DEUXIÈME PARTIE.— DES DEVOIRS. 2W
avec honnour dans les esprits mêmes de ceux qui l'honorent, et se repose avec plaisir dans le canir d'un ami tout plein d'ardeur pour son ami. Quelle gloire donc et quelle frrandeur de posséder l'estime de la raison universelle; et quel sera le repos et la joie de ceux que Dieu placera dans son conir et traitera comme ses amis! La vanité des hommes doit faire naître en nous ces pensées; et le fond d'orj;ueil que nous avons tous doit nous élever Tesprit à cette félicité, d'avoir dans toutes les intell it^ences unies à la raison et dans la raison même une place d'honneur, un trône immobile et inébranlable, et d'être nousmêmes un Temple sacn'', où Dieu habitera éternellement : car Dieu esprit pur n'habite point non plus avec plaisir dans les temples matériels, (jnehiue magniticjues et somptueux qu'ils puissent être.
II. C'est la sagesse éternelle, c'est l'ordre immuable de la justice qui doit régler ces places spirituelles i\ue les substances de même genre doivent remplir. Mais tant que nous sommes sur la terre, sujets à l'erreuf et au péché, nous n'en méritons aucune : du moins ne savons-nous point quelle est celle (jue nous méritons. Ainsi nous devons toujours prendre la d(ïrnière, et attendre qu'on nous range selon l'ordre de notre vertu et de nos mérites. Mais les hommes, sans se mettre en peine du l'ang (|u'ils tiennent dans la raison divine, règle indispensable de celui qu'ils doivent posséder dans les esprits créés, ne travaillent qu'à usurper une élévation qu'ils ne méritent point. Ils couvrent leurs défauts : ils se montrent par leur bel endroit : ils lâchent de séduire les autres pour ac(|uérir une vaine gloire. Et alors qu'ils les ont trompés, ou qu'ils se l'imaginent ainsi, ils reçoivent avec un plaisir extrême les marques équivoques d'une estime, qui ne peut rendre véritablement et solidement heureux ou content, que lorsqu'elle est réglée et soutenue par la Raison, seule, encore un coup, juge souverain du mérite, seule toute-puissante à le récompenser pour jamais.
III. Quoique l'honneur et la gloire, absolument parlant, ne soient dus qu'cà Dieu, les esprits y peuvent prétendre par le rapport qu'ils ont aux perfections divines, par la conformité qu'ils ont avec celui sur lequel ils ont été formés. Nous avons sujet de croire qu'ils sont du moins en partie conformes à leur modèle. Nous sommes certains que l'image du Dieu invisible, empreinte dans le fond de leur être, est ineffaçable. Nous pouvons donc, et môme nous devons, tant ([ue nous vivons avec
eux, leur donner des mar(|aes d'estime et de respect : et cela d'autant plus que nous ne pouvons nous acquitter de l'obligation où nous sommes de conserver la charité avec eux, sans leur rendre ces devoirs K
IV. Car, comme les hommes veulent invinciblement êlre heureux, ils ne peuvent sans une vertu extraordinaire se lier avec tel qui les méprise; puisqu'en conséquence des lois établies pour le bien de la société, ils sentent un extrême déplaisir, lorsqu'ils découvrent qu'ils sont mal dans l'esprit des autres. On fuit en hiver les lieux exposés aux vents et aux frimas, parce qu'en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, lame est malheureuse dans ces lieux. Comment donc pourrait on, lorsqu'on fait sa loi de ses passions et de ses plaisirs, s'unir à ceux dont le froid nous glace; à ceux qui nous aftligent sensiblement par la place fâcheuse et désagiéable qu'ils nous donnent dans leur esprit et dans leur cœur. Nous ne devons donc point prétendre conserver la charité parmi les hommes, les rapprocher de nous, les lier aveC nous, ni leur être utiles, que nous ne leur rendions des devoirs qui leur persuadent qu'avec nous ils seront contents.
V. Comme il ne dépend point de nous de répandre dans les cœurs la grâce intérieure, qui seule apprend aux hommes à sacrifier leur bonheur présent à l'amour de l'Ordre, nous sommes souvent obligés de nous servir de leur concupiscence ou de leur amour-propre pour modérer leurs passions et favoriser en eux l'efticice de la grâce de Jésus-Christ -. Car enlin, si dans l'ancien Testament les anges pour conserver parmi les Juifs le culte du vrai Dieu, ne les ont conduits que par des motifs d'amour-propre, comme n'étant point eux-mêmes les dispensateurs des vrais biens, ni de la grâce nécessaire pour les mériter; certainement nous devons de notre part travailler à la con-
1. Lo devoir fondamental, dont tous ces de.voirs particuliers dcrivcii!, c'est donc la charité: les autres n'en sont que la conséquence et l'expression.
2. Et nous sommes obligés aussi de leur parlci' agréablement pour les persufidei'. C'est ce qui fait que Malebranche, si sévère (comme I^asoal) envers quiconque aime l'ijnaginalion, la poésie, le style pour eux-mêmes, est si loin (comme Pascal encore) de dédaigner l'emploi des mois colorés, des peinUires, des métaphores, elf. <i O Jésus, dit-il en tète des Méditations rhrétimiw.i, pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière: brûlez mon cœur de votre amour, cl donnez-moi dans le cours de cet. ouvrage, que je compose uniquement pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vire.': et animèen, m un mot dir/nes de vous, et telles qu'elles peuvent augmenter en moi et dans tons ceux qui voudront méditer avec moi, la (.onnaissancc de vos grandeurs et le sentiment do vos bienfaits. »
IlEUXIl'.ME IWHTIF. PES PEVOIhS. iia
version dos huinmi's par les ihonciis iialiircls, (|ue fournissent les lois jivnérales. Nous dovoiis planter et arroser, et attendre du ciel raci-roissom 'nt et la IV'condit(''. Nous devons tâcher de faire servir au bien l'instrument universel de liniquité, la concupiscence de l'orgueil et des plaisirs, et llatter un peu l'amourpropre pour le gagner et pour le régler. La grâce du Sauveur venant au secours changera h's conirs, et fera marcher les faibles dans les voies de la justice, que nous leur aurons enseignées en nous servant adroitement et charitablement des moyens qui sont en notre pouvoir *.
VI. C'est donc une vérité certaine, que quoique nos devoirs ne consistent pour la plupart (ju'en (|uel(|ues marques sensibles, que les autres hommes ont dans notre esprit et dans notre c(.pur une place qui contente leur amour-propre, nous devons néanmoins les rendre exactement, dans le dessein de nous en servir, non pour notre utilit»'^ particulière, ni pour entretenir en eux la concupiscence que nous llaltons par là en quelque manière, mais pour l'anéantir et la sacritier par le secours de la grâce de Jésus-(Jhrist.
VII. Ainsi, quoique les personnes qui nous sont égales ne représentent point sensiblement la puissance et la majesté divine, à laquelle est due la soumission de l'esprit, néanmoins nous devons les traiter comme nos supérieurs et leur donner des marques sensibles de notre respect intérieur: dans la pensée que leur mérite, leur vertu, le rapport invisible qu'ils ont avec Dieu, les l'end dignes de ces devoirs; ou que s'ils en sont indignes, nous ne pouvons contribuer à les en rendre dignes, qu'auparavant nous ne gagnions leur amitié et leurs bonnes grâces.
VIII. A l'égard de ceux qui sont au-dessous de nous, il ne faut point les traiter comme nos supérieurs, quoiqu'on puisse les regarder comme tels, selon ces paroles générales de saint Paul. Supcriores sibi inviccm arbitrantes. Mais il faut souvent les traiter comme nos égaux et nos amis. Car la tin principale de nos devoirs, c'est de conserver la charité avec les hommes, et de se lier avec eux d'une amitié tendre et durable, afin de pouvoir leur être utiles, et qu'ils nous soient utiles eux-mêmes.
1. C'est à peu près ce que Pascal expose, quoique avec plus de hauteur et de dédain, daus VArt de persuader, où il conseille de chercher « les principes de plaisir >i des hommes auxquels on s'adresse: car les hommes sont tous devenus incapables dVlre ramenés par la ymre lumière.
24fi TRAITE DE MORALE-
Or, pour cela il est nécessaire que nos devoirs soient sincères, ou du moins qu'il soit vraisemblable que nous placions les autres hommes en nous-mêmes, comme nous nous en compliquons au dehors. Ainsi, qu'un supérieur s'abaisse jusqu'à traiter d'égaux ses inférieurs, ils seront contents : car il y a en cela quelque vraisemblance de sincérité. Mais, s'il se soumet à eux, ils auront sujet de croire, s'ils le regardent comme un homme d'esprit, mais d'une vertu médiocre, qu'il se moque d'eux et qu'il les joue. Ils pourront croire que cette flatterie outrée n'est qu'une feinte, qui couvre quelque dessein extraordinaire : ou bien ils le mépriseront comme un petit esprit dans lequel, (|uoiqu'on possède les premières places, on ne s'en trouve pas plus élevé. Ils se regarderont tous comme sans chef, et vivront à leur fantaisie à cause de l'abaissement indiscret de celui qui a droit de leur commander et de les conduire. Car, quand le chef s'abaisse trop, on le méprise, et il ne peut se relever sans irriter les esprits. Mais lorsqu'il ne traite que d'égaux ceux qui lui sont soumis, on sent encore assez qu'on a un mailre; et on n'est point surpris de le voir reprendre le commandement et l'autorité ^
IX. Lorsque nos égaux par vertu s'humilient devant nous, et nous défèrent la supériorité, ils ne remplissent pas pour cela leurs devoirs a notre égard. 11 faut qu'ils nous défèrent l'excellence, et qu'ils nous donnent des marques véritables ou du moins vraisemblables d'une estime et d'une amitié particulière. Car, si nous ne pensons point que leur abaissement devant nous soit une marque de l'estime qu'ils ont pour nous, notre amour-propre ne peut être content. On peut par vertu se so.:metire à une personne qu'on méprise. Or, celui qui nous obéit en nous méprisant nous choque plus que celui qui nous commande en nous donnant des marques véritables de son estime et de son amitié. C'est souvent la nature qui nous donne des maîtres. On peut obéir sans s'abaisser, sans se sacrifier, sans s'anéantir: mais on ne peut aimer le mépris naturellement et sans vertu. C'est de quoi l'amour-propre ne s'accommoda jamais, quelque adresse qu'il ait pour ajuster toutes choses;» ses lins. Car on ne peut sans un chagrin mortel, se voir dépouiller de son excellence et de sa grandeur dans l'esprit des au-
1. n est impossible de ne p;i< s';iiTi'ter pour admirer hi force cl la finesse de ces rctlexions, ofralomeni vraies en édiiealion, en ]iolitiqiie, dans le cdoitre, dans la famille. dansl'Klal. dans liiiile assiicialiiiii ;jvanl besoin d'un i-iiTninandenn'Mt.