Montaigne, Essais, II, VI. Ed. d'Amsterdam
IDF-NTIFICATION SPIMTE 271
M. Happerfield avait promis à son vieil ami, John Harford, lorsque Harford était sur son lit de mort, de veiller sur sa veuve. Et en efïet il prit des mesures pour que Mad. Harford fût à l'abri du besoin. Elle fut confiée aux soins d'un sien neveu qui s'occupa d'elle. Longtemps après, un matin, vers l'aube, M. Happerfield vit apparaître son ami, qui lui dit : « Tun'as pas tenu ta promesse, ma femme est malheureuse ». M. Happerfield, non effrayé d'ailleurs, réveille sa femme et tout de suite s'enquiert de Mad. Harford. Elle était réduite à l'extrême misère.
Il semble bien inutilede voir là autre cbose qu'un vague remords, symbolisé, de M. Happerfield.
Maintes fois deux amis, deux époux, se sont promis que le premier qui serait mort se manifesterait au survivant. Mais les quelques rares cas constatés rentrent dans les phénomènes, d'ailleurs bien avérés, de monitions cryptesthésiques.
Et pour terminer je ferai une remarque qui n'a peut-être pas encore été faite, et qui est grave, contre l'identification des forces métapsychiques avec les défunts ; c'est que les morts qui reviennent sont le plus souvent des personnages connus et illustres. Pourquoi les médiums n'incarnent-ils pas des êtres vulgaires, inconnus ? Si la conscience persiste, cette persistance doit exister pour les gens du commun autant que pour les individualités célèbres. Et il y a cent mille fois plus de gens du commun que d'individualités célèbres. Or les incarnations portent soit sur des êtres fantaisistes comme Rector, Imperator, John King, Katie King, Phinuit, soit sur des notabilités.
En définitive, il serait téméraire de nier la survivance ; mais il est mille fois plus téméraire encore de l'affirmer.
En tout cas cette négation de la survivance n'implique absolument pas la négation de la cryptesthésie. Il faut dissocier complètement la cryptesthésie et la survivance. La cryptesthésie, faculté extraordinaire, supra-normale, de connaissance, est un fait. La survivance de la conscience des morts n'est qu'une hypothèse1.
1. Aksakokf lui-même, malgré sa robuste foi dans la survie, dit (p. 623) : « La preuve absolue de l'identification spirite est impossible à obtenir : flous devons nous contenter dune preuve relative. » Or, en bon français preuve relative signifie hypothèse.
272 MËTAPSYCH1QUE SUBJECTIVE
| VIII. — XÉNOGLOSSIE
Il faut faire rentrer dans le groupe des phénomènes cryptesthésiques le parler en une langue inconnue (ce que j'ai appelé xénoglossie) (compréhension, lecture, écriture, prononciation, d'une langue qu'on n'a pas apprise). On en possède quelques cas qui, sans permettre une conclusion ferme, sont troublants1.
D'abord nous ne pouvons appeler xénoglossie les langages imaginaires créés par les médiums.
Le cas le plus célèbre, merveilleusement analysé, est le langage martien d'HÉLÈNE Smith. Flournoy a démontré, en toute rigueur, que cette langue nouvelle n'était que du français modifié. Quelle mémoire étonnante ! quelle stupéfiante richesse d'invention ! Hélène Smith en six mois est arrivée à parler couramment la langue nouvelle qu'elle avait imaginée de toutes pièces. Flournoy lui ayant fait quelques objections, elle a changé son langage martien et a trouvé l'ultra-martien. C'est admirable.
Inspirée par le roman martien d'HÉLÈNE Smith, Mad. Smead, en Amérique, a imaginé aussi un autre langage martien-.
Ces créations indiquent la fécondité de l'inconscient. Elles n'ont rien à faire avec la cryptesthésie. La xénoglossie reste le parler en une langue étrangère qui était inconnue au médium, et qui est une vraie langue existante.
Le cas le plus frappant est celui de Laura Edmunds, la fille du juge Edmunds, qui fut président du Sénat, et membre de la Cour Suprême de justice de New- York, personnage d'une haute intelligence, et d'une loyauté irrécusable. Laura, sa fille, fervente catholique, très pieuse, ne parlait que l'anglais. Elle avait appris à l'école quelques mots de français, mais c'est tout ce qu'elle savait en fait de langues étrangères. Or, un jour (en 1859), M. Edmunds reçut la visite de M. Evangélidès, de nationalité grecque, qui put s'entretenir en grec moderne avec Laura Edmunds.
Au cours de cette conversation, à laquelle assistèrent plusieurs
1. Ils sont cités par C. r>E Vesme (A. S. P., 1885. XV, 319).
"2. V. Hyslop, La médiumnité de Mad. Smead (A. S. P., 1906, 461).
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personnes, M. Evangélidès pleura, car Laura Edmunds lui apprit la mort (en Grèce) de son fils. Elle incarnait, paraît-il, la personnalité d'un ami intime d'EvANGÉLiDÈs, mort en Grèce, M. Botzaris. S'il faut en croire Edmunds, c'est par l'intermédiaire de Botzaris que Laura pouvait parler en grec moderne et savoir que le fils d'EvANGÉUDÈs venait de mourir en Grèce (ce qui fut d'ailleurs reconnu exact).
Et M. Edmunds ajoute : « nier le fait, c'est impossible, il est trop flagrant, je pourrais tout aussi bien nier que le soleil nous éclaire. Le considérer comme une illusion, je ne le saurais davantage, car il ne se distingue en rien de toute autre réalité constatée à n'importe quel moment de notre existence. Cela s'est passé en présence de huit à dix personnes, toutes instruites et intelligentes. Nous n'avions jamais vu M. Evangélidès. 11 nous fut présenté par un ami le soir même. Comment Laura a-t-elle pu lui faire part de la mort de son fils? Comment a-t-elle pu comprendre et parler le grec, langue qu'elle n'avait jamais encore entendu parler1?
Le juge Edmunds raconte encore la xénoglossie de Mad. Young, de Chicago, laquelle, se trouvant sous l'influence d'esprits allemands, parla et chanta en allemand dans un cercle où personne ne connaissait l'allemand. « Je priai, dit M. Young, un médium allemand, M. Euler, de venir. Il vint deux fois, et s'entretint avec le médium en allemand, pendant plus d'une heure, à chaque visite. En d'autres occasions, Mad. Young parla l'espagnol et l'italien. C'était une ouvrière qui n'avait reçu d'autre instruction que celle des écoles primaires. »
J'ai observé un cas curieux, et d'interprétation difficile, voisin de la xénoglossie, car on ne peut dire que c'est une xénoglossie vérirable. En voici l'exposé sommaire.
Mad. X..., jeune femme de trente ans environ, n'a jamais appris le grec, et il est absolument certain qu'elle ignore le grec. Pourtant elle a devant moi écrit de longues phrases de grec, avec quelques fautes qui indiquent nettement que c'était la vision mentale d'un
1. DeVesme, Xénoglossie, L'écriture automatique en langues étrangères, A. S. P., 1905, XV, 317-353. La xénoglossie de Miss Laura Edmunds, A. S. P., 1907, XVII,