‹ Traité de moraleChapitre 203 sur 233 · DEUXIÈME PARTIE.— DES DEVOIRS. 2i · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE.— DES DEVOIRS. 2i

très *, dans le lieu int^mo de ses vanités et de son faste. Peatètre noire épal nous donne-t-il un j^rand exemple de vertu, s'il veut bien se sounieltre h nous. Nous pourrons admirer son humilité : nous pourrons miMne l'imiter naturellement et par orjjfueil, car souvent les plus orgueilleux sont les plus civils et les plus honnêtes. Mais, s'il veut se faire aimer de nous, il faut (|u'il nous place honorablemcnl dans son esprit et délicieusement dans son cd'ur : il faut qu'il llatte notre injuste et superbe concupiscence. Alors, quoi(iueen apparence moins soumis à nos volontés, il se fera plus propre à se lier d'amitié aviîc nous : et il remplira parfaitement ses devoirs à noire égard, s'il se sert de l'entrée (jue nous lui donnerons dans notre esprit par la place qu'il nous donnera dans le sien, pour sacrifier en nous notre concupiscence et y faire régner l'ordre immuable de la justice.

X. Il n'est pas aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer de persuader les autres hommes qu'ils ont dans notre esprit et dans notre cœur la place qu'ils souhaitent de remplir, ni de découvrir les véritables sentiments qu'ils ont de nous. Ainsi, il faut examiner quelles sont les marques les moins équivoques et les plus sensibles des dispositions intérieures des esprits, pour connaître le fond des cœurs et convaincre les autres de notre respect pour eux et de notre amitié. Certainement, la parole toute seule est un signe équivoque et trompeur dans la bouche de la plupart des hommes. De plus, comme elle est d'institution arbitraire, elle ne persuade pas vivement les vérités qu'elle exprime. Il n'y a que les simples ou ceux qui ont une grande opinion d'eux-mêmes, qui s'y laissent tromper, peut-être encore ceux qui n'ont nulle expérience du monde. Mais l'air et les manières sont un langage naturel, qui se fait entendre sans qu'on y pense, qui persuade par une vive impression et qui répand pour ainsi dire la conviction dans les esprits. De plus, ce langage n'est point trompeur; du moins l'est-il rarement, parce que c'est un elTet naturel et comme nécessaire de la disposition actuelle de l'âme. .Car enfin, l'àme découvre ce qu'elle a de plus secret, par l'air qu'elle répand machinalement sur le visage; et lorsqu'on est sensible aux différents airs, on voit dans le cœur de celui qui parle, les senti-

1. Var. Ces mots : dans l'espi-il des autvps, n"étaienl pas dans l'édition de 1684.

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ments et les mouvements dont il est agité par rapport à nous *.

XI. Ainsi, pour bien persuader aux hommes qu'ils ont dans notre estime et dans notre amitié le rang qu'Us souhaitent, il faut véritablement les estimer et les aimer. Aussi bien y sommes-nous obligés. Il faut en leur présence exciter en nous des mouvements (lui se fassent naturellement sentir à eux par l'air qu'ils répandront sur notre visage : et lorsque notre imagination est froide sur leur sujet, parce qu'effectivement leur mérite nous parait fort médiocre, il faut nous représenter quelques motifs qui nous ébranlent, ou du moins faire en sorte que les hommes paissent attribuer à la froideur de notre tempérament ce froid (jui les rebute, ces manières peu honnêtes et peu gagnantes que nous avons en leur présence. Surtout, prenons bien garde à ne point forcer notre air, pour en prendre un qui se démente et ne puisse se soutenir, à cause qu'il ne peut nullement s'accorder avec les dispositions actuelles de notre esprit. Rien n'est plus sensible ni plus cho(]uant. Il vaut mieux se taire que de louer les gens de cet air traître et flattenr, qui ne trahit et ne flatte que les stupides et les insensibles. La Charité et la Religion peuvent suflire pour arrêter les mouvements naturels de la machine: car la Charité et la Religion fournissent assez de justes motifs pour honorer et aimer sincèrement les hommes et nous mépriser nous-mêmes ^.

XII. Mais outre la parole et les manières, nous avons les services réels qui sont les marques les plus sûres et les plus convaincantes de l'estime et de l'amitié. C'est aussi par eux que nous devons faire des amis, et éprouver ceux que nous avons déjà. Mais, conmie de tous les devoirs ceux-ci sont les plus pénibles, nous ne devons pas toujours croire que celui qui man(|ue de nous les rendre, manque pour nous d'amitié. Car, on doit observer qu'il y a des personnes naturellement si faibles, si languissantes, si retenues, en un mot si difliciles à remuer, qu'ils ne font rien ou presque rien pour leurs amis. Mais, aussi ne font-ils rien pour eux-mêmes '. (Vest à quoi il faut

1. " La polilossft n'inspirn pas toujours la honte, Véquito, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences et fait paraître l'iionjme au dehors comme il ilevrail rti-e iulérieuremenl. » (f^a Bruyère, cli. I)e lu .société et île la ctiiiversation.)

2. Ces chapitres sont 'i comparer avec Nicole. Des moyens île ninserver la paix parmi les hommes. Voyez en particulier la \" parlie, ch. xv.

3. Quelle connaissiincc dos hommes el quelle délicalesse de loucdie dans l'art de les peindre 1

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