CHAPITRE QUATRIEME
Deux vérités foudameulales de ce traité. La première : les actes produisent les habitudes, et les habitudes les actes. La seconde : l'àme ne produit pas toujours les actes de sou habitude dominante. Ainsi le pécheur peut ne point commettre tel péché, et le juste peut perdre la charité : parce qu'il n'y a point de pécheur sans amour pour l'ordre, ni de juste sans amour-propre. On ne peut devenir juste devant Dieu par les forces du libre arbitre. En général moyens pour acquérir et conserver la charité. Ordre que je suivrai dans l'explication de ces moyens.
I. Pour expliquer nettement les moyens d'acquérir et de conserver l'amour dominant de l'Ordre immuable, il faut supposer deux vérités fondamentales de la première partie de ce traité. La première, qu'ordinairement les vertus s'acquièrent et se fortilient par les actes. La seconde, que lorsqu'on agit, on ne produit pas toujours les actes de la vertu qui domine : ce que je dis de la vertu, je l'entends de toutes les habitudes bonnes ou mauvaises, et même des passions qui nous sont naturelles.
IL Tous les hommes sont assez convaincus par leur propre expérience, que les actes forment et conservent les habitudes qui ont quelque rapport au corps. Par exemple, tout le monde demeure d'accord que l'on peut acquérir par des actes l'habitude de danser, de jouer des instruments, de parler une langue. Plusieurs sont persuadés qu'à force de boire on devient ivrogne, que le commerce des femmes rend mou et elîéniiné, et qu'avec des gens de guerre on devient ordinairement vaillant ou brutal. Mais il y a peu de gens qui fassent sérieusement réllexion.
IMŒMIEKE l'ARTIE. DE LA VERTU. 39
que l'àiiio iiiômo par ses propres actes prend des habitudes, dont elle ne peut pas facilement se défaire. Un Malhénialicien s'iinayine aisément qu'il dépend de lui de ne point aimer les Mathématiques et d'en abandonner l'étude. Un ambitieux se persuade follement qu'il n'est point esclave de sa passion; et chacun croit, (luoique misérablement asservi à quelque mauvaise habitude, (lu'il ne dépend que de lui de rompre tout d'un coup les liens (lui le captivent. C'est même sur ce principe qu'on remet toujours à se convertir. Car, comme pour se convertir, il ne faut que mépriser des biens qu'on reconnaît vams et méprisables, et aimer Dieu, qui certainement mérite seul d'être aimé, chacun se persuade qu'il a, et qu'il aura toujours assez de raison et de force pour former et pour exécuter un dessein si juste et si raisonnable.
III. De plus, comme la volonté n'est jamais furcée, on s'imafîine que tout ce qu'on veut, on le veut précisément parce ([u'on le veut. On ne pense point que nos volontés s'excitent en nous en conséquence de nos dispositions intérieures; parce (ju'en effet ces dispositions étant des moditications de notre être propre, qui nous sont inconnues, elles nous font vouloir de manière qu'il semble que cela ne dépende que de nous ; car nous voulons si gaiement, que nous croyons que rien ne nous oblige h vouloir. Il est vrai qu'alors rien ne nous oblige à vouloir, que nous-mêmes. Mais notre nous-même n'est point notre être purement naturel, ou parfaitement libre pour le bien et pour le mal : c'est notre être disposé à l'un ou à l'autre par des moditications qui le corrompent ou le perfectionnent, et (|ui nous rendent aux yeux de Dieu ou justes ou pécheurs. Et ce sont ces dispositions-là qu'il faut ou augmenter ou détruire par les actes ', qui sont les causes naturelles des habitudes.
TV. Mais pour cela il faut encore supposer cette autre vérité importante, que l'àme ne produit pas toujours les actes de l'habitude qui domine en elle. Car il est évident que si celui dont la disposition dominante est l'avarice, n'agissait jamais que par quelque mouvement d'avarice, bien loin de devenir libéral, son vice augmenterait sans cesse: selon le principe que nous venons d'exposer, que les actes produisent et fortifient les habitudes. Il faut même qu'il soit au pouvoir de l'homme corrompu