‹ Traité de moraleChapitre 74 sur 233 · On le donne donc tout de suite, sans examen · texte numérisé non relu

On le donne donc tout de suite, sans examen

lorsqu'il l'adéjà dit, ou ouï dire plusieurs fois. Il n'y a que les termes nouveaux qui fassent peine, et qui réveillent l'attention : Et ces termes nouveaux, quoique clairs et exempts d'équivoque, sont toujours suspects : parce que tout le monde est capable d'appréhension ', et peu d'une attention saflisante pour découvrir la vérité, et se délivrer d'appréhension -. Je remplirais des volumes entiers d'exemples de ces expressions reçues de tout le monde, et dont le sens est indéterminé et confus. Mais chacun doit se faire un plaisir d'attacher, s'il le peut, des idées claires aux discours ordinaires; car il y a peu d'occupations plus agréables, plus propres h nous délivrer de nos préjugés, et à nous donner cette liberté d'esprit dont je parle ici'^. IX. Parle même principe la plupart des hommes s'imaginent connaître assez bien la cause des effets naturels qui sont ordinaires: et lorsqu'on leur en demande la raison, ils croient qu'on doit être content, quoiqu'ils ne disent que ce qu'on sait déjà bien *. C'est qu'on croit devoir cesser ses recherches dès qu'on cesse d'admirer; et qu'il faut consentir à tout, pourvu qu'on n'ait rien à craindre, ou à espérer. D'oîi vient que d'un œuf il en sort un poulet? C'est la chaleur de la poule qui le couve; cela est clair. Rien n'est plus commun; il en faut demeurer là. D'où vient qu'un grain de blé germe, et perce la terre pour y répar.dre ses racines, et en faire sortir l'épi. C'est la pluie qui fait tout cela ; il n'en faut pas davantage. Ou, si vous n'êtes pas content de ces réponses, ou de semblables, ceux qui passent pour philosophes vous diront que l'humidité et la chaleur, termes fort clairs, sont les principes féconds de la génération et de la corruption de toutes choses. Us vous diront que les petits animaux s'engendrent de corruption et de 'pourriture, que les grands conservent leur espèce par certaines vertus séminales ou prolifiques, qui forment et arrangent toutes les parties du fœtus : mais que le soleil et la lune président à tout, ou peut-être un premier mobile qui donne le mouvement à tous les corps qu'il renferme. On a ouï dire ces belles choses,

1. C'estrà-dire, ici, de ce sentiment dn crainte cvoillc par dos mots qui c font peine » et qui sont « suspecls. «

2. On s'en délivre par c la vue claire de l,i vériln immuable. »

3. Var. Kt à nous donner quoique liberlé d'i'sprit. (1684 et 1097.)

4. (Juanil ils disent, jjar exemple, que l'opium fait dormir parce qu'il aune vertu dormilive ; c'est précisément ce f,'enre d'explications que Malcbranclie a en vue. On va d'ailleurs le voir plus clairement dans ce qui suit.

PREMIERE PAUTIE. - DE LA VERTU. fi")

ou (li> sciiihlaljli's ('.ant cillant, ;i des lidimncs graves, qu'on appelait ses niailros. Il fallait alors, pouiètre docile, croire sans examen, bien retenir ot bien redu'e. On a donc cru et répété tant de fois ces fadaises (ju'on ne jieut plus s'empêcher de les croire et de les apprendre aux autres.

X. Si un bœuf, ou quelque animal d'une nouvelle espèce tombait des nues, tous les esprits étonnés * et curieux feraient mille réllexions sur un fait de lui-même assez peu digne - de leur application. Mais (jue tous les animaux sortent du sein de leurs mères d'une manière uniforme, et par des lois infiniment sages, cela est trop ordinaire pour être le sujet de leurs réllexions et de leurs recherches. C'est la 7iatiire qui fait ces merveilles. Ce grand mot expli(|ue tout: on en demeure content. On ne suspend point son jugement : on croit. Mais que croiton? Que la nature fait tout : rien n'est plus clair. Doutera-t-on, examinera-t-on des choses que l'on a dites, ou ouï dire mille et mille fois? Et où n'en serions-nous point réduits? Méditer, il en coûte trop. Devenir écolier, il n'est plus temps. On nous consulte; c'est donc à nous à répondre et à juger.

XI. Où seraient les athées et les libertins, si les hommes faisaient quelque réflexion, je ne dis pas sur eux-mêmes, je dis sur les ouvrages de Dieu les moins estimables, sur une feuille, une graine, un moucheron ^. Mais ils ont vu ces merveilles étant enfants: ils y sont accoutumés avant qu'ils pussent penser par ordre, réfléchir, suspendre leur consentement. On leur en a inspiré du mépris. Ainsi ils sont environnés d'ouvrages admirables, sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils sont eux-mêmes, pour ainsi dire, le chef-d'œuvre * des ouvrages de Dieu; et ils pensent moins à examiner ce qu'ils sont qu'à toute autre chose.

XII. Mais il est bien plus utile de suspendre son consentement dans les sujets de Morale, qu'en toute autre rencontre. Car ce qui a l'apport aux mœurs est très peu connu et très difficile à connaître exactement, à cause que les principes et les

t. 11 faut convenir qu'il y aurait de quoi. L'exemple est singulier.

2. Var. Sur un fait assez peu digne (1684). Car il serait isolé, hors de la science.

3. On sait que Malebranche était beaucoup plus curieux d'histoire naturelle que de toute autre science, et par exemple d'astronomie. « Le moindre moucheron manifeste davantage la sagesse et la puissance de Dieu, à ceux qui le considèrent avec attention, et sans être préoccupés de sa petitesse, que tout ce que les astronomes savent des cieux. » (Rechfrche de la vérité. IV, vu.)

4. Var. Ils sont eux-mêmes le chef-d'œuvre (1684), les chefs-d'œuvre (1697).

idées que nous avons de ceUe matière sont obscurcies par les passions, qui ne noas laissent quelque liberté d'esprit qu'à l'égard des vérités qui nous touchent peu. Ainsi dans les sujets ' de Morale, on évite l'erreur presque autant de fois qu'on suspend son consentement : et ces erreurs sont toujours de conséquence. Ce n'est pas que souvent on ne soit obligé d'agir, avant que d'avoir connu clairement ce qu'on doit faire '. Mais, quoiqu'on doive agir, on ne doit jamais croire avant que l'évidence y oblige. Je ne prétends pas non plus qu'il faille toujours demeurer dans le doute. Car entre douter et croire il y a des différences infinies, qui n'ont point de nom particulier. On doute, lorsque tout est également vraisemblable. On croit, lorsque tout est évident. Mais, comme il y a des vraisemblances plus grandes et plus petites à l'infini, l'esprit doit mettre chaque chose dans son rang pour être bon juge : et c'est toujours la lumière et l'évidence qui doivent régler ses décisions. Car quoiqu'un principe ne soit pas évident, il est peut-être évident que ce principe est vraisemblable. Ainsi l'âme doit suspendre son consentement et l'examiner, si le temps le permet. Elle doit le regarder comme vraisemblable, et lui attribuer le degré de vraisemblance que la lumière et l'évidence lui donnent. Car enfin les jugements de la volonté ne doivent pas avoir plus d'étendue que les perceptions de l'esprit: il faut suivre pas à pas la lumière, et ne pas la prévenir. Dès qu'on juge précisément, parce qu'on le veut, et avant qu'on y soit obligé par l'évidence, ce jugement venant de notre fond, et non de l'action de Dieu en nous, est sujet à l'erreur: et quoique par hasard il soit juste, il n'est point justement rendu, parce qu'il faut faire usage de sa liberté '^, autant qu'on le peut, ainsi que j'ai déjà dit plusieurs fois.

XIII. Qn'un homme passe seulement un an dans le commerce du monde, entendant tout ce qu'on dit, et n'en croyant rien; rentrant en soi-même à tous moments, pour écouter si la vérité intérieure lient le môme langage, et suspendant toujours son consentement jusqu'à ce que la lumière paraisse ! Je le tiens plus savant qu'Aristote, plus sage que Socrate, plus éclairé que le Divin Platon. Mais j'estime encore plus la facilité qu'il aura

1. K Kl ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est nnn v6rilé triîs certaino que. lorsqu'il n'est pas on notre pouvoir de discerner les pins vraies opinions, nous devons suivre les plus probables. » (Descartes, Méth., llle partie.)

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