DEUXIÈME PARTIE. — nES DEVOIRS
profondément enseveli, s'il est permis de parler ainsi, dans l'ii^niorance de son être propre, qu'il se prend pour la plus subtile partie de son eorps et s'imagine (lue limmorialiir de lame est une question qu'il n'est pas possible de résoudre.-
XV. Je vois bien que je ne dis que des parado.xes, et qu'il faudrait de g:rands diset)urs pour persuader les autres hommes de mes senlimenls. Mais (lu'ou ouvre du moins les yeux. Quoi, voit-on que ceux qui savent bien Virgile et Horace, soient plus sages que ceux qui entendent médiocrement saint Paul? C'est l'expérience (|ui doit convaincre ceux qui ne veulent pas consulter la Raison : quelle est donc l'expérience qui prouve (jue la lecture de Cicéron est plus utile que celle des paroles toutes divines de la sagesse éternelle? On fait lire Cicéron pour le latin, dira-t-on. Mais que ne fait-on lire l'Évangile pour la Religion et pour la Morale? Pauvres enfants! on vous élève comme des citoyens de l'ancienne Rome ; vous en aurez le langage et les mœurs. On ne pense point à faire de vous des hommes raisonnables, de vrais Chrétiens, des habitants de la sainte cité. Je me trompe. On y pense : on y travaille. Mais du moins c'est la coutume de n'y point travailler assez. Saint Augustin s'en est plaint ' inutilement, et c'est en vain que je m'en tourmente. On verra toujours les jeunes gens à la sortie du collège, lorsqu'ils devraient être savants, car ensuite presque tous n'étudient plus, on les verra, dis-je, ignorants dans la connaissance de l'homme, de la Religion et de la Morale. Car enlin connaîton l'homme, lorsqu'on ne sait pas seulement distinguer l'âme du corps? A-t-on les premiers éléments de la Religion et de la Morale, lorsqu'on n'est pas pleinement convaincu du péché originel et de la nécessité d'un médiateur? Les enfants sont remplis des préceptes de grammairiens. Us savent par cœur le fameux Despaustère et les termes mystérieux et inintelligibles d'Aristote * le discoureur. Cela suffit : ils peuvent parler pour et contre sur toutes sortes de sujets. L'estimable qualité de pou-
1. Confessions, liv. t. (Note marginale de l'édition de 1684.) Malebianche, qui condamne si sévèrement et si étroitement les lettres profanes eût pu, dit M. l'abbé Blampignon, lire dans son Saint Augustin celle phrase remarquable entre plusieurs du même genre : Dies pœne totus tum in rébus rtisticis ordinandis tum in rfcensiinte primi libri Virgilii peractus fuit. (Acad.)
2. On sait que Malebranche fait remonter jusqu'à Aristote (qu'il ne connaissait guère), la responsabilité des méthodes et des théories de la Scolastique : et que cette dernière il ne la connaissait elle-même que dans sa décadence. C'est ce qui explique la sévérité de ces jugements.
voir également soutenir l'erreur et la vérité, sans les discerner ni l'une ni l'autre! Mais quoi, il n'est pas juste que les enfants en sachent plus que leurs parents ; et il n'est pas à propos qu'ils soient plus savants que quelques-uns de leurs maîtres.
XVI. Mais laissons aux précepteurs à consulter l'ordre de leurs devoirs, et à les remplir. Car je veux que les parents ne soient point obligés k instruire leurs enfants, puisque souvent ils n'en sont pas capables, et qu'ils ont d'autres affaires, qu'on ne leur persuadera jamais être de moindre conséquence que cette éducation. Mais que du moins ils tâchent de faire un bon choix. Qu'ils ne s'imaginent pas qu'un jeune homme, qui ne saif que du grec et du latin, et qui ne se connaît pas soi-même, bien loin de pouvoir se conduire, soit en état d'mstruire l'esprit et de régler le cœur d'un enfant: et lors(iu'ils ont heureusement rencontré, qu'ils ne détruisent point par leurs exemples ei par leurs manières ce qu'un précepteur a édifié par son assiduité et par son travail. Les enfants, à cause de leur faiblesse et de leur dépendance, sont extrêmement sensibles au langage de l'imagination et des sens, à l'air et aux manières, et principalement de leurs parents. C'est un langage naturel qui persuade sans qu'on y pense, qui pénètre l'âme, et qui répand agréablement dans l'esprit la conviction et la certitude, du moins lorsqu'il part de ceux avec, qui nous avons des liaisons fort étroites *.
XVII. Un précepteur apprend à ses disciples à juger des choses par des principes de Religion et de Raison, à faire taire les sens, l'imagination et les passions, et mépriser les objets sensibles, les grandeurs humaines, les pinisirs qui passent. Et un père indiscret parle devant ses enfants de ces faux biens, avec un air, un ton, des manières capables d'ébranler un esprit ferme, et de mettre en mouvement ceux mêmes qui sont le moins portés à l'imitation. Peut-être leur parlera-t-il aussi des vrais biens: mais son discours sera si froid et si languissant, qu'il n'en inspirera que du dégoût et du mépris. Il leur dira cent fois le jour et avec force : Tenez-vous droit, ne balancez point votre corps, ne badinez point. Il leur applaudira s'ils ont quelque grâce a déclamer des vers passionnés. Il marquera sensiblement sa joie par l'air de son visage, s'il reconnaît en
1. Var. Le dernier membre de lilirnsc : du moins lorsqu'il pail... n'était pas dans l'édition de 1C84.
PF.rXlKMK PARTIR. — ORS DRVOIRS. "iJO
eux quelque (lualiié qui' le uionde esiiuie: et il ne fora que rire et se liivertir de leurs tl(''f;uits esseutiels, qn\ découvrent à ceux qui cunnaissonl riioniuie une corruption épouvantable. Et, si le précepteur plus chrétien ei plus sen.>;é veut éteuulre en eux rorn:ueil et Paniour-propre, l'approbation du père ' ou d'une mère attendrie leur inspirera pour lui un mépris et une aversion, qui le mettra hors d'étal de pouvoir j.-imais leur être utile. Maxima drbrtur -puei-o revercnlia, dit un auteur Judicieux. L'exemple et les manières persuadent iuvincililement les jeunes gens, lorsque cela s'accommode à la corruption de leur nature : et celui «jui sans rien dire fait le mal devant eux avec un air joyeux et content, leur parle plus fortement que celui qui discourt froidement de la vertu, en les exhortant à la suivre. Rien n'est plus dicrne de réflexion que cette pensée, par rapport à l'instruction et l'éducation de la jeunesse.
XVIll. Il y a des pères qui traitent souvent leurs enfants avec empire: ils ne leur rendent jamais justice : ils les outrairent sans sujet: au lieu de les soumettre à la Raison après les en avoir éclairés, ils s'imaginent que la loi inviolable d'un enfant, c'est la volonté d'un père. Mais le père mort, quelle sera la loi du nis? Ce sera sans doute sa volonté propre; car on ne lui aura point appris qu'il y a une loi immortelle, l'Ordre immuable : on ne l'aura point accoutumé à y obéir. Le tils n'attendra pas-, même le décès du père, sa vieillesse, son impuissance à le tenir dans la servitude, pour se faire à lui-même sa loi. 11 la trouvera naturellement dans ses plaisirs : car cette loi injuste et brutale vaut peut-être encore mieux que les volontés d'un père déraisoi^nable : du moins est-elle plus agréable et plus commode. Un jeune homme en demeurera convaincu, dès qu'il en aura goûté la douceur. Et alors, que le père soit mort ou vivant, le jeune homme trouvera bien moyen d'obéir à celte loi et de se soumettre à ses charmes. Il regardera son père comme son ennemi et son tyran, s'il a encore assez de vigueur et de fermeté pour le troubler dans ses plaisirs et l'inquiéter dans ses débauches : et convaincu par 1 exemple et la conduite du père, qu'il faut que tout obéisse à nos désirs, il fera servir toutes ses puissances et toutes les personnes à qui il aura droit de commander à les satisfaire. Car encore un coup il se sentira actuellement heureux en s'abandonnant aux plaisirs, et il
\. Var, D'un père décisif. (1684.)
n'aura point assez d'éducation et d'expérience pour en appréhender les suites funestes. 11 faut donc conduire les enfants par Raison, autant qu'ils en sont capables. Ils ont tous les mêmes inclinations que les hommes faits, quoique les objets de leurs désirs soient différents; et ils ne seront jamais solidement vertueux, s'ils ne sont accoutumés à obéir à une loi qui ne meurt point, si leur esprit, formé sur la Raison universelle, n'est réformé sur celte même Raison rendue sensible par la foi.
XIX. Qu'un père ne s'imagine pas que sa qualité de père lui donne sur son fils une souveraineté absolue et indépendante. Il n'est père que par l'efficace de la puissance de Dieu, il ne doit lui commander que selon sa loi. Il n'est père qu'en consé- (|uence d'une action brutale, dans laquelle il ne sait ce qu'il fait : car ce n'est môme que l'expérience qui lui apprend qu'en satisfaisant à sa passion, il conserve son espèce. Quel droit peut donner sur l'esprit et le cœur d'un autre homme, une action semblable à celle des bêtes, une action de laquelle on doit rougir ei dont j'ai honte de parler. Encore une mère porte- t-elle son fruit avec bien des incommodilés, et le donne-t-elle au monde avec d'extrêmes douleurs. Mais ce n'est point elle qui le forme et qui le fait croître : c'est encore moins elle qui donne l'être à l'esprit qui l'anime. Aussi, n'a-t-elle point de droit de commander à son fils que par dépendance de la Raison universelle, comme elle n'a eu aucun pouvoir de l'engendrer que par l'eftlcace de la puissance de Dieu.
X.X. Néanmoins qu'un fils tremble lorsque ses parents sont en colère contre lui : parce que Dieu, qui lui donne et qui lui conserve l'être. Dieu qui peut le précipiter dans les enfers, Dieu qui a sur lui toutes sortes de droits lui ordonne par sa loi de leur obéir, et par ce commandement leur donne droit de lui commander. Mais que les parents n'usent point de ce droit contre la volonté de celui dont ils le reçoivent : qu'ils ne se l'attribuent pas, comme une récompense d'une action criminelle, ou du moins indécente et brutale. Qu'ils le fassent servir au grand dessein de Dieu, le Temple éternel, la fin et le chefd'o.'uvre de tous ses ouvrages : et ({u'ils travaillent par ce droit, non pour le temps mais pour réternit('', pour conserver dans les membres de Jésus-Christ l'esprit de sainteté que leurs enfants ont reçu dans le baplèmo. Que les enfants de leur côié obéissent à leurs parents comme à Dieu même, dont ils tiennent la place : (lu'ils soient devant eux dans le respect, comme