‹ Traité de moraleChapitre 73 sur 233 · PREMIÈRE PARTIE. - DE LA VERTU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - DE LA VERTU

contenter do ce (|uils possèdent : ou penl-ètre se consolenl-ils par un mépris ridicule, ou par un desespoir de lâcheté et de bassesse d'esprit. S'ils sont trompés, ils deviennent trompeurs; et s'ils sont fatigués, ils inspirent la nonchalance et la paresse: il suflit de les voir pour se sentir comme eux rebuté du travail et dégoûié de la vérité. Car les hommes sont faits de manière, qu'ils aiment beaucoup mieux se tromper les uns les autres, que de consulter leur maître comnuin : et ils sont si crédules à l'égard de leurs amis, et si incrédules ou si peu attentifs aux réponses de la vérité intérieure, que l'opinion et le parti sont la règle ordinaire de leurs sentiments et de leur conduite.

VIII. Afin d'acquérir quelque liberté d'esprit et s'accoutumer à suspendre son consentement, il faut sans cesse faire réflexion sur les préjugés des hommes et sur les causes de ces préjugés. On croit bien comprendre les choses dès qu'on cesse de les admirer *; et la familiarité nous délivrant de toute appréhension, l'esprit consent volontiers, parce que l'intérêt ne le retient point *. Il est inutile de suspendre son consentement ^, si l'on n'a dessein d'examiner, car qu'importe de tomber dans l'erreur? Mais il est grand et agréable de juger de tout. Or on ne peut examiner sans peine. Du moins pour examiner, faut-il employer du temps, que l'âme faite pour être heureuse, croit perdu, lorsque le plaisir, la vanité et l'intérêt ne la sollicitent point. C'est pour cela que le langage ordinaire n'est qu'un galimatias perpétuel. Car tout le monde croit bien savoir ou ce qu'il dit, ou ce qu'il entend dire,

1. Et on ne les comprend pas. précisément parce que l'étude cesse en m^me temps que Tadmiration. Comme dit ailleurs Malebranche, « Tadmiration est très utile dans les sciences, parce qu'elle applique et éclaire l'esprit... Ceux qui sont capables d'admiration sont plu.s propres à Tétude que ceux qui n'en sont pas susceptibles: ils sont ingénieux et les autres sont stupides. >- (Recherche de la vérité, V, VIII. — Voyez le paragraphe qui va suivre.')

2. « n ne faut jamais abréger ses idée.s que lorsqu'on se les est rendues frès claires et très distinctes par une grande application d'esprit, et non pas comme l'on fait ordinairement des passions et de toutes les choses sensibles, lorsqu'on se les est rendues familières par des sentiments et par l'action seule de l'imagination qui trompe l'esprit... Les idées pures de l'esprit sont claires et distinctes, mais il est difficile de se les rendre familières. Les sensations et les é notions de l'àmc sont au contraire très familières, mais il est impossible de les connaître clair.ement et distinctement. » [Recherche de la vérité, V, x.) On voit par ces rapprochements que Malebranche veut parler ici d'idées qui nous sont devenues familières, qui n'excitent donc en nous ni étonnement, ni crainte, ni admiration, ni appréhension, mais par là même nous communiquent une sécurité trompeuse.

Page 1