‹ Traité de moraleChapitre 150 sur 233 · CHAPITRE TROISIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIKMK

Des devoirs qu'on doit rendre h la sagesse de Dieu. Elle seule éclaire l'esprit en conséquence des lois naturelles dont nos désirs sont les causes occasionnelles qui déterminent leur efficace. Jugements et devoirs des esprits à l'égard de la Raison universelle.

I. Après avoir reconnu les principaux devoirs que nous devons rendre à la puissance de Dieu, il faut examiner ceux que nous devons à sa sagesse, lesquels, quoique moins connus, ne sont pas moins dus. Toute créature dépend essentiellement du Créateur. Tout esprit aussi est uni essentiellement à la Raison. Nulle créature ne peut aoir par ses propres forces, nul esprit aussi ne peut s"éclairer de ces propres lumières. Car toutes nos idées claires viennent uniquement de la Raison universelle qui les renferme : de même que toute notre force vient uniquement de l'efficace de la cause générale, qui seule a la puissance. Celui qui croit être à lui-même sa lumière et sa raison, n'est pas moins trompé que celui qui croit posséder véritablement la puissance. Et celui qui rend grâces à son bienfaiteur pour les fruits de la terre qui ne sont propres qu'à nourrir le corps, est bien ingrat, bien superbe, ou du moins bien stupide, s'il refuse de reconnaître qu'il doit à Dieu les vrais biens, la nourriture de l'esprit, la connaissance de la vérité.

II. L'esprit de l'homme a deux rapports essentiels. 11 est uni à la Raison universelle, et par elle il a ou peut avoir commerce avec toutes les intelligences et avec Dieu même. Il est uni à un corps, et par lui il a ou peut avoir rapport avec toutes les créatures sensibles. C'est la puissance de Dieu qui est uniquement

IfiO TRAITÉ DE MORALE.

le principe eflicnce ou le liemleces deuK unions. Mais l'homme impuissant et stupide s'imngine que c'est par l'efficace de ses proiires volontés qu'il est sage et puissant, qu'il s'unit au monde intpiligible dont il contemple les rapports, et au monde visible dont il admire les beautés.

TII. Dieu seul, en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps, fait dans l'homme tous les mouvements corporels, (|ui l'approchent des objets sensibles ou qui l'en éloignent, ^lais comme la cause occasionnelle de ces mouvements ne sont que les différents désirs de sa volonté, l'homme s'attribue le pouvoir de faire ce qu'il n'y a que Dieu qui opère en lui. L'effort môme qui accompagne ses désirs, effort pénible, effort, marijue certaine d'impuissance et de dépendance, eff^ri souvent inefficace, effort (|ne D eu lui fait seniir pour abaitre son orgueil, et lui faire mériter ses dons : cet effort, dis-je, sensible et confus, lui persuade qu'il a de la force ou de l'eflicace '. Comme il sent bien qu'il veut remuer son bras, et qu'il ne voit ni ne sent point en lui l'opération divine; d'autant plus que Dieu est exact et fidèle à exécuter ses désirs, d'autant plus estil infidèle à reconnaître ses bontés.

IV. De môme Dieu seul, en conséquence des lois naturelles de l'union de l'esprit avec la Raison, découvre à l'homme toutes les idées qui l'éclairent et le promène pour ainsi dire, dans le pays de la vérité où habite l'àme, pour lui en montrer l'ordre et les merveilles. Mais comme la cause occasionnelle de la présence ou de l'éloignement des idées ne sont que les différents désirs de nos volontés, nous nous attribuons indiscrètement le pouvoir de faire ce qu'il n'y a que Dieu qui opère en nous. Et l'effort même, qui accomi)agne notre attention, effort pénible, marijue certaine d'impuissance et de dépendance, effort souvent

1. M.'ilfhranchft opI. rovenii phisiniirs fois, nntammpnt dans les Entretiens métaphysiques, V, 0, sur ce caraclèi-o troinpi.'iir, suivant lui, île refforl. L'illusion par laquelle il se trompe lui-même est visible. Toutes nos facuHés, la mémoire, l'iinavrmalion, le langaije, le i-aisonnemenl, le libre arbitre, ont ainsi nn aspect néo^alif, marque «le notre imperfection, qu'il est loujours aisé de mettre en relief. Ainsi on a dit de nos jours : « L'efTorl suppose obstacle, limitation, et se ramone au désir : ce qui le constitue, c'est la limite de l'cire, c'est le non-cire. » (Fouillée. Philosophie' lie t'iotnn, tome 11, p. .^).'51.) On pourrait dire de nicme que l'impossib litédune intuition immédiate et complète est ce qui " conslilue >. le raisonneuienl. Ce serait vrai en partie, mais en partie sciilcincul. Il faut voir ce qu'il y a de positif et, comme on disail au xvn« siècle, de pi'rrcclinu. dans its acics ainsi arrêté-^ cl limités.

OF.t'XlftME PARTIR. — OF.S DEVOIRS. 161

inefllcace, elïurt rino Dieu nous fait sentir pour punir noiro ororueil ot nous faire mériter ses dons : cet effort, dis-je, sensible et confus, nous persuade comme celui que nous faisons pour remuer les membres de notre corps, (|ue nous sommes 1 auteur des connaissances (|ui accompapneni nos désirs. Car comme l'opération de Dieu en nous * n'a rien de sensible, et que nous avons sentiment intérieur de notre propre attention; nous re- «jardons cette ménie attention comme la cause véritable des effets qui racconiivaLrnenl ou qui la suivent avec une lidélité inviolable; parla même raison que nous attribuons à nos volontés la puissance de mouvoir les corps, et aux objets les ([ualilés sensibles dont nous sommes touchés à leur occasion.

V. Celui qui par le mouvement de son corps, s'approclie ou s'éloiprne des objets sensibles, se sentant lui-même frappé [lar les corps qu'il choque, croit bien qu'il est la cause du transport de son propre corps, mais du moins ne croil-il pas donner l'être à ceu\ qui l'environnent. Mais celui, qui par l'applicaiion de son esprit, quitte, pour ainsi dire, le corps et s'unit uniquement à la Raison, il s'imanfine tirer de son propre fonds les vérités fju'il contemple. Il croit donner l'être aux idées qu'il découvre, et former pour ainsi dire de sa propre substance le monde intelligible dans lequel il se perd. Comme les choses qu'il voit alors ne le touchent point ou ne frappent point ses sens, il s'imagine qu'elles n'ont point hors de lui de réalité véritable. Car chacun juge de la réalité des êtres, comme de la solidité des corps, par l'impression qu'ils font sur tes sens.

VI. Certainement l'homme n'est point à lui-même sa sagesse, sa lumière. Il y a une Raison universelle qui écl.iire tous les esprits, une substance intelligible commune à toutes les intelligences, substance immuable, nécessaire, éternelle. Tous les esprits la contemplent sans s'empêcher les uns les autres : tous la possèdent sans se nuire les uns aux autres : tous s'en nourrissent, sans rien diminuer de son abondance. Elle se donne à tous, et tout entière à chacun d'eux. Car tous les esprits peuvent pour amsi dire embrasser une même idée dans un même temps et différents lieux, tous la posséder également, tous la pénétrer ou en être pénétrés.

Vil. Deux hommes ne peuvent pas se nourrir d'un même fruit, embrasser le môme corps et, s'ils sont éloignés, entendre

1. V.-ir. I.ps ilpnx mois : pii nniis. n'pln rnl pas: ilans l'édition i]c 1084.

la même voix, ni môme souvent regarder les mêmes objets. Toutes les créatures sont des êtres particuliers, qui ne peuvent être un bien général et commun. Ceux qui possèdent ces biens particuliers, en privent les autres, et par là les irritent et en font des ennemis ou des envieux *. Mais la Raison est un bien commun, qui unit d'une amitié parfaite et durable ceux qui la possèdent. Car c'est un bien qui ne se divise point par la possession, qui ne s'enferme point dans un espace, qui ne se corrompt point par l'usage. La vérité est indivisible, immense, éternelle, immuable, incorriiptible: 'Numquam marcescit sapient'ia, inextinguibile est lumen illiita, dit l'Ecriture.

VIII. Or cette sagesse commune et immuable, cette Raison universelle, c'est la sagesse de Dieu môme, celle par laquelle et pour laquelle nous sommes faits. Car Dieu nous a créés par sa puissance pour nous unir à sa sagesse, et par elle nous faire cet bonneur de pouvoir lier avec lui une société éternelle, avoir communion de pensées et de désirs, et par là lui devenir semblables autant qu'en est capable une créature. In se permanens sapientia omnia innovât, dit le sage, et per nationcs in animas sanctas se transfert, amicos Dci et Frophetas eonsiituit : neminem enim diligit Deus, nisieum qui cnm snpientia habitat^. La sagesse, quoique immuable en elle-même, renouvelle toutes choses. C'est elle qui nous rend amis de Dieu : parce que Dieu n'aime que celui qui habite avec la sagesse. Car enlin nous n'avons de société avec lui que par son Fils, son Verbe, la Raison universelle des intelligences, incarnée dans le temps et rendue visible pour éclairer des esprits grossiers et charnels, et les conduire par leurs sens, par une autorité sensible, jusqu'à l'intelligence de la vérité ^, mais toujours Raison, toujours sagesse, toujours lumière et vérité. Car celui (jui renonce à la Raison universelle, renonce à l'auteur de la foi, qui est la Raison même rendue sensible et proportionnée à la faiblesse des hommes, qui n'écoutent que leurs sens. Rien sans doute n'est plus conforme à la Raison que ce que la foi nous enseigne : plus on y pense, plus on s'en convainc, pourvu que la foi conduise toutes les démarches de l'esprit, et que l'imagination ne

1. N'y .■uirjiil-il |)iis l;i niif^ rôniiiiisc.riK'o lic. la llinorio do Hobbes, pnut-i'ti'o mrmo iinfî ;illusioii i-rlliWliii''.' Malrhninchn dovdil lorulfo ;i rroii'P, commo Priscdl, que ceUe lli«orif' poiivail, cjlri' \ raio de lu naliiro déiduie ol abandonnoo à pllo-mème.

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