pouvoir cryptesthésique de Mad. Piper n'est pas douteux. Nous en avons donné plus haut quelques exemples formels. Mais dans ce chapitre des personnifications, puisque la cryptesthésie est hors de cause, il ne sera parlé que de la personni-
1. Une analyse, assez médiocre d'ailleurs, en a été donnée par Marcel Mangin dans les A. S. P., 1898, I, XVIII, 228-254, 268-294. — Voyez aussi le livre de Sage. Sir Oliver Lodge a donné une analyse excellente, modèle d'investigation scientifique.
fication de Georges Pelham dans Mad. Piper. Y eut-il réellement une incarnation de Georges Pelham? Voilà le point qu'il s'agit d'examiner, et non la cryptesthésie qui est manifeste, et dont Mad. Piper a donné de magnifiques preuves.
Pendant longtemps le guide de Mad. Piper a été le Dr Phinuit. cet étonnant médecin français de Metz, qui ne savait plus parler français. Or un jour Phinuit déclara qu'il allait partir et qu'il serait remplacé par un autre personnage. Cet autre fut Georges Pelham (pseudonyme de Robinson) dont Mad. Piper connaissait à peine le nom, et qui, le 7 mars 1888, avait assisté à une séance donnée par Mad. Piper, sans d'ailleurs avoir été convaincu. Georges Pelham mourut en février 1892. Phinuit, daus une de ses dernières séances, nomme Georges... l'oncle de John Hart. Et tout d'un coup il dit : « Il y a un autre Georges qui désire vous parler. » Alors tout de suite l'autre Georges, c'est-à-dire Georges Pelham, arrive, donne son nom, son prénom, le nom de ses plus intimes amis, insiste pour que son père et sa mère viennent converser avec lui. Il demande d'autres personnes encore, et alors, les jours suivants, non seulement le père et la mère, mais encore plusieurs amis de G. P... ont obtenu d'abondants et précis détails sur les variées conversations qu'avait eues avec eux G. Pelham, lorsqu'il était en vie. Il dit à Mad. Howard : «Est-ce que vous jouez toujours aussi mal du violon0! » Il parle à Evelyne du livre qu'il lui a donné, et où il a écrit quelques mots. A un ami de G. Pelham, Mad. Piper, prenant toujours le rôle de G. Pelham, écrit une longue lettre contenant des choses très intimes, et, après l'avoir écrite et que M..". H. l'a lue, brusquement la reprend et la déchire avec violence.
Pour transmettre ainsi les idées et les souvenirs de G. Pelham, Mad. Piper se sert, tantôt de la voix, tantôt de l'écriture, indifféremment. Peu importe au point de vue qui nous occupe. Il s'agit de savoir si l'hypothèse de la survivance de Georges Pelham est plus rationnelle que l'hypothèse d'une cryptesthésie intensivement développée.
Pour ma part, je considère comme un peu moins invraisemblable l'hypothèse de la cryptesthésie intense. Car, même avec Phinuit comme guide, Mad. Piper avait déjà donné de décisives preuves de lucidité. Or Phinuit n'avait jamais été une personnalité vivante.
Puis doue cfue Mad. Piper a un pouvoir cryptesthésique aussi intense, il n'y a pas lieu de le lui supposer absent, ce pouvoir, quand G. Pelham préteud s'incarner en elle. Pourquoi croire à une intelligence autre que celle de Mad. Piper, extrêmement lucide? Pourquoi ne pas admettre que cette lucidité se cristallise pour ainsi dire autour de la personnalité de Pelham ?
Nous examinerons plus tard ce que, pour la personnification, autrement dit pour la survivance, pourra nous apprendre la métapsycliique objective. Mais dès ce moment nous pouvons formuler certaines conclusions en ne faisant état que des données de la métapsychique subjective.
Quelles que soient les étonnantes réponses de Georges Pelham, l'hypothèse de sa survivance est très fragile. Car enfin, si, en dehors de toute hypothèse de personnification ou de survivance, nous admettons, comme nous sommes forcés de l'admettre, qu'il y a, dans l'intelligence humaine, des facultés de connaissance cryptesthésiques, qui échappent à nos habituelles constatations, il est possible que Mad. Piper ait la notion de choses connues par Georges Pelham, et même connues de lui seul. La cryptesthésie semble simple à admettre, même si elle est vaste et intense. Cette faculté nouvelle de l'esprit est beaucoup plus simple que la survivance ; car la survivance suppose quantité de faits invraisemblables, inouïs, qui heurtent de front toutes les vérités physiologiques admises et qui sont contraires aussi à la logique, laquelle nous avertit que ce qui est né doit périr.
L'aptitude de l'humaine intelligence à grouper ses souvenirs et ses connaissances, métapsychiques ou non, transcendentales ou non, autour d'une personnalité quelconque, imaginaire, n'est pas une hypothèse : c'est un fait. Et alors l'hypothèse simpliste, que c'est la conscience de Marie- Antoinette ou celle de Dickens qui reviennent est absolument inadmissible, en présence de l'autre hypothèse (l'explication cryptesthésique), car cette autre hypothèse très élémentaire s'appuie sur deux propositions certaines :
A. — Il y a dans l'intelligence des facultés de connaissance mystérieuses.
B. — Ces connaissances mystérieuses ont une tendance invincible à se grouper autour d'une personnalité nouvelle.
Assurément, il serait plus agréable peut-être (je dis peut-être ; car ce n'est pas bien sûr) de supposer que la mort n'est pas la mort, que nous sommes appelés à survivre, que les morts nous écoutent, nous entourent, nous protègent. Mais il ne s'agit pas de chercher ce qui est agréable, ou commode. Eu fait de science, il faut, hypothèse pour hypothèse, accepter celle qui a pour soi la simplicité et la vraisemblance, celle qui est la plus rationnelle. Eh bien! la doctrine de la survivance me paraît si riche en impossibilités, tandis que l'autre hypothèse, celle de la cryptesthésie intense, est (relativement) si facile à admettre, que je n'hésite guère.
Je vais même jusqu'à prétendre — au risque d'être démenti par quelque découverte nouvelle, imprévue, —que la métapsychique subjective sera toujours radicalement impuissante à démontrer la survivance. Même si un nouveau cas, plus prodigieux encore que le cas de Georges Pelham, se présentait, j'aimerais mieux supposer une extrême perfection de connaissances transcendentales fournissant de multiples notions, groupées autour d'un centre imaginaire, lequel s'attribuerait une certaine personnalité imaginaire, que de supposer que ce centre n'est pas imaginaire, qu'il a une réalité personnelle, qu'il est une survivance ; c'est-à-dire une âme, une volonté, une conscience d'un moi qui a disparu, d'un moi qui dépendait d'un cerveau maintenant réduit en impalpable poussière.
Nous sommes d'ailleurs aux débuts d'une science profondément ténébreuse, assez pour que toute affirmation — comme toute négation — soit téméraire. Mais, plus l'incertitude et même l'absurdité sont épaisses, plus il faut être prudent dans les conclusions doctrinales (car pour les expériences l'audace ne sera jamais assez grande).
Or, pour affirmer la survivance, nous avons comme preuve principale, ou, à mieux dire, pour preuve unique, l'affirmation du médium. 11 dit : « Je suis Georges Pelham » (après qu'il a été Phinuit) « et je prouve que je suis Georges Pelham, parce que je sais tout ce que savait Georges Pelham ». Mais le fait qu'il sait tout ce que savait Georges Pelham, n'est absolument pas suffisant, car il faudrait prouver que, parquelque faculté métapsychique transcendentale, Mad. Piper n'a pas la connaissance des choses que Pelham, au temps où il était personne humaine, terrestre, connaissait. Cette preuve nécessaire
est impossible h donner. Voilà pourquoi, provisoirement, la métapsychique subjective ne peut pas démontrer la réalitéde la survivance. Il est vrai que les spirites, quand nous objectons la pauvreté des paroles dites par les esprits, leur langage en une langue que Y esprit au temps de sa vie terrestre ne connaissait pas, leur indifférence absolue, et leur ignorance étonnante pour les idées qui les passionnaient jadis, prétendent que l'instrument est défectueux : « l'instrument, disent-ils, est le médium, et Yesprit ne peut le manier à son aise. 11 a peine à se faire comprendre, et à communiquer sa pensée. » Tout de même le désaccord (sauf certains cas extrêmement rares) est si grand entre la mentalité du désincarné pendant sa vie et après sa mort, que, dans l'immense majorité des expériences spirites, il est tout à fait impossible d'admettre la survivance, même comme très provisoire hypothèse. Je supposerais plus facilement une intelligence non humaine, distincte à la fois de l'intelligence du médium et de l'intelligence du désincarné que la survivance mentale du désincarné.
Un livre remarquable sur la survivance i a été publié par Sir Oliver Lodge, et ce livre mérite une attention spéciale, à la fois par l'intérêt des faits eux-mêmes, et par l'autorité que donne à ces faits, scrupuleusement examinés, la pensée d'un grand savant, tel que Oliver Lodge. lime pardonnera si, tout en acceptant comme authentiques, et aussi sagement observés qu'analysés, les faits qu'il nous rapporte, je ne suis pas en accord avec lui quant à la conclusion qu'il en dégage.
Voici les faits. Raymond Lodge, second lieutenant au régiment South Lancashire, a été tué, pendant la guerre, le 14 septembre 1915, en Flandre, près de Saiut-Eloi.
La nouvelle de sa mort arriva à Londres le 17 septembre 1915.
Le 25 septembre, Lady Lodge, mère de Raymond, ayant une séance avec Mad. Léonard, obtint le nom de Raymond, et ces mots : « Dites à père que j'ai rencontré plusieurs de ses amis... Myers... »
Le 27 septembre, Sir Oliver Lodge eut une séance avec Mad. Léonard. Le guide de Mad. Léonard est une petite fille nommée Feda. A partir de ce jour les séances se sont succédé, nombreuses, tantôt
i. Raymond, or Life and Death, par Sir Oliver Lodge, Methuen, W. London,
avec Mad. Léonard, tantôt avec W. A. Vout Peters, tantôt avec d'autres médiums. Ceux qui prenaient part à ces séances étaient tantôt Sir Oliver Lodge, tantôt Lady Lodge, tantôt quelqu'un des frères et sœurs de Raymond.
Un fait caractéristique annoncé par ces médiums, c'est qu'il y avait une photographie du groupe d'officiers dont faisait partie Raymond. Personne à Londres ne soupçonnait l'existence de cette photographie. Beaucoup de détails exacts ont été donnés avant que cette photographie arrivât en Angleterre et spécialement ce fait (hautement exceptionnel dans les photographies analogues de groupes d'officiers) qu'un des personnages debout, derrière Raymond qui est assis par terre, lui a mis la main sur l'épaule.
L'épisode de la photographie est un des plus beaux cas de cryptesthésie qui aient été mentionnés. Voici la succession des événements *.
W juillet l'dlb. — Dernière visite de Raymond.
24 août 1915. — Photographie prise au front. Le journal de R... en parle ; mais il n'a pas écrit cela à ses parents.
44 septembre 1915. — Mort de Raymond.
27 septembre 1915. — Peters annonce qu'il y a une photographie. 15 octobre 1915. — La photographie (négatif) est envoyée par le capitaine B... à Aldershot pourêtre développée.
25 novembre 1915. — Mad. Cheves écrit spontanément qu'elle a un groupe photographique des officiers du 2e régiment des South- Lancashire. Elle offre de l'envoyer.
3 décembre 1915. — Mad. Léonard complète, dans une séance, là description de cette photographie.
6 décembre 1915. — Lady Lodge trouve dans le journal de Raymond une note indiquant que la photographie a été prise le 24 août 1915.
7 décembre 1915 (matin). — Avant l'arrivée de la photographie, Sir Oliver Lodge écrit à M. Hill son impression sur ce que la photographie devra être.
7 décembre 1915 (après-midi). — Arrivée de la photographie à Mariemont.
Dans d'autres expériences, Raymond, parlant par l'intermédiaire
1. Sir Olivier Lodge. Raymond, trad. fr. Paris, Payot, 1920, 177.
de Mad. Léonard et conversant avec Feda, indique quantité de petits faits très significatifs, que Mad. Léonard ne pouvait absolument pas connaître ; le nom d*un de ses camarades, Mitchell, officier aviateur ; les noms des deux sœurs de Raymond; le chant de My Orange Girl, que Raymond aimait à chanter; une sorte de monition assez vague sur la mort d'un vieux serviteur des Lodge.
L'épisode relatif à M. Jackson est curieux. Feda dit qu'on parle souvent de M. Jackson et qu'on mélange son nom avec celui d'un oiseau, sur un piédestal. Et Raymond, à propos de Jackson, de l'oiseau et du piédestal, fait des plaisanteries et semble beaucoup s'amuser.
De fait, M. Jackson est le nom que Raymond et les enfants de Oliver Lodge donnaient à un dindon de la basse-cour. Ce dindon venait de mourir quelque temps auparavant : on l'avait fait empailler et mettre sur un piédestal.
Dans des expériences croisées, faites simultanément à Edgbaston et à Londres, le mot de Honolulu a été prononcé par Raymond (Feda) à la même heure.
D'ailleurs, pour se rendre compte de la valeur de ces preuves, il faudra évidemment recourir au livre lui-même, dont nous ne pouvons donner ici qu'un bref et misérable abrégé.
De tous ces documents Sir Oliver LoDGEConclut qu'il y a survivance de Raymond. Nous avons discuté et repoussé cette conclusion à propos des faits, au moins aussi probants, de Georges Pelham et de Mad. Piper.
Des constatations multiples établissent avec force qu'il y a lucidité, cryptesthésie, télépathie, c'est-à-dire qu'il y a, par une voie que nous ignorons, notions de faits réels, mais tout cela est impuissant à prouver que la conscience de Raymond a persisté.
Si nous supposons comme admises ces deux vérités (qu'on ne peut d'ailleurs pas révoquer en doute) : d'abord que certains médiums connaissent des choses que les sens normaux n'enseignent pas; ensuite qu'ils ont tendance à grouper ces connaissances normales ou supernormales autour de telles ou telles personnalités, réelles ou imaginaires; cela nous suffit amplement pour tout expliquer. Mad. Léonard et Vout Peters ont perçu, relativement à Raymond, tels ou
tels détails, alorsaussitôt leur inconscience a fabriqué le personnage de Raymond, personnage imaginaire, en ce sens que Raymond n'existe plus, personnage réel en ce sens qu'ils ont groupé autour de cette auto-suggestion beaucoup de faits vrais que leurs sens normaux ne pouvaient leur avoir appris.
Car enfin, si c'était réellement Raymond parlant par l'intermédiaire de Feda, pourquoi serait-il si avare de preuves ? pourquoi tant de paroles (comme celles qui sont relatives à Faunus et à Myers), si obscures, si symboliques ? Pourquoi si peu de noms, de dates, et même de souvenirs précis? La cryptesthésie est toujours partielle, insuffisante, symbolique, mélangée de tant d'erreurs et d'eufantillages, qu'il est difficile de croire que la conscience survivante d'un décédé puisse être à ce point insuffisante, alors que pour pouvoir affirmer scientifiquement notre croyance à l'immortalité, nous aurions grand besoin de plus instructifs témoignages.
Mad. Léonard dit que Raymond est photographié avec la main d'un camarade sur son épaule. Personneà Londres ne connaît cette photographie ; et voilà un fait de lucidité incontestable. Mais je ne vais pas en conclure que c'est Raymond qui survit, et qui nous donne ce détail. Il est plus simple d'admettre la lucidité de Mad. Léonard. D'autant plus que, dans bien des cas, elle adonné des preuves de lucidité dans lesquelles l'intervention d'un décédé ne peut pas être invoquée. Très vraisemblablement, si le vaillant Raymond n'avait pas été tué, Mad. Léonard aurait pu tout aussi bien parler de cette photographie, puisque elle a, dans maintes occasions, prouvé, sans le secours d'un mort, qu'elle connaissait certains faits par des voies supernormales.
Hélas non ! la survivance n'est pas du tout prouvée ainsi ; et le beau livre de Sir Ouver Lodge, malgré tout le génie de l'auteur, et sa noble foi en l'avenir des consciences humaines, n'a pas fait faire le pas décisif.
Même, si je devais formuler une conclusion, je conclurais que la survie de la conscience n'existe pas, tant ces soi-disant consciences sont fragmentaires, symboliques, incertaines, étonnammentpauvres en précisions. Et c'est avec un profond regret que j'arrive à cette négation ; car il m'en coûte de me séparer aussi formellement de Myers et de Lodge, qui ont toute ma coufiance et toute mon admiration.
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D'ailleurs, au milieu même de ma négation, je fais toutes mes réserves. Nous ne sommes qu'à l'aurorede la science métapsychique, et toute négation définitive doit être proscrite.
En somme trois hypothèses : A) c'est l'intelligence du médium ; B) c'est l'intelligence d'un mort ; C) c'est une autre intelligence, non humaine, un ange, un démon, une force quelconque.
Si l'on ne tenait compte que de la métapsychique subjective, de ces trois hypothèses, la première serait certainement la plus vraisemblable, puisqu'il suffirait d'admettre que l'esprit humain a des procédés de connaissance mystérieux ; la seconde paraît bien peu admissible, car elle est en absolu désaccord avec toute la physiologie, et elle comporte d'innombrables invraisemblances d'ordre psychologique ; la troisième semble, pour le moment, au 'point de vue de la seule métapsychique subjective, absolument inutile, et il n'y a aucune raison sérieuse pour la supposer.
Plus tard, en étudiant la métapsychique objective, nous verrons s'il y a lieu de modifier cette première opinion.
Un grand nombre de cas de soi-disant identification spirite ont été publiés dans les journaux spirites, notamment dans Banner of Light. M. J. Burns, directeur de la Revue The Médium and Day break, en a recueilli beaucoup de cas, dûs à M. Morse comme médium.
Malheureusement on ne peut guère en profiter, ni pour l'identification, ni pour la cryptesthésie ; car la bonne foi du médium — que je serais disposé à accepter — ne prouve absolument rien. La pantomnésie explique très bien que M. Morse peut écrire : « Je suis Thomas Wallers, j'habitais Chirfton Road à Manchester. Je suis mort en mai de cette année, à l'âge de plus de soixante ans. » Car il faudrait donner la démonstration rigoureuse qu'il a été absolument impossible à M. Morse de savoir, consciemment ou inconsciemment, qu'un certain Thomas Wallers, de Manchester, est mort en mai à soixanteans. Or, même si cette difficile, presque impossible, démonstration nous était fournie, nous ne pourrons en déduire que la cryptesthésie et nullement la persistance de la conscience de Thomas Wallers.
Comme preuve de la survie, on cite souvent le cas de Abraham
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Florentine l. Mais, si ce cas prouve la cryptesthésie, il ne prouve nullement la survie.
Voici le fait. En août 1874, Stainton Moses reçoit un message provenant d'un certain Abraham Florentine, ancien combattant de 1812, venant de mourir à Brooklyn, âgé de quatre-vingt-trois ans, un mois et dix-sept jours. Après maintes recherches il fut établi qu'en effet il était mort à Brooklyn un ancien combattant de 1812, âgé de quatre-vingt-trois ans, un mois et vingt-sept jours. Aucun journal américain ni anglais n'en avait fait mention, de sorte que la connaissance de ce fait n'avait pu être donnée à M. Moses que par des voies supra-normales.
Mais faut-il conclure que cette voie de connaissance cryptesthésique comporte comme unique explication la survie d'ABRAHAM Florentine ? Cela me paraît très téméraire, et résolument antiscientifique. On peut imaginer quantités d'autres hypothèses, invraisemblables, mais moins follement invraisemblables que celle d'ABRAHAM Florentine revenant animer la main de Stainton Moses. En effet, si nous donnons à la cryptesthésie toute sa mystérieuse force, nous voyons qu'elle s'étend à toutes les réalités, si lointaines qu'elles soient, si insignifiantes qu'elles paraissent. Les faits sont là pour établir qu'il y a cryptesthésie, même quand il n'y a pas eu mort d'homme. Par conséquent il est bien inutile de supposer la survivance des morts, puisque d'autres faits sont connus cryptesthésiquement, sans qu'aucun mort ait eu à intervenir. Gomme pour Georges Pelham, comme pour Raymond Lodge, il n'y a pas lieu pour Abraham Florentine de conclure à la survie. C'est de la clairvoyance très belle, très saisissante, mais il ne faut pas aller au delà.
Un cas peu probant a été cité par Bozzano. Dans un cercle spirite de Nancy, l'esprit deCAucHY (mort en 1855) dicte cette phrase latine qui, paraît-il, est sur son cimetière à Sceaux : Bealus qui intelligit super egenum et pauperem. Or il a été prouvé que l'inscription (réelle, et conforme à la dictée du médium) était recouverte d'herbes qu'il a fallu enlever et arracher pour déchiffrer ces lettres. Mais que de choses à prouver! 1° qu'aucune parole, aucun écrit n'avaient