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DE LA BIENFAISANCE

La bienfaisance que nous appelons aussi bonté, libéralité , fait partie de la justice : rien n’est plus conforme à la nature de l’homme; et les meilleurs sont ceux qui se regardent comme nés pour aider, protéger, conserver les autres hommes.

La bonté dans les riches et les puissants est comme un asile universel.

Le moyen le plus sûr de se concilier l’affection du peuple, ce sont des bienfaits réels; mais il tient compte aussi d'une volonté bienfaisante, alors même que la fortune n’y répond pas. Nous aimons naturellement ceux en qui nous croyons reconnaître une disposition de libéralité , de bienfaisance, de justice.

Toutefois la bienfaisance a ses règles , on doit l’exercer avec précaution. Nous devons prendre garde de nuire à ceux même que nous voulons obliger ou à d’autres : nous devons consulter nos facultés , et aussi proportionner le bienfait au mérite; car il faut tout rapporter à la justice, et il n’y a de vraiment libéral que ce qui est juste.

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Ayons donc une libéralité qui serve nos amis et qui ne blesse personne; qui n’épuise pas la source même de la libéralité, qui sache discerner et choisir les plus dignes. Mais plusieurs prodiguent leurs dons sans jugement, sans mesure et sans distinction , poussés en quelque sorte et emportés par un tourbillon de philanthropie; ces générosités-là n’ont pas à beaucoup près la valeur de celles qui sont dirigées par la réflexion et par la sagesse.

L’homme vertueux, possesseur de biens justement acquis, ne se montrera ni avare ni prodigue : il dépensera ses richesses, en partie pour son propre usage , en partie pour le service des autres ; il obligera les bons ou ceux qu’il aura l’espoir de rendre bons; il distribuera ses bienfaits avec une grande prudence, choisissant les plus dignes, et évitant comme une perte honteuse un don mal placé. On se trompe, si l’on croit que donner soit chose facile; on y trouve de sérieuses difficultés, dès qu’on veut agir avec réflexion et non pas au hasard. Je secourrai ceux-ci , parce qu’ils méritent qu’on leur épargne les rigueurs de la pauvreté; je n’assisterai point ceux-là, parce qu’ après avoir reçu, ils n’en seraient pas moins dénués. Pour les uns, je préviendrai toute demande : pour d’autres, j’irai jusqu’à les forcer de recevoir. Du reste, libres ou esclaves, qu’im-

porte dès qu’ils sont pauvres? partout où se trouve un homme, il y a place pour un bienfait. 3e donnerai au pauvre vertueux : je ne prétends retirer de ce bienfait ni profit, ni plaisir, ni gloire; je donnerai pour faire ce que je dois faire; je suivrai ma conscience, sans examiner si jamais la fortune mettra l'homme que j’aurai obligé en position de me rendre ce qu’il aura reçu.

Un bienfait mal placé est une mauvaise action.

Donner à qui mérite, c’est faire du bien à tous.

Le premier devoir d’un homme est de se contenter de ce qui est à lui, le second est d'assister ceux qui sont dans le besoin.

Il faut donner secrètement et sans bruit les secours destinés à soulager l’infirmité, l’indigence ou l’humiliation, afin qu’ils ne soient connus que de ceux qui les reçoivent; quelquefois même il faut user d’un pieux artifice, et cacher à celui qu’on assiste la main qui donne.

Ctésibius était pauvre et il dissimulait sa pauvreté; il tomba malade : son ami Arcésilaüs, voulant le secourir à son insu, posa sous son oreiller un sac plein d’argent , afin de lui faire trouver plutôt que recevoir ce dont il avait besoin ; mais il fut deviné : C’est un tour d’ Arcésilaüs , dit Ctésibius en découvrant le sac.

Ce qu’il faut surtout éviter quand on fait le bien, c’est l’orgueil qui gâte tout ce qu’il donne.

DES DBVOIHS ENVERS LES A.UTHES HOMMES.

Le bienfait orgueilleusement accordé devient odieux; il n’est agréable qu’ autant qu’il est accompagné de douceur, de bonté, de simplicité, venu à propos et sans témoins : autrement on ne se plaît pas à faire le bien , mais à paraître le faire.

La bonté est diligente ; qui donne volontiers , donne vite ; qui diffère d’agir, agit à contre-cœur ; vouloir tard, c’est ne pas vouloir.

Le bienfait offert double de prix.

Donner vite, c’est donner deux fois.

M. Antonius s’était vu enlever toute sa fortune : Du moins, disait-il, j’ai tout ce que j’ai donné. Ce sont là, en effet, les richesses sûres, les seules qui demeurent au milieu de l’inconstance des choses humaines, et qui excitent d’autant moins l’envie, qu’elles sont plus considérables. Quelle idée avez-vous d’épargner ces trésors comme s’ils étaient à vous, vous simple intendant! toutes ces choses dont vous êtes si orgueilleux, que vous enfermez sous des barreaux de fer, pour lesquelles vous brisez tous les liens de la parenté et de l’amitié, ne sont pas à vous; elles vous sont confiées à titre de dépôt, et déjà elles réclament un autre maître. Vous demandez comment vous les rendrez vôtres? En les donnant : c’est le moyen de vous en assurer l’éternelle possession.

Un adroit voleur, brisant votre coffre-fort,

emportera vos écus; des feux impies renverseront les lares paternels; votre débiteur vous refusera intérêt et capital; une moisson stérile ne vous rendra même pas la semence ; la cruelle contagion ravagera vos troupeaux; l’onde engloutira vos vaisseaux chargés de marchandises : mais ce qu’on donne à ses amis, la fortune ne l’atteint pas; les biens que vous avez donnés, ceux-là seuls vous resteront toujours.

Le bienfait consiste moins dans la chose faite ou donnée, que dans la disposition de celui qui agit ou qui donne; c’est l’âme qui donne le prix au bienfait : honneur donc et reconnaissance à celui qui donne peu, mais volontiers, mais noblement !

Faire du bien est un bonheur qui doit être recherché pour lui-même ; il faut considérer uniquement l’intérêt de celui qui reçoit le bienfait , et mettre de côté tout avantage personnel. Se dire en secret : Je donne ceci, je recevrai cela , n’est qu’un honteux commerce. Donner pour recevoir, ce n’est pas donner; rendre service parce qu’on en tire avantage , c’est quelque chose d'ignoble.

Un étranger arrive dans la ville où nous habitons et il doit repartir aussitôt : nous l’assistons dans sa détresse; puis il part sachant à peine qui l’a secouru, et, ne devant plus jamais revenir

parmi nous, il nous délègue pour débiteur Dieu même , qu’il prie d’acquitter sa reconnaissance : nous goûtons, en attendant, le plaisir d’un service pur de tout intérêt.

Chez les Grecs et les Romains, on observait autrefois l’hospitalité avec un soin religieux; c’était un crime de ne pas accueillir les pauvres et les étrangers : on les regardait comme les envoyés de Dieu. Bien plus, on était persuadé que quelquefois Dieu lui-même se plaisait à parcourir la terre sous l’image d’un voyageur, et à s’approcher des habitations des mortels pour éprouver leur humanité : de là l’empressement des nations et des individus à offrir aux indigents ce qui leur était nécessaire. Une loi des Lucaniens était ainsi conçue : « Si un étranger, arrivant au coucher du soleil, demande à reposer sous le toit d’un citoyen, et que celui-ci ne reçoive pas l’étranger, celui qui aura refusé l’hospitalité sera puni de sa dureté et de l’injure qu’il aura faite à l’homme et à Jupiter Hospitalier. »

Nous devons nous proposer de suivre l’exemple de Dieu : voyez ce qu’il fait chaque jour pour nous, que de biens il nous distribue; comme il amollit le sol par de douces pluies, comme il couvre la terre de fruits abondants : et tout cela , assurément, sans qu’il lui en revienne aucun avantage, à moins que vous ne le trouviez récom-

pensé par la fumée des victimes et par l’odeur de l’encens. Qu’il en soit de même de l’homme, s’il ne veut pas s’écarter de son modèle : que ce ne soit point par des motifs d’intérêt qu’il pratique les vertus; qu’il rougisse de vendre ses bienfaits, lui à qui Dieu les prodigue si gratuitement!

Il est d’une âme grande et généreuse d’aider les autres et de leur être utile. L’homme qui répand des bienfaits, imite Dieu; celui qui les redemande, imite les usuriers. Celui-là redemande le bienfait, qui publie le service qu’il a rendu.

La race de ceux qui reprochent un bienfait est une race odieuse. Le souvenir du bienfait convient à l’homme qui a reçu; l’oubli, à l’homme qui a donné.

L’épigramme de Martial est excellente : « Je me souviens, Posthumus, je me souviendrai toujours de ce que vous m’avez donné; pourquoi donc gardé-je le silence? parce que vous parlez. Toutes les fois que je commence à raconter vos bienfaits, il me l’avait dit, s’écrie-t-on aussitôt. Il est des choses qu’on ne fait pas bien à deux, un seul y subit : ne parlez pas, si vous voulez que je parle. Un bienfait périt sous le babil du bienfaiteur. »

Que la foule des ingrats ne ralentisse pas votre zèle à foire du bien, de même que le sacrilège et l’ingratitude n’empêchent pas Dieu de con-

tinuer les effusions de sa bonté; suivons ce guide immortel, autant que le comporte l’infirmité humaine. Continuons à répandre des bienfaits, lors même qu’il n’y a aucun espoir de trouver des coeurs reconnaissants. Ne vous relâchez point, achevez votre œuvre, remplissez tout entier votre rôle d’homme de bien : aidez les uns de votre fortune , les autres de votre constance , celui-ci de votre crédit, celui-là de vos conseils, d’autres enfin de vos instructions.

TITRE IX

, de l'humanité envers les esclaves (i.)

Souvenons-nous que nous devons^ la justice à tous, et même aux derniers des hommes. Les

(i) « Nous devons au christianisme, a dit M. de ChÂleau- « briand, un bienfait qui devrait être écrit en lettres d'or dans • les annales de la philosophie, I'aeolition de l'esclavage. • L’esclavage a été aboli en principe le jour où saint Paul s'est écrié eu prêchant l'Évangile aux nations : Il n’y a plus ni Juifs, ni Gentils, ni libres, ni esclaves... VOLS N'ÉTES QU’UN EN J. C. Los sages avertissements de la philosophie païenne, relativement aux rsclmrs, n’ont donc plus d'application directe parmi nous, mais la domesticité volontaire a aussi ses maux et ses douleurs : souvent le rommandemeut est dur et l’obéissance difficile ; trop souvent aussi le maître abuse de l’obéissance du serviteur ou le serviteur de la bonté du maître : il ne sera donc pas inutile d’entendre sur ce point les conseils de la morale humaine; nous verrons ailleurs j’usqu'où s’élève la morale évangé-

THAITÉ DK MOBALE.

derniers des hommes, ce sont les esclaves : nous leur devons, comme à tous les mercenaires, le juste salaire de leur travail.

Commander avec modération à ses esclaves, est une chose digne de louange. Vis-à-vis de cette classe, d hommes , vous devez considérer, non pas jusqu à quel point vous pourriez impunément les faire souffrir, mais ce que nous permet l’équité, qui nous prescrit 1 indulgence, même envers nos ennemis, même envers ceux que nous avons achetés à prix d’argent. Tout vous semble permis envers votre esclave, parce que vous l’avez acheté; il est néanmoins certaines choses que le droit commun vous interdit à son égard , car il est de la même nature que vous.

Qui ne détesterait ce Védius Pollion qui engraissait ses murènes de sang humain , et faisait jeter dans son vivier les esclaves qui avaient commis quelque faute? Homme digne de mille morts! s écrie Sénèque. Un jour où Védius recevait à souper l’empereur Auguste , un jeune esclave casse un vase de cristal; il le fait saisir aussitôt et ordonne de le jeter aux murènes, qu’il tenait renfermées dans un réservoir. L’esclave s’échappe et se réfugie aux pieds d’Auguste, le suppliant d’empêcher qu’il devienne la pâture des poissons. Un tel prodige de cruauté émeut vivement Auguste, et, par un noble usage de sa

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puissance, il donne la liberté à ce malheureux, il fait briser en sa présence tous les vases de cristal et commande que le réservoir soit comblé.

On met en avant ce proverbe : autant cl’esclaves , autant ennemis; mais s’ils sont ennemis, la faute en est à nous qui oublions qu’ils sont des hommes, et qui les maltraitons comme de vils animaux. Nous devrions penser que cet homme que nous nommons notre esclave est venu au monde comme nous, respire le même air, vit de la même vie , meurt de la même mort (’).

Vivez avec votre inférieur comme vous voudriez qu’un supérieur vécût avec vous. Traitez doucement votre esclave ; admettez-le avec douceur à vous parler, à vous donner un conseil. Ne cherchez pas exclusivement vos amis dans le forum et dans le sénat : si vous regardez bien , vous en trouverez un à La maison même.

La vertu ne rejette personue, elle admet tous les hommes, libres et esclaves, rois et exilés; elle ne s’attache point au revenu : l’homme, l’homme même, c’est tout ce quelle demande. Un esclave peut être juste, courageux, magnanime.

(i) On éprouve ici une sorte d'horreur du vide. On sent que l'humanité désire quelque chose de plus; on a besoin que le christianisme vienne, aux précédents motifs, ajouter, par exemple, ceux-ci : Jdort le même Dieu, bénis le même rédempteur, aspire à In même', éternité de bonheur et de gloire. (Voir le litre correspondant de ta i c partie de ce Traité).

Estimez vos esclaves, non par leurs divers services, mais par leurs mœurs. Il y aurait folie à l’homme qui voudrait acheter un cheval , de regarder, non le cheval même, mais seulement la housse et la bride; non moins fou est celui qui juge un homme d’après l’habit ou la condition. C’est un esclave, mais peut-être il a l’àme indépendante : c’est un esclave , mais prenez garde ; qui de nous n’est pas esclave : l’un de la volupté , l’autre de l’avarice, cet autre de l’ambition, tous delà crainte? L’esclavage volontaire est le plus honteux de tous.

Que l’exemple de maîtres dédaigneux et superbes ne vous empêche point de montrer à vos esclaves un visage serein ; obtenez d’eux le respect plutôt que la crainte. Les maîtres ne sauraient-ils se contenter de ce qui suffit à Dieu : le respect et l’amour? Vous avez raison de ne pas vouloir être craint de vos esclaves et de n’employer contre eux que le châtiment de la parole; ce sont les animaux stupides qu’il faut avertir par des coups.

On voit par les Lettres de Pline quelle était sa mansuétude envers ses esclaves; combien il compatissait à leurs infirmités et à leurs maladies, quel soin et quelle sollicitude pour que rien ne leur manquât de ce qui pouvait faciliter leur guérison.

Il est si doux à des esclaves de trouver de bons

maîtres; à des maîtres, de trouver des esclaves de bonne volonté!

Caton l’Ancien se faisait un plaisir de partager les travaux de ses esclaves, de s’asseoir à la même table, de se nourrir du même pain, de boire le même vin; il se montrait si bon maître que, partout et en toute occasion , les esclaves publiaient sa grande modération, son assiduité au travail, ses bons et aimables propos.

Et cependant, l’humanité de Caton était en défaut sur un point : dès que ses esclaves étaient devenus vieux, il les vendait, ne voulant pas nourrir des bouches inutiles. N’était-ce pas en user indignement, et traiter les esclaves comme des bêtes de somme; ne voir enfin dans une société entre un homme et un homme qu’une question de gain?

On a vu des esclaves , par reconnaissance envers un bon maître, détourner sur eux-mêmes le péril qui le menaçait, et tendre le cou pour lui. Leur maître ne leur avait pas cousu la bouche, ils avaient pu parler et devant lui et avec lui; mais aussi ils se taisaient au milieu des tourments.

Qui n’admirerait le dévouement de l’esclave dePanopius? il apprend que des soldats accourent pour tuer son maître, qui était proscrit; il change d’habits avec lui , le fait sortir secrètement

par une porte de derrière , entre dans sa chambre, se met dans son lit , et se laisse tuer comme s’il était Panopius.

Un autre proscrit, Caïus Plotius Plancus, se tenait caché ; ceux qui le cherchaient se saisirent de ses esclaves et les mirent à la torture pour savoir d’eux où était leur maître : tous gardèrent le silence. Mais Plancus ne put supporter qu’on tourmentât plus longtemps des esclaves d’une si admirable fidélité, il se montra et présenta sa tète aux soldats. Ce fut un glorieux combat de bienveillance entre le maître et les esclaves; tous également dignes, le maître de trouver une si noble constance dans ses esclaves, les esclaves de trouver dans leur maître une si juste compassion.

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