‹ Traitè de moraleChapitre 14 sur 49 · DU MENSONGE ET DU SERMENT · texte numérisé non relu

DU MENSONGE ET DU SERMENT

Il y a deux manières de nuire , par la violence ou par la ruse; la ruse est la plus odieuse.

C’est le comble de la perversité, de se donner toutes les apparences de l’homme de bien au moment où l’on est le plus occupé à tromper.

Imiter faussement le langage de la bonté, est le dernier degré de la malice.

Le méchant qui contrefait le bon , est le pire de tous les méchants.

bfcs DEVOIRS ENVERS LES AUTRES HOMMES. 93

La dissimulation et la feinte doivent être bannies de toute notre vie : la raison condamne toute tromperie et toute embûche.

Il est juste de dire la vérité; mentir est une injustice.

Il n’entre pas dans la pensée d’un homme de bien de mentir pour son propre intérêt.

Nous voulons que les hommes forts et magnanimes soient en même temps des hommes bons et simples, amis de la vérité, ennemis de toute fraude : « Je hais à l’égal des portes de l’Enfer, disait Achille, celui qui dit une chose et qui en cache une autre au fond de son cœur. »

A quoi devons-nous travailler davantage sinon à nous faire une âme juste et un langage vrai? c’est le propre d’un homme de bien de ne rien dire de contraire à la justice.

L’homme injuste est aussi un homme impie; en effet, la nature ayant fait les hommes pour se servir mutuellement et ne jamais se nuire, celui qui viole cet ordre de la nature commet une impiété contre elle.

Accoutumez-vous à entendre et à dire la vérité.

On doit surtout accoutumer les enfants à dire la vérité ; mentir est chose servile , c’est un vice digne de la haine de tous les hommes.

Les menteurs en viennent bientôt à n’ètre pas crus, lors même qu’ils disent la vérité.

THAITB DK MOllALE.

Ceux qui ont péché et qui ont recours au mensonge , obtiennent difficilement le pardon de leurs fautes.

On altère la vérité par le mensonge, on l’altère aussi parle silence.

En quoi diffèrent le parjure et le menteur?

L’homme qui s’habitue à mentir n’est pas loin de se parjurer. Dieu punit le parjure , il punit aussi le mensonge.

La meilleure manière d’honorer le serment, c’est de n’en point faire un usage fréquent et téméraire; mais de ne l’employer qu’en matière grave, et en cas de nécessité. Ceux qui entendront vos serments y auront foi si vous vivez de manière à leur persuader que, indépendamment du serment, la vérité est à vos yeux ce qu’il y a au monde de plus saint.

L’habitude de jurer expose au parjure. Jurer sans nécessité, n’est point d’un homme grave.

Abstenez-vous du serment, toujours, s’il est possible, ou, du moins, toutes les fois que vous le pourrez. Gir le propre du serment e9t d'invoquer Dieu comme témoin de vos paroles; et dès lors il répugne à la piété et à la religion d’appeler la majesté divine en témoignage pour les choses humaines, la plupart si petites et si viles.

Si le serment vous est demandé, vous le prêterez légitimement pour deux causes : ou pour

vous délivrer d’une accusation honteuse, ou pour tirer vos amis de péril ; mais dans une question d’argent, eussiez-vous la vérité pour vous, n’attestez point la Divinité.

Pythagore recommandait à ses disciples de ne jurer que rarement et difficilement; mais de se montrer dignes, par la pureté de leur vie, d’être crus sans serment.

Quel noble hommage les Athéniens rendirent àXénocrate, cet homme illustre par sa sagesse et vénérable par ses mœurs! Il venait defairesa déposition en public, et, suivant l’usage des Grecs, il s’approchait de l’autel pour la confirmer par son serment; les juges s’écrièrent tout d’une voix qu’un tel homme ne devait point jurer ; tant ils se fiaient à sa haute vertu.

Si quelqu’un se parjure, qu’il s’attende à l’opprobre de la part des hommes , au châtiment de la part de Dieu; il pourra se cacher des hommes, il n’échappera point à Dieu.

Celui qui trompe son ennemi par un serment déclare par là qu’il craint un homme et qu’il méprise Dieu.

Les Égyptiens condamnaient à mort les parjures comme violant la piété envers Dieu et comme anéantissant la bonne foi , le plus fort lien de la société humaine.

'Jd tBAITK DK MORALE.

TITRE XI

de l \ kédisakcb.

L’occasion seule fait la différence du médisant au malfaiteur.

Le tort causé à la réputation est une sorte de dommage qu’on ne peut évaluer.

Rien n’est si rapide que la médisance; rien n’est lancé plus facilement, n’est reçu plus vite, n’est reporté plus loin.

Honte et défiance pour l’homme qui renie un ami absent, ou qui ne le défend pas lorsqu’un autre l’accuse; qui se fait un mérite de beaucoup parler, d’exciter des rires effrénés; qui peut feindre ce qu’il n’a pas vu, et ne sait pas taire ce qu’on lui a confié !

Une langue médisante est l’indice d’un mauvais cœur.

Ayez l’oreille difficile pour les accusations.

La promptitude à juger estime source de fautes.

Si tu vois quelqu’un pécher, disait Marc-Aurèle, pense que tu es plus pécheur que lui.

Ne médisez ni de votre ami ni de votre ennemi, disait Pittacus.

TITRE XII

DK LA CONDUITE KNYRKS LES ENNEMIS.

Il ne convient pas de se venger, quoi qu’en dise le vulgaire; vous ne devez faire de mal à qui que

ce soit, quelque mal que vous ayez vous-même souffert; car, pour aucune raison, il ne faut nuire à personne.

Nous avons des devoirs à remplir envers ceux de qui nous avons éprouvé une injustice. Il y a une mesure de vengeance et de punition, et je ne sais s il ne suffit pas que l’auteur du mal en conçoive le repentir.

L’homme doit pardonner à l’homme qui rougit de sa faute.

Caton 1 Ancien disait qu’il pardonnait toutes les fautes, excepté ses propres fautes.

Pardonnez souvent aux autres, jamais à vousmême, dit le poète Syrus.

Il est honorable de rendre bienfait pour bienfait, et non injure pour injure. Là, être vaincu; ici, vaincre est honteux. Le mot vengeance ne sied point à l’homme, quoiqu’une mauvaise coutume yattachel’idée dejustice. Qu’il est beau de voir un homme, invulnérable à tous les traits, n’être blessé par aucune injustice , par aucun affront! La ven ■geance est un aveu de douleur; ou bien encore, c’est le triste plaisir d’un petit esprit et d’une âme malade. Il y a grandeur et noblesse à imiter ce fier lion qui écoute sans nul souci les aboiements d’une meute de petits chiens.

Le pardon vaut mieux que la vengeance : l’un

annonce un caractère humain, l’autre un instinct féroce.

Chercher à rendre morsure pour morsure, mal pour mal, est d’une bête sauvage, et non d’un homme.

Pour un grand cœur, le remède à une injure , c’est l’oubli.

Adrien , simple particulier, avait eu beaucoup d’ennemis; devenu empereur, il fut si éloigné de se venger, qu’apercevant un des plus acharnés : « vous voilà sauvé, » lui dit-il.

« J’ai passé beaucoup de temps à l’Académie, disait Dion , pour apprendre à vaincre la colère , la vengeance, l’envie, l’entêtement et les autres fléaux de cëtte espèce. » La preuve d’une telle victoire, ce n’est pas la bonté envers les amis et les hommes de bien , mais la douceur et l’indulgence envers les méchants et les ennemis déclarés. Suivant les lois humaines, celui qui se venge d’une injure reçue, pèche moins contre la justice que celui qui le premier blesse un autre homme; mais, véritablement, la vengeance et l’injure viennent de la même faiblesse de l’âme, et il n’est point d’homme si méchant et si rude qui ne puisse être adouci et gagné par des bienfaits multipliés.

Les injures sont vaincues par les bienfaits, plus promptement qu’elles ne seraient soulagées par la haine.

Ne cessons pas de travailler pour le bien public jusqu’à la fin de la vie, d’aider les autres hommes, déporter secours même à nos ennemis.

La meilleure manière de se venger d’une injure , c’est de ne point imiter l’auteur de l’injure. Quelqu’un me méprise, cela le regarde; pour moi, je tâcherai de ne rien faire ni de ne rien dire qui soit digne de mépris. Quelqu’un me hait, cela le regarde; pour moi, je continuerai d’être doux et bienveillant pour tous les hommes, et pour celui-là même qui me hait : je serai toujours prêt à lui faire voir son erreur, non pour le couvrir de honte, non pour faire montre de ma patience, mais avec bonté et simplicité, de manière à prouver que je ne cède ni à la colère ni à la douleur.

Il faut vivre de telle sorte, disait Pythagore, que nous fassions , non de nos amis des ennemis, mais de nos ennemis des amis.

Il est d’une grande âme de supporter les injures au sein de la souveraine puissance, et rien n’est plus glorieux qu’un prince impunément offensé. Cicéron donnait à César cette louange insigne , de n’oublier rien si ce n’est les injures.

Le commun des hommes se contente de n’être point impressionnable aux ennemis, les hommes sages essayent d’en tirer parti. Un ennemi observe incessamment d’un œil mauvais nos actions et nos paroles, guettant l’occasion de nous nuire;

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nous tâcherons de ne point la lui fournir, et cette vigilance sur nous-mêmes produira insensiblement le goût et l’habitude d’une vie irréprochable.

Voulez-vous punir votre ennemi , n’allez point l’appeler illibéral , libertin , scélérat : songez à être vous-même humain , chaste, honnête homme, parfait autant qu’il est possible.

Les orateurs athéniens avaient, dans une assemblée, déchiré Philippe, roi de Macédoine, par les plus sanglants reproches : « Je leur rends grâces,' disait-il, je travaillerai désormais à les convaincre de mensonge et par mes paroles et par mes actions, b

Antisthène avait raison de dire que celui qui veut affermir sa vertu a besoin oit de vrais amis , ou d’ennemis acharnés : tous le détourneront du vice, les premiers par leurs avis , les seconds par leurs accusations. Mais parce que , de nos jours , l’amitié, verbeuse pour flatter, muétte pour reprendre, ne se permet plus qu’à voix basse quelques libres reproches, il fout bien que ce soit d’une bouche ennemie que nous entendions la vérité.

A défaut d’un critique bienveillant, nous devons écouter l’ennemi déclaré qui gourmande nos fautes; considérons, non l'intention du censeur, mais la vérité et l’utilité de la censure.

Souvent un sarcasme , lancé contre nous par un homme en colère ou par un ennemi , a ouvert et guéri un mal secret qui infectait notre âme.

Votre ennemi vous a signalé comme ayant un défaut notable : si le défaut existe, vous devez vous hâter de le détruire; si vous en êtes exempt, cherchez néanmoins ce qui a donné lieu à l’accusation, et prenez garde de rien faire désormais qui ressemble au défaut reproché.

Il y a beaucoup de choses qu’un ennemi 'découvre en nous bien mieux qu’un ami; car, dit Platon, l’amour est aveugle. Les défauts de l’âme, comme ceux du corps, nous sont plus souvent révélés par nos ennemis que par nos amis.

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