‹ Traité de morale de MalebrancheChapitre 199 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE. — DES DEVOIRS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — DES DEVOIRS

bien prendre garde: car, qui penserait qu'ils n'ont point d'amitié, devrait croire qu'ils ne s'aiment point eux-mômes. Au reste, je crois devoir dire qu'il n'y a point d'ordinaire d'amitié plus solide et plus durable, que celle de ces personnes qui semblent en manquer, à cause qu'elles n'ont point cette vivacité d'imagination et ce feu passager qui s'allume et qui s'enflamme dès qu on fait cet honneur aux gens de leur exposer le besoin qu'on a de leur secours. £n voici la raison.

XIII. C'est la fermentation du sang et l'abondance des esprits qui échauffent l'imagination, et (|ui donnent aux hommes le mouvement qui les anime et qui les ébranle. Or, ceux qui ont des passions vives et Timagination ardente, sont inconstants plus qu'on ne saurait l'expliquer, parce que ce n'est point la Raison qui les conduit, Raison qui demeure toujours la même, mais des humeurs qui s'allument et qui se dissipent aussitôt; des humeurs dont le bouillonnement excite chaque jour des mouvements tout contraires. De plus, c'est presque toujours le corps qui parle en eux, et le corps ne parlant que pour le corps et pour les biens qui ont rapport au corps, le moindre intérêt détermine à son utilité particulière le mouvement qui ne s'était produit d'abord que pour l'utilité d'un ami, parce qu'on y trouvait quelque avantage : car il est toujours agréable de se faire et de se conserver des amis. Enûn, il n'y a point d'amitié solide et dnrable que celle qui est fondée sur la Religion, fortifiée par la Raison, animée et soutenue par le doux plaisir d'une mutuelle possession de la vérité. Religion, Raison, vérité, purs fantômes à l'égard d'une imagination frappée et excitée par d'autres objets. Tout cela n'a rien de sensible, tout cela n'a donc rien de solide. Tout cela n'a nul rapport au corps et à la société qui se forme par le corps, et pour le bien du corps : ^out cela n'a donc rien qui flatte l'imagination, laquelle ne Parle que pour le bien du corps, que pour celui qui Tanime, fini la réjouit, qui lui donne et qui lui conserve l'être.

XIV. Lorsqu'un homme a ce malheureux dessein de faire fortune, de se pousser et de s'élever eu ce monde, qu'il cherche Pour amis ceux qui ont l'imagination forte et vive, qu'il les ^branle et les mette en mouvement ! Leur mouvement le portera Peut-être jusqu'aux plus hautes dignités; cei^t l'imagination ^ui règne ici-bas, et qui di»tnbue les richesjseset les honneurs K

Il ne faut qu'ano imagination dominante pour placer an fat honorablement dans tous les esprits, et pour couvrir de confasion et de honte le plus sage, le plus savant, le plus vertaem personnage de FÉtat. Que c«lui donc qui veut s'avancer, se mette bien dans l'esprit de ceux qui ont du mouvement, qu'il gagne leurs bonnes grâces, qu'il les excite, et qu'il les piqne : ils le mèneront bien loin, ils rélèveront bien haut! Mais qu'il prenne garde à lui. Rien n'est plus incompréhensible, ni plas intraitable que l'imagination. Il est monté sur des machines ombrageuses et difficiles à conduire. Il doit en bien connaître les ressorts fantastiques * et journaliers : il doit les éprouver et les manier adroitement. Autrement, ces amis qui l'ont élevé le jetteront par terre, et le fouleront aux pieds avec d'autant plus <le colère et de rage, qu'ils lui auront donné davantage de marques de faveur et d'amitié '.

XV. Mais ceux qui, contents de leur fortune, veulent avoir de bons et véritables amis, qu'ils en cherchent parmi les amateurs de la vérité et de la justice : qu'ils établissent leurs amitiés sur une mutuelle communion des vrais biens , des biens immuables qui rendent les amitiés fermes et constantes, des biens inépuisables qui bannissent l'envie et la jalousie ; et qu'ils se persuadent que les personnes qui paraissent les moins exactes aux devoirs de l'amitié, sont les amis les plus fidèleset les plus sincères, si c'est la froideur du tempérament qui en soit la cause. Leur imagination n'est ni volage ni ombrageuse: mais qu'elle soit telle qu'il vous plaira, ils savent la retenir et la régler. Leurs passions ne sont ni viveg ni emportées. Ils savent estimer et aimer par raison. Chez eux, l'amitié n'est point une passion inconstante, c'est une vertu solMe : et quoique faute d'esprit ^ et de feu, ils paraissent au dehors froids et immobiles, ils ont pour nous tous les sentiments et les mouvements qu'ils doivent avoir.

qui est le tout du monde... » (Pascal, Pensées, art. m, par. 3, de réditton Havet.',

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