‹ Traité de moraleChapitre 208 sur 233 · DEUXIÈME PARTIE.— DES DEVOIRS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE.— DES DEVOIRS

par la confusion dont il le couvre. Mais celui qui fait part aux autres de son esprit et de sa science, aussi bien que de son ar- ^'ent et de sa grandeur, sans (lue personne s'en aperçoive, et sans (|u'il en tire aucun avantage, il gagne nécessairement tous les cunirs par cette vertueuse libéralité : seule, dis-je, vertueuse et charitable, seule généreuse et sincère. Car toute autre libéralité n'est qu'un pur ellet de l'amour-propre, toute autre est intéressée ou du jnoins fort mal réglée '.

IV. Mais celui qui nous découvre sans cesse par les endroits qui nous font honte, pour s'élever ou se divertir à nos dépens ; celui-là même, qui faute de respect pour nous, en use trop librement, et nous traite trop cavalièrement : en un mot toutes les malhonnêtes gens nous inspirent pour eux une horreur et une aversion irréconciliable. Il n'y a peut-être point d'homme également fort et robuste par toutes les parties qui le composent ; et alors (|u'on sait que tel est faible par (luelque endroit, il ne faut jamais le prendre par là ; on ne peut presque le toucher sans le blesser. Il faut traiter les hommes avec respect et charité, et craindre extrêmement de les heurter par ce qu'il y a de sensible en eux. Néanmoins il ne faut pas que nos manières trop alTectées leur repnichent leur extrême délicatesse. On doit agir avec eux naturellement, autant que leur qualité, leurs dispositions actuelles, leur humeur nous le permettent, et ne pas trop appréhender de les attaquer du côté qu'ils ne craignent rien. On leur fait plaisir de les battre par l'endroit oîi ils sont forts, et la raillerie même les réjouit, lorsqu'ils sentent bien qu'elle n'est pas capable de les olîenser. L'homme aime naturellement l'exercice de l'esprit, lorscfu'il en a, aussi bien (jue celui du corps, lorsqu'il a de la vigueur. La résistance qu'il fait, les victoires qu'il remporte, lui rendent témoignage de^sa force et de son excellence, et la fait paraître aux autres : et cela lui donne en lui-même une secrète complaisance. Car enfin le mouvement nous réjouit et nous anime ; et tel, qui nous contredit mal à propos, nous choque moins que celui qui ne nous donne aucun sujet de faire montre des qualités que nous admirons sottement en nous et que nous souhaitons que les autres admirent.

Page 1