‹ Traité de morale de MalebrancheChapitre 78 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE.— DE LA VERTU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— DE LA VERTU

XVI. Mais il faut prendre garde qu'elle peut toujours suspendre son consentement, et ne pas se déterminer dans le temps BiêiDe qu'elle se détermine, principalement à l'égard de faux biens. (Je suppose que la capacité ^ qu'elle a de penser ne soit point remplie par quelques sentiments ou mouvements trop violents.) Car enfin on peut retenir son consentement jusqu'à ce ^réyidence oblige à le donner. Or on ne peut jamais voir évidemment que les faux biens soient de vrais biens, puisqu'on ne Toit jamais évidemment ce qui n'est pas. Ainsf, quoiqu'on se paisse s'empêcher de se déterminer vers les biens les plus ipparents , on peut, en suspendant son consentement, n'aimer foe les plus solides. Car on ne peut suspendre son jugement tans réveiller son attention *. Or l'attention de l'esprit fait évalOQlr toutes les vaines apparences et les vraisemblances qui sédaisent les négligents, les esprits faibles, les âmes servîtes, vendues au plaisir, ceux qui ne combattent point pour la conserlation et l'augmentation de leur liberté, ceux en un mot qui ne pouvant supporter le travail de l'examen, consentent impruà tout ce qui flatte leur concupiscence. Il n'y a donc de plus nécessaire que la liberté de l'esprit pour n'aimer les vrais biens, pour vivre selon l'Ordre, pour obéir inviulablement à la Raison, pour acquérir la vraie et la solide vertu. Et toutes les occupations qui peuvent contribuer à donner à l'esprit quelque facilité de suspendre son consentement, jusqu'à ce que la lumière de la vérité paraisse, sont toujours très Qtiies aux hommes, qui ont une inclination naturelle à juger profflptementet cavalièrement de toutes choses, et par conséquent tui penchant extrême à tomber dans l'erreur et dans le désordre».

!• Celte expression et ht métaphore qui sait, sont très fréquentes dans Male- Inodie et dans Pascal.

2. Ceux qoi ne suspendent pas leur coniteotemenljagent avec précipitation. Ceox 9u le snspendent sont eenz qui veulent trouver la vérité claire et distincte.

3. Cette nécessité des idées claires et distinctes pour la pratique du bien, et cette moralité de l'attention et du doute rréthodique érigées en vertus, tout cela est dtns Deseartes. (Voyez notamment Lettre XLVIII, éd. Gamier.)

quelque force et quelque liberté d*esprit, ou môme qui n'est poiz tellement vendu au péché et asservi au plaisir actuel, qu'il n puisse encore faire quelque réflexion sur le chemin qui condoi à la vie, doit et peut s assurer une bonne fois si son Être esi immortel, s*il y a un Dieu jaloux et inexorable, si l'Ordre esl une loi inviolable, et si toute action conforme ou contraire i cette loi sera infailliblement récompensée ou punie. L'amourpropre éclairé, le désir d'être solidement heureux est sans doute une grâce suffisante pour le porter à quelque examen des v^ rites de la Religion. 11 peut se priver pour un moment d'un plaisir léger, pour chercher la jouissance d'un plaisir solide et véritable. Car vouloir cesser d'être pour quelque temps actuelle* ment heureux, pour Têtre solidement pendant toute réternit^ rien n'est plus raisonnable et conforme à Tamour-propre éclairé. V. Il ne dépend point de l'homme que l'Évangile lui soit annoncé : il ne dépend point de lui de tomber dans une conversation, ou sur un livre qui puissent le convaincre et le convertir, à cause des circonstances favorables de la grâce et de son état présent. Mais il dépend de lui, ou il en a dépendu de conserver quelque force et quelque liberté d'esprit, et de ne pas laisser corrompre son imagination, de manière que la grâce lui étant donnée, elle soit infructueuse; de manière, dis-je, que le goût des vrais biens, la délectation spirituelle ne se fasse presque plus sentir, à cause de l'abondance, de la vivacité et de laforce des plaisirs sensibles qui le troublent et qui le captivent. Car, comme j'ai déjà dit, c'est par le moyen de cette délectation spirituelle, que les vérités de la Religion frappent vivement l^prit. Sans elle on lit l'Écriture comme les Juifs, un voile dessus les yeux. Le prédicateur parle aux oreilles; les miracles elles prodiges étonnent les sens : mais Dieu ne parle point au coeur. C'est l'attention qui est la cause naturelle de la lumière; mais d'ordinaire dès que le plaisir cesse, aussitôt l'attention se dissipe *, du moins cette espèce d'attention favorable, qui rend agréable la lumière, et qui la fait aimer, cette espèce d'attention, qui prépare l'âme au mouvement vers le bien, à cause que le plaisir est le caractère naturel du bien, et que l'âme en tout temps veut invinciblement être heureuse.

VI. Néanmoins, comme l'on veut être solidement heureux, on peut sacrifier en partie les faux plaisirs, quoique présents, aux

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