PREMIÈRE PARTIE. — DR LA VERTU
do volonté. En un mot puisqu'il connaît et aime ce que Dieu connaît et ce qu'il aime, il est semblable à Dieu autant qu'il en est capable. Ainsi comme Dieu s'aime invinciblement, il ne peut qu'il n'estime et qu'il n'aime son imaf^e. Fit comme il aime les choses à proportion qu'elles sont aimables, il ne peut qu'il ne la préfère à tous les êtres, qui par leur nature ou par leur corruption, sont bien éloijiucs do lui ressembler.
XV. L'homme est libre S je suppose les secours nécessaires ; il peut à l'égard de la Vérité, la rechercher, malgré la peine qu'il trouve à méditer. A l'égard de l'Ordre, il peut le suivre malgré les elVorts de la concupiscence. Il peut sacrifier son repos à la vérité, et les plaisirs à l'Ordre : il peut aussi préférer son bonheur actuel à ses devoirs, et tomber dans l'erreur et dans le dérèglement. Il peut en un mot mériter et démériter. Or Dieu est juste: il aime ses créatures à proportion qu'elles sont aimables, à proportion qu'elles lui ressemblent. Il veut donc que tout mérite soit récompensé et tout démérite puni : que celui qui a fait bon usage do sa liberté, et qui par là s'est en partie rendu parfait et semblable à Dieu, soit en partie heureux comme Dieu, et au contraire, etc.
XVI ^ Dieu seul agit sur les créatures: du moins peut-il agir en elles, et en faire ce qu'il lui plaît. Il peut donc rendre les esprits heureux, ou malheureux : heureux par la jouissance des plaisirs, malheureux par la soulîrance des douleurs. Il peut élever les justes et les parfaits au-dessus des autres. Il peut leur communiquer sa puissance en exécutant leurs désirs, et les établir ainsi causes occasionnelles pour agir par eux en mille manières. Dieu peut aussi abaisser les pécheurs et les soumettre à l'action des derniers des êtres; l'expérience le fait assez connaître, car nous dépendons tous, à cause que nous sommes pécheurs ^ de l'action des objets sensibles.
XVII. Ainsi celui qui travaille à sa perfection, à se rendre semblable à Dieu, travaille à son bonheur, travaille à sa gran-
1. Voyez les trois discoiirs,du Traité de la nature et de la grâce. (Note marginale de M.) Voyez notamment la i'" partie du 3*discoui's. — Malebranche affirme ici très nettement la liberté morale. Mais chez lui, comme chez beaucoup d'aulres philosophes, il faut distinguer les passages où il l'affirme et ceux où il en donne une explication qui la compromet ou la détruit.
2. Voyez l'éclaircissement sur la prclendue efficace des causes secondes en les 5e et 6e Méditations chrétiennes. (Note marginale de M.)
3. Var. Comme pécheurs. (16Si.) La première rédaction semblait moins accuser et surtout étendre moins loin notre dépendance.
deiir. S'il fait* ce qui dépend en quoliine sorte de lui, c'est-àdire s'il mérite en se rendant parfait, Dieu fera en lui ce qui n'en dépend en aucune manière, en le rendant heureux. Car Dieu aimant les ôlres à proportion qu'ils sont aimables, et les plus parfaits étant les plus aimables, les plus parfaits seront les plus puissants, les plus heureux, les plus contents. Celui qui consulte sans cesse la Raison, celui qui aime l'Ordre, ayant part à la perfection de Dieu, aura donc part à son bonheur, à sa gloire, à sa grandeur.
XVIII. L'homme est capable de trois choses, de connaître, d'aimer, de sentir; de connaître le vrai bien, de l'aimer, d'en jouir. Il dépend beaucoup de lui de connaître le bien, et de l'aimer ; et il ne dépend nullement de lui d'en jouir. Mais, Dieu étant juste, celui qui le connaît et l'aime, en jouira. Dieu étant juste, il est nécessaire qu'il fasse sentir le plaisir de la jouissance, et par là qu'il rende heureux celui, qui par son application pénible recherche la connai.ssance de la vérité, et qui par le bon usage de la liberté et par la force de son courage, se conforme à la loi, l'Ordre immuable -, malgré les eiïorls de la concupiscence : supportant les douleurs, méprisant les plaisirs, et rendant cet honneur à la Raison de la croire sur sa parole, et de se consoler sur ses promesses. Chose étrange, l'homme sait bien qu'il ne dépend point immédiatement de ses désirs de jouir du plaisir, ni d'éviter la douleur : il sent au contraire qu'il dépend de luidebien penser et d'aimer de bonnes choses: que la lumière de la vérité se répand en lui lorsqu'il le souhaite, et qu'il dépend de lui d'aimer et de suivre l'Ordre. (Je suppose encore un coup les secours nécessaires qui ne manquent à ceux qui ont la foi, que par leur négligence ^.) Et cependant l'homme ne cherche ([ue le plaisir, et il néglige le principe de son bonheur éternel, la connaissance et l'amour semblables à la connaissance .et à l'amour de Dieu, la connaissance de la vérité et l'amour de l'Ordre : car comme j'ai déjà dit, celui-là connaît
t. Var. S'il fait en lui. (lGS.i.)
2. Var. Kl sa raison. (1684.) Celle oorrocliou rapiii'llo celle (jue nniis avons signalée à la première ligne du traité.
3. " On est en f;e siècle si chagrin on si dclical. qu'il y a des choses qu'il no siiflit pas de ne point dire, il faut assurer et mémo plus d'une fois qu'on ne les dit point. Qu'on me pardonne s'il semble que je me défie de l'équité de mes lecteurs. » (Note marginale de M.) On no pont s'ompècher d'admirer, on souriani, la candeur de Malebrancho, eraign.inl qu'on no l'accnse d'c.vagéror la force do la oi'r;iliiro.