TRAITA DE MORALE
comme ces sentiments toachentràme, et qae les idées abstraites, quoique claires en elles-mêmes, ne répandent la iamière qœ dans les esprits attentifs, le^ hommes demeurent presqae toujours très contents de ces mots qui flattent les sens et les passions, et qui laissent Tesprit dans les ténèbres. Ils s'imaginent qu'un discours est d'autant plus solide qu'il frappe plus Tivement l'imagination, et ils regardent comme des spectres ou des illusions ces raisonnements exacts, qui disparaissent dès qœ l'attention nous manque : semblables aux enfants, qui jugeant des objets par l'impression qu'ils font sur leurs sens, s'imaginent qu'il y a plus de matière dans la glace que dans l'eau, et dans l'or et les métaux pesants et durs que dans l'air qui les environne sans se faire presque sentir.
ni. D'ailleurs tout ce qui est familier ne surprend point, on ne s'en déûe point ^ on ne l'examine point. On croit toujours bien concevoir ce qu'on a dit, ou ce qu'on a ouï dire plusieurs fois, quoiqu'on ne l'ait jamais examiné. Mais les vérités les plus solides et les plus claires donnent toujours de la détianœ lorsqu'elles sont nouvelles *. Ainsi, un mot obscur et confos parait clair, quelque équivoque qu'il soit, pourvu que l'usage l'autorise; et un terme qui ne renferme aucune équivoque, parait obscur et dangereux, lorsqu'on ne l'a pas ouï dire à des personnes pour lesquelles on a de l'amitié ou de l'estime. Cela est cause que les termes de Morale sont les plus obscurs et les plus confus; et ceux-là principalement qu'on regarde comme les plus clairs, à cause qu'ils sont les plus communs. Tout le monde par exemple s'imagine entendre bien la signiOcation de ces termes, aimer, craindre, honorer, charité, humilité, générosité, orgueil, envie, amour-propre. Et si on voulait même attacher des idées claires à ces termes, et à tous les noms qu'on donne aux vertus et aux vices, outre que cela suppose plus de connaissance qu'on ne croit, on prendrait assurément la voie la plus confuse et la plus embarrassée de traiter la Morale. Car on verra dans la suite que pour bien définir ces termes, 11 faut déjà comprendre clairement les principes de cette science, et même être savant dans la connaissance de l'homme.
IV. Un des plus grands défauts qui se remarque dans les livres de morale de certains Philosophes, c'est qu'ils confon-
1. Var. Les mots : on ne s'en défie point, n'étaient pas dans l'édition de 1684.
2. Voyez la Recherche de la vérité, livre IV, des Inclinations, ch. ii.