PREMIERE PARTIE.- UE LA VERTU
II. Mais comment acquérir cette disposition stable et dominante de régler sur l'ordre connu tous les mouvements de son co'ur et toutes les démarches de sa conduite? Ce qu'il faut faire pour cela e^t évident par le quatrième chapitre. Les actes forment les habitudes : il faut donc prendre souvent des résolutions fermes et constantes d'obéir à l'Ordre, et de lui sacrifier toutes choses ; car en réitérant souvent ces résolutions actuelles, et en les suivant du moins en partie, on pourra peu k peu s'en faire quelque disposition habituelle. Cela est assez facile à concevoir ; mais cela n'est nullement facile à faire. Car comment prendre cette résolution héroïque de sacrifier à la loi divine jusqu'à sa passion dominante? Certainement cela n'est pas possible sans le secours de la grâce. Un homme sans la grâce peut se donner la mort; il peut désirer de rentrer dans le néant. Mais le néant n'est point si terrible que cet état désolant de vivre sans ce qu'on aime. Le néant est un milieu entre le bonheur et le malheur. On peut donc souhaiter de n'être point, lorsqu'on est malheureux et désespéré dans son malheur. Mais on ne peut souhaiter d'être malheureux, parce qu'on veut invinciblement être heureux. Ainsi sans une foi ferme, sans l'espérance de trouver un bonheur plus solide que celui qu'on quitte, l'amour-propre quelque éclairé qu'il soit, ne peut pas seulement prendre le dessein de sacrifier sa passion dominante; cela ne se peut contester.
III. Or cette foi et cette espérance sont des dons de Dieu pour plusieurs raisons, dont la principale, ce me semble, est que naturellement il n'est pas possible qu'un homme dissipé sans cesse par les objets qui flattent ses sens et qui excitent ses passions, puisse assez prendre sur lui-même, pour examiner les vérités de la Religion, avec autant d'attention et de persévérance qu'il en faut, pour s'en convaincre pleinement et pour s'y soumettre, si Dieu par une grâce particulière ne lui fait trouver du goiit dans cette sorte d'application. Néanmoins comme on peut faire servir la nature à la grâce en mille manières, on doit, par un principe damour-propre éclairé, faire effort pour rentrer en soi-même, pour aftermir sa foi et augmenter son espérance. 11 faut expliquer ces vérités plus au long.
IV. Tout homme veut invinciblement être heureux, mais d'un bonheur solide et durable. Nul homme ne veut être trompé, et principalement dans une chose d'aussi grande conséquence qu'est le salut éternel. Ainsi tout homme, qui a déjà acquis
quelque /orce et quelque liberté d'esprit, ou même qui n'est point tellement vendu au péché et asservi an plaisir actuel, qu'il ne puisse encore faire quelque réflexion sur le chemin qui conduit à la vie, doit et peut s'assurer une bonne fois si son Être est immortel, s'il y a un Dieu jaloux et inexorable, si l'Ordre est une loi inviolable, et si toute action conforme ou contraire à cette loi sera infailliblement récompensée ou punie. L'amoiirpropre éclairé, le désir d'être solidement heureux est sans doute une grâce suffisante pour le porter à quelque examen des vérités de la Religion. Il peut se priver pour un moment d'un plaisir léger, pour chercher la jouissance d'un plaisir solide et véritable. Car vouloir cesser d'être pour quelque temps actuellement heureux, pour l'être solidement pendant toute l'éternité, rien n'est plus raisonnable et conforme à l'amour-propre éclairé. V. 11 ne dépend point de l'homme que l'Évangile lui soit annoncé : il ne dépend point de lui de tomber dans une conversalion, ou sar un livre qui puissent le convaincre et le convertir, à cause des circonstances favorables de la grâce et de son état présent. Mais il dépend de lui, ou il en a dépendu de conserver quelque force et quelque liberté d'esprit, et de ne pas laisser corrompre son imagination, de manière que la grâce lui éiant donnée, elle soit infructueuse: de manière, dis-je, que le goût des vrais biens, la délectation spirituelle ne se fasse presque plus sentir, à cause de l'abondance, de la vivacité et de la force des plaisirs sensibles qui le troublent et qui le captivent. Car, connue j'ai déjà dit, c'est par le mojen de cette délectation spirilueile, que les vérités de la Religion frappent vivement l'esprit. Sans elle on lit l'Écriture comme les Juifs, un voile dessus les yeux. Le prédicateur parle aux oreilles; les miracles et les prodiges étonnent les sens : mais Dieu ne parle point au cœur. C'est l'attention qui est la cause naturelle de la lumière; mais d'ordinaire dès que le plaisir cesse, aussitôt l'atleniion se dissipe \ du moins cette espèce d'attention favorable, qui rend agréable la lumière, et qui la fait aimer, cette espèce d'attention, qui prépare l'âme au mouvement vers le bien, à cause que le plaisir est le caractère naturel du bien, et que l'âme en tout temps veut invinciblement être heureuse.
VI. Néanmoins, comme l'on veutêin^ solidement heureux, on peut sacrilier en partie les faux plaisirs, quoi(iue présents, aux