C. Diagnostic
Les phénomènes dont nous venons d’exposer le tableau ne permettent aucune espèce de doute sur l’existence de l’angio-cardite ou de la fièvre inflammatoire. Reste à déterminer s’il s’agit d’une fièvre continue ou d’une fièvre intermittente , d’une fièvre primitive , idiopathique ou d une fièvre secondaire , sympathique (d'une fièvre essentielle ou d’une fièvre symptomatique , pour conserver encore un moment les dénominations consacrées par l ecole de Pinel ).
1. La distinction entre une fièvre continue et une fièvre intermittente n’est rien moins que facile, en s’en tenant à la pure considération des phénomènes caractéristiques de l’état fébrile. En un mot, un accès de fièvre intermittente ne diffère point, en apparence , d’une fièvre continue dont la durée ne dépasserait pas celle de l’accès dont il s’agit, comme on l’observe dans certaines fièvres continues dites éphémères; mais, dans un cas , la disparition complète de 1 accès, au bout d’un temps plus ou moins long, sans que toutefois cet espace de temps dépasse en général le quart, le tiers ou tout au plus la moitié d’un jour complet; le retour de l’accès, le deuxième , le troisième ou le quatrième jour ; dans l’autre cas , la persistance de l’état fébrile pendant un ou plusieurs jours sans interruption , en voilà suffisamment
pour le diagnostic différentiel qui nous occupe. D’où il suit que si, comme il est arrivé à des observateurs, d’ailleurs fort habiles, on prenait un accès de fièvre intermittente pour une fièvre continue , l’erreur ne serait pas de longue durée.
II. Maintenant, comment établir le diagnostic différentiel entre une fièvre primitive, idiopathique, essentielle , et une fièvre secondaire, sympathique, symptomatique? Aujourd’hui même, la chose n’est pas toujours aussi facile que bien des médecins, peu familiarisés avec les rudes épreuves de la clinique exacte, se l’imaginent; et il ne faut point s’étonner si, avec leurs méthodes peu précises d’observation, nos devanciers ont longtemps méconnu certaines phlegmasies, et désigné sous le nom à' essentielles des fièvres symptomatiques de ces phlegmasies. De nos jours, j’ai vu assez souvent commettre des erreurs en sens inverse, et attribuer, par exemple, à une phlegmasie des plaques de Peyer une fièvre qui en était indépendante; j’ai vu prendre pour un e fièvre typhoïde ou entéro-mésentérique une variole dont la période d’éruption n’était pas encore arrivée, etc., etc. C’est par une connaissance approfondie des signes positifs par lesquels se révèlent les diverses phlegmasies locales que l’on parvient à distinguer les deux espèces de fièvres dont nous nous occupons. Quand ces signes manquent réellement , il faut bien reconnaître que la fièvre existe par elle-même, je veux dire indépendamment des phlegmasies de tel ou tel organe spécial , de telle ou telle partie, soit extérieure , soit intérieure, et qu’elletientà une affection inflammatoire primitive, idiopathique du système sanguin; mais il ne faut pas ignorer que quelques phlegmasies locales, profondément situées, ne se révèlent pas toujours par des signes locaux certains, évidents , et que même ces signes peuvent complètement nous échapper. Alors , si l’on observe une fièvre continue bien caractérisée, on pourra la considérer comme idiopathique , et commettre une erreur de dia-
ANGIO-CAIIDITE SIMPLE, FRANCHE OU LÉGITIME. 351 gnostic dont l’ouverture du cadavre pourra seule fournir la démonstration. On raconte que dans les premiers temps où le dogme de 1 ' essentialilé des fièvres venait d’étre si violemment attaqué, un observateur célèbre , vivement contrarié de ne rencontrer aucune lésion viscérale chez un fiévreux qu’il croyait atteint d’une gastro-entérite , frappant de toutes parts le cadavre de son scalpel, fit tout-à-coup jaillir des flots de pus de l’une des cuisses ainsi frappées. Ce cas n’était donc point favorable à l’ancienne doctrine de l’essentialité ; mais il prouvait que, par une double erreur, on pouvait attribuer une fièvre continue à une phlegmasie qui n’existait pas, et méconnaître celle qui lui avait donné naissance. J’ai moi-même, il y a une quinzaine d’années , été témoin d’un cas qui offre quelque analogie avec le précédent. Dans l’un des services de la Charité, une femme avait succombé à une fièvre continue. On avait cherché en vain des traces d’inflammation dans les divers viscères , et l’on était fort embarrassé de trouver un point de départ à cette fièvre, lorsque, multipliant les recherches, on découvrit un vaste foyer de suppuration dans le tissu cellulaire placé audevant de la colonne vertébrale.
§ III. Causes.
Nous n’avons à nous occuper ici que des causes de l’angio-cardite ou de la fièvre continue inflammatoire idiopathique, attendu que l’étiologie de celle qui est sympathique ou symptomatique rentre évidemment dans l’histoire des phlegmasies locales dont cette dernière espèce de fièvre est un des effets.
I. Les principales causes de l’angio-carditeou delà fièvre angioténique primitive, idiopathique, d’origine non spécifique ou toxique, sont les suivantes : i° des excès de régime et spécialement de liqueurs excitantes; 2° des exercices violents, des fatigues de toute espèce; 3° l’exposition
352 PIILEGMASIES ET IRRITATIONS EN PARTICULIER, prolongée du corps à une vive chaleur. Toutes les causes dont il s’agit exercent une action des plus évidentes sur le système vasculaire et sur le sang, et cette action rentre dans l’ordre de celles cju’on appelle des excitations, car les ingesta, la chaleur et l’exercice sont, en effet , les excitants naturels. Qui de nous, au reste, sous l’influence d’un violent exercice, d’une chaleur forte et prolongée, d’un excès de régime, n’a plus d’une fois éprouvé un état d’excitation générale, qui ne diffère que parle degré d'une lièvre inflammatoire ou angioténique des mieux caractérisées?
4° Les grandes alternatives de chaud et de froid sont-elles aptes à produire la phlogose générale qui constitue la fièvre inflammatoire, comme elles le sont à produire tant de phlegmasies locales? On ne conçoit guère comment il pourrait en être autrement, en réfléchissant à la coïncidence si fréquente de l’inflammation de la membrane interne du cœur et des gros vaisseaux avec les grands rhumatismes articulaires, lesquels, comme nous le verrons , ne sont autre chose qu’une phlogose des synoviales produite par un refroidissement plus ou moins brusque du corps préalablement échauffé jusqu’à la sueur. Nous ne faisons qu’effleurer ici une grave question sur laquelle nous reviendrons avec tous les développements quelle réclame, en traitant des inflammations spéciales du cœur, des artères et des veines.
II . La fièvre continue qui précède la première période des éruptions cutanées aiguës, spécifiques et contagieuses , et de quelques autres affections analogues, reconnaît probablement aussi pour cause l'introduction de miasmes, de virus, de principes étrangers, plus ou moins subtils, dans le système sanguin. Sous ce rapport, cette fièvre peut être mise au rang des espèces diverses que comprend la fièvre inflammatoire ou angioténique. Mais on doit reconnaître que ces principes, quels qu’ils soient, impriment néan-
ANGIO-CAUblTF. Sl.Yll’LK , F HA MJ HE OU LÉGITIME. 353 moins à ia fièvre un cachet particulier, une physionomie spéciale, ce qui lient vraisemblablement à un mode d’action spécifique et sur le sang , et peut-être aussi sur le système nerveux. Il faut en appeler à des recherches ultérieures pour savoir à quoi s en tenir sur le point d’étiologie et de pathologie que nous venons d’aborder.
III. La prédisposition et les circonstances prédisposantes n’ont pas encore été suffisamment étudiées. Le tempérament sanguin, la pléthore, ont été signalés comme favorables au développement de la maladie. Je ne conteste pas cette assertion : je dois seulement faire remarquer cpte jusqu’ici des faits bien observés et suffisamment nombreux n’ont pas encore été présentés à son appui. Mais il est bien certain qu’il existe une prédisposition pour cette affection , comme pour tant d’autres , puisque les mêmes causes déterminantes, agissant sur un nombre donné d individus, les uns en seront atteints, et non les autres.
§ IV. Marche et durée.
I. La marche de cette phlegmasie générale est ordinairement aiguë; cependant elle est quelquefois lente, chronique. Il est rare, d’ailleurs, que la fièvre continue affecte dès son début la marche lente ou chronique. Le plus souvent ce n’est qu’après avoir existé pendant un certain temps à l’état aigu qu’elle dégénère en fièvre lente; et comme sous cette dernière forme elle finit, ainsi que nous l’avons dit, par entraîner la maigreur, la consomption des malades, on l’a désignée alors sous le nom de fièvre hectique.
Dans le cours de cette dernière, il se manifeste ordinairement des paroxysmes ou des redoublements plus ou moins fréquents, plus ou moins violents, qui s’annoncent souvent par des frissons, et se terminent par des sueurs, de manière à imiter assez exactement les accès d’une fièvre
3 5fr PHLEGMASIES ET IRRITATIONS EN PARTICULIER, intermittente, surtout quand ils se manifestent avec une certaine régularité.
Gomme je l’ai dit précédemment, rien n’est vraiment plus rare qu’une fièvre hectique primitive. Quelle soit telle, ou quelle soit, au contraire, secondaire, symptomatique, elle n’est jamais le simple résultat de la généralisation, de la diffusion d’un travail phlegmasique dans tout l’appareil sanguin. Dans tous les cas, il faut tenir un compte sérieux de la présence d’une quantité plus ou moins considérable de pus plus ou moins altéré dans le torrent sanguin, soit que cette espèce de corps étranger, de poison, y ait été introduit par voie de résorption, ou qu’il s’y soit formé par une phlegmasie suppurative des vaisseaux euxmêmes, et plus spécialement des veines et des vaisseaux lymphatiques (1). J’ajoute que, dans certains cas, les miasmes fétides qui se forment et se dégagent au sein de foyers purulents peuvent par eux-mêmes, et sans que le pus soit résorbé en nature, produire des accidents analogues à ceux de X infection purulente.
Il est probable que l’altération du sang, l’ infection purulente chronique de ce liquide, est une des grandes causes de cette consomption, qui formele caractère essenùe/dela fièvre qui nous occupe, et d’où elle tire son nom. Il ne faut pas confondre les lésions fonctionnelles pures et simples de l’appareil circulatoire avec cette consomption générale elle-même. Au reste, on ne doit pas oublier que, dans les cas si nombreux où des phlegmasies d’organes importants alimentent la fièvre dite hectique, l’altération profonde que les fonctions de ces organes ont subie est par ellemême un obstacle plus ou moins direct à l 'hématose , et
(i) A une époque où l'iiumorisme n’était rien moins qu’en honneur , en i8o3 , Broussais, clans la thèse citée, écrivait lui-même ce passage: « Je pense ( page ioo) que ilaus ijucltj uts cas ( ulcères cutanés et autres lésions analoyu.es) , il y a, outre l’irritation, use véritable absorption ue rus. »
ANGIO-CARDITE SIMPLE, FRANCHE OU LÉGITIME. 355 partant une puissante cause de consomption. En toutes choses, on ne saurait trop s appliquer à ne négliger aucune des conditions, aucun des éléments qui concourent à la production d’un phénomène, d’un effet, d'un résultat quelconque; autrement ce serait prendre la partie pour le tout, ce qui n’arrive que trop souvent à une foule de médecins.
If. L’angio-cardite à forme aiguë, quand elle est traitée conformément aux préceptes que nous avons posés ailleurs (voy. l’article Traitement au chapitre de l’histoire générale de l inflammation), n a qu une durée de quelques jours, et se termine heureusement avant la fin du premier septénaire.
Mais quand cette phlegmasie n’est, pas combattue avec une énergie suffisante, elle peut se prolonger pendant plusieurs semaines, et même pendant un temps indéfini , affectant alors la forme désignée sous le nom de fièvre hectique (i).
§ V. Traitement.
I. fl est des plus simples, et j en ai expose les principes dans mes considérations sur l’inflammation en général. Les indications sont tellement claires et formelles quelles se présentent pour ainsi dire d’elles-mêmes.
II. On diminuera, et par suite on ramènera l’excitation générale, ou plutôt l’excitation du système sanguin, à son degré normal parla diète, les boissons rafraîchissantes, délayantes, et le repos physique et moral. Si la fièvre est
(0 " Les altérations du système circulatoire, à la suite de cette forme de 1 angio-cardile, sont des rougeurs, le ramollissement, la friabilité de la membrane interne du cœur et des artères, quelquefois une dégénérescence athéromateuse, ulcéreuse, de cette membrane.
« L altération du sang, compagne inséparable de la maladie que nous étudions, n a pas encore été l’objet de recherches assezpositives et assez multipliées. C’est un riche et beau sujet à étudier : on emploiera à cette étude les méthodes exactes ou physico-chimiques, telles que 1 inspection ordinaire et microscopique, l’analyse chimique, etc. » {Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentielles. Paris, 1826,01-8.)
3 56 PHLEGMASIES ET IllIllT AXIONS EN PARTICULIER, légère, et qu’on ait bien éloigné toutes les causes qui lont produite, et cpii pourraient l'entretenir, il suffira de cette méthode, on ne peut [dus simple, pour obtenir une prompte guérison.
III. Mais si la fièvre est forte, il ne faut pas s’en rapportera la méthode ci-dessus, vulgairement désignée par le nom d expectante , sous peine de voir survenir des accidents plus ou moins graves, et qui pourraient compromettre la vie des malades. C’est alors le cas de recourir aux émissions sanguines, en se conformant aux principes que nous avons posés, à l’article du traitement de l’inflammation en général. On soustrait ainsi une dose suffisante du principe d’excitation de l’organisme en général, et du système circulatoire en particulier.
Quand cette excitation n’est pas entretenue par un foyer d’inflammation locale plus ou moins violente, elle cède, en général , à une ou deux saignées générales de 3 à 4 palettes, selon la force, le tempérament du malade, et le degré d’intensité de la fièvre, pratiquées dans l’espace du premier jour seulement, ou du premier et du second jour. Ce n’est que dans les cas graves qu’on pourrait être obligé d’augmenter le nombre des saignées.
IV. Dans les cas si nombreux où la fièvre inflammatoire n’est en quelque sorte que le reflet d’une inflammation locale plus ou moins violente et étendue, dans ceux aussi où l’inflammation locale et la fièvre inflammatoire , c’est-àdire une phlogose directe du système sanguin général auront débuté en même temps, et réagiront ensuite réciproquement l’une sur l’autre, on se comportera, dans l’emploi des saignées générales et locales, d’après les règles que j’ai établies en traitant des phlegmasies en général, et dont on trouvera les détails et les formules dans les chapitres consacrés à diverses phlegmasies locales eu particulier.
V. Lemécanisme des moyens que nous venonsd’indiquer est, au fond, bien simple : par les saignées, convenable-
ANG10-CÀRDITK SIMPLE, FRANCHE OU LÉGITIME. 357 ment formulées, on soustrait à la masse sanguine une proportion donnée de ses éléments plastiques, et l’on s’oppose par la diète à leur réparation immédiate; d’un autre côté, par l’usage des boissons indiquées, on fait prédominer lelément aqueux du sang. En procédant ainsi, il est de toute évidence que l’on diminue les principes d'excitation et les matériaux de nutrition (la fibrine entre autres) que le sang apporte à tous les organes, en même temps qu’on affaiblit cet excès de plasticité, de coagulabilité, que nous avons signalé dans le sang inflammatoire. Toutes ces modifications entraînent nécessairement une diminution dans la production de la chaleur animale, et, sous ce rapport, le nom d'antiphlogistique donné à la méthode qui nous occupe n’a rien que de très légitime.
VI. Quand l’angiocardite se présente sous la forme de fièvre lente ou hectique, elle comporte l’ensemble des moyens que nous avons exposés ailleurs (Voy. l’art. Traitement de i inflammation chronique en général ), en les appropriant à toutes les conditions individuelles et particulières; problème de clinique dont nous avons fait ressortir toutes les difficultés et pour ainsi dire toute la délicatesse. Comme cette fièvre est presque toujours alimentée par une phlegmasie locale suppurative , soit extérieure, soit intérieure, il faut en outre et surtout combattre celle-ci par tous les remèdes appropriés, parmi lesquels ceux qu’on appelle topiques ou chirurgicaux tiennent le premier rang. Malheureusement ces derniers ne sont applicables dans toute leur plénitude que dans les cas où les altérations phlegmasiques (ulcérations, suppurations, gangrènes, etc.) sont accessibles à nos sens, soit nus, soit armés de certains instruments de l’art.
Nous renvoyons, d’ailleurs, à ce que nous dirons dans le cours de cet ouvrage sur le traitement spécial de chacune des diverses phlegmasies locales chroniques.
ARTICLE II
angio-cardite typhoïde, c'est-à-dire avec complication d’on état putride
OU SEPTIQUE (ÀDïNAMIQUE).
§ Ier. Réflexions préliminaires.
Il en est de cette espèce d’angio-cardite ou de fièvre continue comme de la première : elle se rattache souvent à la présence d’une phlegmasie locale; mais alors cette phlegmasie est devenue un foyer plus ou moins actif d’infection septique, et c’est de la combinaison de ce nouvel élément avec l’élément inflammatoire que résulte l’espèce de fièvre ou d’angio-cardite qui fait le sujet de cet article.
Dans les cas où la fièvre inflammatoire ou l’angio-cardite est idiopathique, les phénomènes typhoïdes peuvent être l’effet de l’action de matières ou de miasmes septiques venus du dehors ou formés dans l’intérieur même de l’appareil sanguin dont la phlegmasie se serait terminée par une véritable suppuration plus ou moins abondante , et aurait été suivie de ce qu’on appelle aujourd’hui, en chirurgie, l’ infection purulente.
Dans la partie de cet ouvrage que j’ai consacrée à la discussion des fièvres dites primitives ou essentielles ( ordre des fièvres adynamir/ues ou putrides ), j’ai longuement exposé la théorie, et, si j’ose le dire, le mécanisme des phénomènes typhoïdes, soit qu’ils se développent primitivement, soit qu’ils succèdent et se surajoutent en quelque sorte à des phlegmasies qui, à leur origine, étaient franches, simples, légitimes. Pour éviter des répétitions superflues à la foiset fastidieuses, je ne reviendrai pas ici sur ce point de l’étude de d’état typhoïde, septique ou «dynamique. Le lecteur me dispensera d’autant plus volontiers de ce travail que, dans la partie de cette nosographie où je traiterai des affections gangréneuses et de la fermentation septique dont elle est suivie , je serai naturellement ramené
ANGIO-CARDITE TYPHOÏDE.
à l’examen de la question pathogénique dont il s’agit. Alors aussi je ferai connaître les moyens par l’emploi desquels il convient de combattre l’état typhoïde.
Qu’il me suffise donc ici de présenter le tableau fidèle des phénomènes caractéristiques de la complication de la fièvre inflammatoire ou de 1 angio-cardite avec un état typhoïde. Lorsque, plus tard, nous aurons à signaler cette complication pour d'autres phlegmasies, nous pourrons nous contenter de renvoyer à la description que nous allons tracer.
§ II. Exposition des caractères constitutifs de l’état typhoïde ou putride.
I. Les signes qui annoncent la complication de l’élément typhoïde, adynamique ou putride avec l’état fébrile, dont il modifie profondément certains caractères, sont les suivants : expression d’abattement et de stupeur, prostration des forces musculaires, étourdissements, tournoiements de tête, éblouissements, tintements ou bourdonnements d’oreilles; les malades ne peuvent se tenir debout, ou marcher qu’en chancelant comme dans l’ivresse, ne tardent pas à éprouver alors des faiblesses, des défaillances, et tomberaient si l’on ne les soutenait; quand la stupeur est portée à son plus haut degré, non seulement les malades restent étrangers à ce qui les environne , ne comprennent pas, n’entendent pas les questions qu’on leur adresse, mais encore restent insensibles à leurs premiers besoins, et c’est alors qu’ils rendent involontairement sous eux leurs urines et leurs matières fécales.
Les malades répandent autour d’eux une odeur fétide plus ou moins forte; l’odeur de l’haleine en particulier offre une fétidité spécifique et pour ainsi dire caractéristique, quand elle est très prononcée (de là le nom d 'haleine typhoïde sous laquelle nous désignons ordinairement celle qui a lieu dans les deuxième et troisième périodes de la fièvre dite entéro-mésentérique, typhoïde, etc.); avec celte
360 PHLKGM ASIES F.T IRRITATIONS EN PARTICULIER, fétidité coïncident en général d’autres phénomènes qui décèlent une tendance générale des solides et des liquides à lu décomposition, tels que l’alcalinité des urinesau moment mêmede leur émission, et leur prompte putréfaction après cette émission , des croûtes noirâtres, fuligineuses, sur les lèvres, les dents et la langue, avec dépôt d’une matière pulvérulente à l’entrée des narines; il se manifeste sur diverses régions de la peau , sur celle du tronc principalement, une éruption plus ou moins abondante de taches lenticulaires, d’une couleur rosée, s’effaçant à la pression pour revenir ensuite, entremêlées ou non de papules de même couleur, d’un petit volume, comme celui d’un grain de chènevis, par exemple, souvent même moindre. Il ne faut pas confondre les éruptions que nous signalons avec les pétéchies proprement dites, véritables hémorrhagies cutanées que l’on rencontre également, ainsi que d’autres hémorrhagies , lorsque l’état typhoïde ou putride est porté à un haut degré : ces hémorrhagies tiennent essentiellement à une sorte de dissolution du sang sur laquelle nous insisterons plus loin , et diffèrent beaucoup par conséquent des hémorrhagies actives (l’épistaxis, entre autres), très fréquentes au début de certaines maladies aiguës qui n’ont pas encore revêtu la forme typhoïde.
Des escarres gangréneuses se montrent dans les parties qui supportent le poids du corps, telles que les régions trochantériennes , celle du coccyx et du sacrum (i).
II. J’ai dit plus haut que la présence de l’élémenttyphoïde exerçait sur l’élément inflammatoire concomitant une in-
fluence des plus considérables. Cette influence porte d une manière toute spéciale sur le sang. En effet , il ne faut plus s’attendre à rencontrer alors les caractères du sang inflam-
(i) On en rencontre aussi quelquefois ailleurs, et tout récemment j en ai vu aux oreilles , aux parties {jénitales, chez un malade auprès duquel M. le docteur Fiévée nous fit appeler en consultation M. le docteur Jobert (de Lamballe) et moi.
ANG10-CARDITE TYPHOÏDE. 361
matoire tels c|iie nous les avons décrits précédemment. Si l’état typhoïde est très prononcéet cju il ait duré pendant un certain temps, le caillot du sang retiré par la phlébotomie ou ne présente pas de couenne, ou s il eu offre une, elle est remarquable par sa mollesse et son infiltration séreuse, de sorte qu’elle ressemble à une couche de graisse récemment figée, et se déchire à la moindre pression. Le caillot lui-méme est mou, ou plutôt ramolli, dissous, noirâtre; il ne se rétracte pas, reste en contact avec les parois du vase où il a été reçu , ou du moins s’en éloigne à peine.
Cette sorte d’état de ramollissement ou de dissolution du sang offre d'ailleurs plusieurs degrés. Dans le plus haut degré, le caillot et la sérosité sont confondus en une seule masse d’une mollesse diffluente, noirâtre, analogue au résiné le plus mou. Dans les premiers degrés, une certaine quantité de sérum se sépare de la partie plastique, se dépose à la face supérieure du caillot, laquelle, par 1 effet du poids de ce liquide, devient plus ou moins concave. Le reste de sérosité, infiltré pour ainsi dire dans le caillot non rétracté , ou du moins très peu rétracté, est une des circonstances qui concourent à la production de 1 état de mollesse du caillot.
Le sang fourni par les ventouses scarifiées ne présente pas des lésions moins constantes et moins remarquables que celles dont nous venons de parler. Les rondelles forment une masse noirâtre, mollasse, de consistance de gelée de groseilles mal cuite , rougissant fortement la main qui les touche.
La sérosité qui entoure cette masse est plus ou moins fortement rougie par la matière colorante du sang qu elle tient pour ainsi dire en dissolution; et, dans les cas extrêmes, les rondelles et le sérum ne forment quune sorte de masse demi-liquide , de magma noir tout-à-fait diffluent.
Les caractères dont nous venons de parler ont été con-
362 PHLEGMASIES ET IRRITATIONS EN PARTICULIER, statés par nous mille et mille fois, depuis douze ans passés que nous avons examiné le sang de tous les individus atteints de fièvre avec phénomènes typhoïdes, chez lesquels nous avons pratiqué des saignées générales ou locales.
. Ces caractères tranchent tellement avec ceux du sang franchement inflammatoire, qu’à la première inspection, pour peu qu’on aiL quelque habitude clinique, rien n’est plus facile que de distinguer ces deux espèces de sang ; on peut ensuite en toute sûreté, d’après cette simple inspection, annoncer si l’individu auquel appartenait le sang examiné est affecté d’une fièvre franchement inflammatoire ou d’une fièvre avec complication septique ou ty-
II serait à souhaiter que des recherches chimiques suffisamment précises et nombreuses eussent été faites sur le sang typhoïde. Celles qui méritent d’être rappelées ici appartiennent à MM. les professeurs Andral etGavarret. Elles ont appris, ces recherches , que, dans les fièvres ou plilegmasies avec phénomènes typhoïdes, la proportion de la fibrine du sang a diminué, ce qui est l’inverse de ce que les mêmes observateurs ont constaté dans les phlegmasies fébriles franches et légitimes (i).
Je ne terminerai pas ce sujet sans ajouter que, à part quelques ultra-solidistes, les médecins qui ont eu occasion d’étudier avant nous les fièvres avec état typhoïde ( adynamique de Pinel), avaient signalé, eux aussi, îles altérations du sang essentiellement semblables à celles dont nous venons de nous occuper. Prost, en particulier, ainsi que nous l’avons montré précédemment, a insisté sur ce genre de lésions (2).
(1) M. Magendie appelle sang défibriné le sang que nous désignons sous le nom de sang typhoïde. Juste sous un rapport, la cjuali/icatioii de M. Magendie né donne pas une idée complète de la lésion du sang à laquelle elle s’applique.
(2) Nous manquons encore de travaux satisfaisants sur le sang contenu
ANGIO-CARDITE TYPHOÏDE.
III. En dernière analyse, il existe donc un sang typhoïde comme il existe un sang inflammatoire ; le premier remarquable par sa fermeté, son excès de plasticité, de fibrine, etc.; le second remarquable par sa mollesse, son défaut de plasticité, de fibrine, etc., caractères spécifiques diamétralement opposés aux précédents.
Si quelque chose doit nous étonner maintenant, c'est que Pinel ait pu considérer comme purement imaginaire, et c mme inconciliable avec la vie, un certain degré de putridité delà masse sanguine. Rien n’est effectivement plus positif, plus réel que ce genre important d’affection du sang, affection qui résulte d’une sorte d’empoisonnement de ce liquide vivant par des principes putrides, comme l’ivresse proprementditerésultede l’introduction de principes al cooliquesdans le torrent sanguin. L’ivresse typhoïde, s’il m’est permis de parler ainsi, étant réellement l’effet d’une lésion déterminée du sang, le nom d’ adynamiqué imposé par Pinel à la fièvre dans laquelle ce phénomène se rencontre ne nous donne aucune idée exacte de la véritable nature du mal , et il a été créé par Pinel sous l’influence d’une idée fausse, savoir, que, dans la fièvre adynamiqué, il y a une atteinte profonde portée directement aux forces musculaires. Je dis que cette idée est fausse, car l’atteinte portée aux forces musculaires est ici subordonnée à l’état septique ou putride du sang, tandis que dans d’autres cas , comme, par exemple, celui d’une compression, d’une simple commotion cérébrale, dans lesquels cette atteinte est portée aux forces musculaires, X adynamie est vraiment directe et primitive, pourvu toutefois qu’avec nous on entende par ces mots,
dans le cœur et les vaisseaux après la mort. J’ai exposé ceux qui me sont propres en discutant plus haut la question des fièvres dites essentielles de l’ordre des adynamiques ou putrides. Je renvoie le lecteur à ce que j’ai ditalors. On y trouvera aussi les résultats des recherches faites sur l’état du sang des animaux directement soumis à l’action des substances putrides, sorte de complément des recheiches cliniques proprement dites.
forces musculaires, les forces nerveuses qui président aux mouvements musculaires.
Les vues que nous venons de présenter sur la véritable nature des phénomènes que Pinel appelait adynamiques fournissent encore une explication satisfaisante de cette particularité, savoir, que le cadavre des individus morts des fièvres caractérisées par ces phénomènes se décompose avec une promptitude remarquable. Quoi de plus naturel , en effet, que cette prompte putréfaction après la mort, puisque ce travail décompositeur avait commencé du vivant même des malades (1) !