‹ Traité de moraleChapitre 67 sur 233 · PREMIERE PARTIE. - DE LA VERTU · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. - DE LA VERTU

nelles qui les excitent. Car cela est d'une conséquence infinie pour la Morale.

XVII. La connaissance de l'homme est de toutes les sciences la plus nécessaire à notre sujet. Mais ce n'est qu'une science expérimentale *, qui résulte de la réilexion (ju'on fait sur ce qui se passe en soi-même. Réilexion qui ne nous fait point connaître la nature des deux substances dont nous sommes composés: mais (jui nous apprend les lois de lunion de l'àmeet du corps, et qui nous sert k établir ces grands principes de Morale sur lestiuels nous devons régler notre conduite -.

XVIII. La connaissance de Dieu tout au contraire n'est point expérimentale. On découvre la nature et les attributs Divins, lorsqu'on sait contempler avec attention l'idée vaste et mimense de l'Être infiniment parfait: car à l'égard de Dieu, il n'en faut juger que sur l'idée claire qu'on a de lui. C'est à quoi on ne prend point assez garde, car la plupart des hommes jugent de Dieu par rapport à eux. Ils le font semblable à eux en plusieurs manières : ils se consultent au lieu de consulter uniquement l'idée de l'Être intiniment parfait '. Ainsi, ils lui ôtent les attributs Divins qu'ils ont peine à reconnaître, et lui attribuent une sagesse, une puissance, une conduite, en un mot des sentiments semblables, du moins en quelque chose, a ceux qui leur sont les plus familiers *. Cependan', la connaissance de nos devoirs suppose celle des attributs Divins; et notre conduite ne peut èti'f sûre, si elle n'est établie et réglée sur celle que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins.

1. C'est-à-dire, pour Malebranche, d'un ordre inférieur. — Malebranche s'altaclie à établir ici que la morale est une science rationnelle dans ses principes et dans sa forme, expérimentale dans sumatière; mais la partie formelle est de boancoup la plus importante, la plus considérable à ses yeux, quoique l'analyse qu'il fait de la partie matérielle témoigne d'une finesse exquise et le range parmi les moralistes les plus piquants de notre littérature.

2. Dans la Recherche de la vérité (IV, vi. 2), après avoir dit que « la plupart des sciences sont fort incertaines et fort inutiles, >> Malebranche prononce que cependant « la science de l'homme est de soi-même une science que l'on ne peut raisonnablement mépr ser... » Sa principale utilité est de nous faire connaître notre dépendance à l'égard de Dieu; « même dans nos actions les plus ordinaiies, elle nous découvre manifestement la corruption de notre nature; elle nous dispose à recourir à celui qui seul peut noàis guérir, à nous attacher à lui, à nous défaire et à nous détacher de nous-mêmes... »

3. Ce que nous appelons aujourd'hui la conscience est donc pour Malebranche une faible autorité. C'est dans la Raison, c'est en Dieu, que nous voyons tout ce que nous voyons de clair et de distinct.

4. C'est ce que. dan.s le Traité de la nature et de la qràce, il appelle de Vnnthropolngie.

XIX. La connaissance de l'ordre, qui est notre loi indispensable, est mêlée d'idées claires et de sentiments intérieure. Tout homme sait qu'il vaut mieux être juste que riche, que souverain, que conquérant. Mais tout homme ne le voit pas par idée claire. Les enfants et les ignorants savent bien quand ils font mal. Mais c'est le reproche secret de la Raison qui les reprend : ce n'est pas toujours que la lumière les éclaire. Car l'ordre, pris spéculativement et précisément en tant qu'il renferme les rapports de perfection, éclaire l'esprit sans l'ébranler ' ; et l'ordre, considéré comme la loi de Dieu, comme la loi de tous les esprits, considéré précisément en tant qu'il a force de loi, car Dieu aime et veut invinciblement qu'on aime TOrdre, ou toutes choses à proportion qu'elles sont aimables ; l'ordre, dis-je, comme principe et règle naturelle et nécessaire de tous les mouvements de l'âme, louche, pénètre, convainc l'esprit sans l'éclairer-. Ainsi on peut voirl'ordre par idée claire, mais on le connaît aussi par sentiment: parce que Dieu aimant l'Ordre, et nous imprimant sans cesse un amour, un mouvement pareil au sien, il est nécessaire que nous soyons instruits par la voie courte et sûre du sentiment, quand nous suivons ou abandonnons l'Ordre immuable.

XX. Mais il faut prendre garde que le péché qui a introduit la concupiscence, rend souvent peu sûre la voie de discerner l'Ordre par sentiment ou par instinct, parce que les inspirations secrètes des passions sont de même nature que ce sentiment intérieur. Car, quand on agit contre l'opinion et la coutume, on sent souveiit des reproches intérieurs assez semblables à ceux de la Raison et de l'Ordre^. Avant le péché, le sentiment du reproche intérieur n'était point un signe équivoque : car alors il n'y avait que ce sentiment qui parlât en maître. Mais depuis le péché, les inspirations secrètes des passions ne sont point soumises a nos volontés. Ainsi il est facile de les confondre avec les inspirations de la 'Vérité intérieure, lorsque l'esprit n'est point éclairé de quelque lumière. C'est pour cela (|u'il y a

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