LIVRE I er
TITRE I
de l'existeuce de dieu et de ses ERRFKCTION*.
Existence de Dieu.
Les anciens philosophes , guidés par la natu’* 1 ' comprenaient tous qu’il existe un Dieu; mais ils ne s’accordaient pas sur ce point : Qu est-ce que Dieu ? Plus j’examine cette question, disait le poète Simonide au roi Hiéron , plus elle me paraît obscure.
Nous ne pouvons parler dignement de la puissance de Dieu , si nous ne sommes éclairés de sa lumière. Dieu est la source de toute lumière Comme de toute booté.
TBAITÉ DF. MORALE.
Quel est l’homme assez insensé pour ne pas comprendre, en regardant le ciel, qu’il existe un Dieu?
La beauté de l’univers, l’ordre des corps célestes, les révolutions constantes du soleil, de la lune et des étoiles, montrent assez, par leur aspect même, qu’ils ne sont point l’effet du hasard, et ils nous forcent d’avouer qu’il existe une cause supérieure, éternelle, qui mérite les hommages du genre humain.
Qu’un homme entre dans une académie ou dans un édifice quelconque, qu’il y voie l’ordre et la régularité de toutes choses , il concevra sans aucun doute qu’il y a là un chef qui préside à tout et à qui tout obéit. De même, que cet homme observe les mouvements perpétuels et invariables, l’ordre et les révolutions des corps célestes, tout à la fois si nombreux et d’une si prodigieuse grandeur , il avouera nécessairement que tout cela est gouverné par quelque intelligence ; et comme il n’est point d’intelligence ni de puissance humaine qui puisse opérer ces merveilles, il en conclura qu’un dieu seul peut être l’architecte et le conducteur d’un si grand ouvrage.
Dieu , un pur esprit.
Dieu ne peut être conçu autrement que comme un esprit libre, distingué de la matière, et don-
DES DEVOIES BNVKBS DI El'. S
nant le mouvement et la vie à toutes choses. Il est tout esprit, raison, intelligence; il échappe à nos regards , il ne peut être vu que par la pensée. "
Dieu , éternel.
Comment concevoir Dieu, disait Cicéron, si on ne le conçoit étemel? On demandait à Thaïes ce que c’était que Dieu : C’est, répondit-il , ce qui n’a ni commencement ni fin.
Dieu, tout-puissant.
Il n’y arien, ajoute Cicéron, queDieu ne puisse faire, et sans aucune peine. De même que les hommes remuent leurs membres par la seule pensée, par le seul acte de leur volonté, ainsi la puissance divine peut tout faire, tout mouvoir, tout changer.
Dieu, immense.
De quelque côté que vous vous tourniez, nous dit Sénèque, vous rencontrez Dieu venant à vous : rien n’est vide de Dieu , lui-même remplit son ouvrage.
Dieu, infiniment bon.
Tous les avantages que nous possédons , la lumière dont nous jouissons, l’air que nous respi-
rons, sont autant de dons que Dieu dispense aux hommes.
Dieu répand ses faveurs sur nous sans relâche , et le jour et la nuit. Tantôt il nous les prodigue spontanément , tantôt il les accorde à nos prières. Quel est l’homme qui n’a pas ressenti la munificence de Dieu ?
Personne n’est privé des dons célestes; il n’est personne vers qui ne s’écoulent quelques gouttes de cette source d’intarissable bonté.
Dieu , inailie de tout et connaissant tout.
Dieu gouverne le monde par sa providence, et c’est lui qui pourvoità toutes les choses humaines, non-seulement en général, mais aussi en particulier.
Tous les hommes doivent être convaincus que Dieu est le maître et le modérateur de toutes choses, et que tout ce qui se fait ici-bas ne se fait que par sa puissance et sous sa juridiction ; qu’il voit à nu l’âme de chacun, et qu’il tient compte des bons et des méchants. Si les esprits étaient bien pénétrés de ces idées, la crainte de la vengeance divine détournerait du crime un grand nombre d’hommes.
Que le méchant ne s’imagine pas qu’il gagne quelque chose à n’avoir aucun témoin visible de Son crime. Tout est connu de celui en présence
de qui nous vivons. Nous sommes à découvert aux yeux de Dieu, tâchons qu’il soit content de nous.
Il nous faut agir comme si nous étions exposés à tous les regards; il nous faut penser comme si quelqu’un pouvait voir le plus intime de notre âme; et il est vrai que quelqu’un peut le voir. Que nous sert-il de cacher quelque chose aux hommes, rien n’est caché à Dieu; il est présent â nos esprits, il assiste à toutes nos pensées, il nç s’en éloigne jamais.
L’homme persuadé que Dieu voit tout ne pè-r chera ni secrètement ni publiquement.
Thaïes, interrogé si les actions des hommes échappaient à la connaissance de Dieu : Leurs pensées mêmes, répondit-il, n’y échappent pas. Il nous avertissait, par cette réponse, de conserver pures et nos mains et nos âmes. Xantus le pythagoricien disait de même : Vous ne cacherez jamais à Dieu ni vos actions injustes ni vos injustes pensées.
Diru, auteur Je toute vertu et Je tout latent.
La vertu ne nous vient ni de la nature ni de la science, mais de Dieu. La nature ne donne pas la vertu; nous naissons pour elle, mais sans elle.
Nul homme n’est vertueux sans Dieu; nul homme ne s’élève au-dessus de la fortune qu’avec
l’aide de Dieu ; c’est Dieu qui inspire les nobles desseins, les grandes résolutions; il habite dans l’honmie juste.
Quand vous voyez un homme intrépide au milieu des dangers, supérieur aux passions, heureux dans les revers, paisible au sein des tempêtes , regardant comme d’en haut toutes les choses humaines, n’ êtes- vous pas ravi d’admiration , et ne vous écriez-vous pas : une telle vertu est plus haute et plus grande que le faible corps où elle réside, une force divine est descendue ici!
S’il se rencontre un homme d’un esprit éminent et sage , un homme qui se rie de tout ce que craignent ou désirent les autres mortels, n’en doutez pas, une puissance céleste le meut et le gouverne; un tel prodige ne peut subsister sans le secours divin.
On va au ciel par la frugalité , la tempérance , le courage et les autres vertus. Dieu n’a contre nous ni dédain ni envie , il est prêt à nous recevoir, et au moment où nous montons vers lui, il nous tend la main ; disons plus : Dieu vient à nous et en nous; toute âme vertueuse a Dieu avec elle.
Quelque bien que vous fassiez, disait Bias, songez que vous l’avez reçu de Dieu.
Marcus Antoninus remerciait Dieu de lui avoir souvent donné aide et assistance pour se bien conduire, de l’avoir arraché dans son jeune âge
et clans sa vieillesse à mille occasions de pécher, de lui avoir accordé de bons parents, de bons précepteurs, de bons amis.
Comme il arrive souvent que les hommes sont entraînés par les richesses à l’orgueil ou à la volupté, ils ont besoin de l’assistance divine pour pratiquer la modération.
Nous devons croire que nul n’a été homme de bien sans le secours de Dieu; que l’inspiration divine fait les grands hommes.
Si l’intelligence, la ver tu, la bonne foi, la concorde subsistent dans le genre humain , d’où ces dons ont-ils pu descendre sur la terre, si ce n’est du ciel?
L’habileté de nos ancêtres à faire des découvertes, leur empressement à nous les transmettre, sont des faveurs divines. Les découvertes de l’homme ne lui appartiennent pas uniquement; nous avons reçu les semences de tous les arts , et Dieu, maître invisible, aiguise et excite les esprits.
TITRE II
DU CULTE DU A DIEU. t
Les premiers devoirs sont envers Dieu , les seconds envers la patrie, les troisièmes envers les parents, et, de degrés en degrés, envers tous les hommes.
Un homme de bien a un profond respect pour Dieu : c’est pourquoi il supporte avec fermeté tous les accidents qui lui surviennent, sachant que cela arrive par la volonté divine qui dirige toutes choses ici-bas.
Nous devons honorer Dieu : la meilleure manière de l’honorer, c’est de lui offrir une âme pure, intègre et sans tache. Dieu n’a point sur la terre une demeure plus agréable qu’une âme pure; il n’est pas nécessaire de lui ériger de magnifiques temples de pierre; chacun de nous doit lui consacrer un temple dans son cœur.
La piété , la sainteté , voilà ce qui nous rendra Dieu favorable.
Dieu se plaît à l’innocence et à la sainteté de ses adorateurs , plutôt qu’à des prières arrangées avec art. Celui qui apporte à ses autels un cœur pur et chaste , lui est plus agréable que l’homme qui s’en approche avec des chants laborieusement composés.
Le culte de Dieu ne consiste point à lui immoler les taureaux les plus gras; il 11e consiste point dans de riches offrandes d’or et d’argent , mais dans une volonté droite et pieuse : c’est pourquoi les bons sont des hommes religieux, en offrant un gâteau et un peu de farine; les méchants sont des impies, alors même qu’ils inon-
dent les autels du sang de victimes innombrables.
Offrez à Dieu des sacrifices purs et chastes selon votre fortune; adressez-lui vos prières, et quand vous irez vous coucher, et quand le temps de vous lever sera venu, afin qu’il soit bienveillant pour vous.
Que les hommes s’approchent de Dieu avec des mœurs pures, une piété sincère, et non avec des richesses. Cette loi , dit Cicéron, prouve que, pour son culte, Dieu veut la vertu et non la magnificence. La pauvreté ne doit être une honte pour personne aux yeux des hommes , bien moins encore doit-elle être repoussée du temple de Dieu. Rien ne déplairait plus à Dieu que de tracer aux hommes, pour l’honorer et pour l’apaiser, une voie qui ne serait pas ouverte à tous.
Il ne saurait convenir à Dieu de préférer les sacrifices somptueux aux moindres offrandes; car les scélérats étant souvent plus riches que les hommes vertueux, il s’ensuivrait que leurs sacrifices lui seraient plus agréables. Les sacrifices qui lui plaisent le plus, ce sont ceux que lui offrent les hommes les plus pieux.
Tout peut plaire à Dieu avec la piété ; rien sans la piété.
Dieu regarde, non les mains pleines, mais les mains pures.
Il en est de la piété comme de toutes les autres vertus; elle ne saurait se contenter d’une vaine apparence. Sans la piété, il n’y aurait ni sainteté, ni religion, et l’on ne verrait que perturbation et désordre. Je doute même que si l’on ôtait la piété envers les dieux, on put maintenir la bonne foi , la société du genre humain , et cette excellente vertu, la justice.
Dieu peut être fléchi par la piété, par les hommages, par les prières fondées sur la justice, et jamais par la superstition ni par desvictimesqu’on lui immolerait avec une intention criminelle.
Pour honorer Dieu, il faut d’abord croire qu’il existe, puis savoir qu’il gouverne le monde, et que, bienfaiteur de chaque homme en particulier, il gère la tutelle de tout le genre humain.
Voulez vous que Dieu vous soit propice, soyez bon; l’imiter, c’est l’honorer.
Voulez-vous honorer Dieu excellemment : rendez votre âme semblable à Dieu autant que cela est possible.
Aimez Dieu plus que la vie. Si vous n’aimez pas Dieu, vous n’irez point à Dieu; et vous n’aimerez pas Dieu , si vous n’avez en vous quelque ressemblance avec Dieu.
Efforçons-nous de nous rendre semblables à Dieu autant que nous le pourrons. Or ce qui
rend l’homme semblable à Dieu, c’est la prudence, la justice, la sainteté.
TITRE III