LA IX
MÉTHODES THÉRAPEUTIQUES
L’action que ces moyens exercent sur l’économie est désignée sous le nom de médication. On donne le nom d’opérations chirurgicales aux actions thérapeutiques mécaniques ou manuelles.
Les médications et les médicaments internes ont, comme les maladies elles-mêmes, subi de nombreuses révolutions, soit sous le rapport de leur nomenclature, soit sous le rapport de leur classification.
L Ecoutons d’abord Bichat sur la question dont il s’agit, et nous comparerons sa doctrine à celles cjui régnent aujourd’hui sur le même sujet (i).
« A quelles erreurs ne s’est-on pas laissé entraîner dans 1 emploi et dans la dénomination des médicaments ! On créa des désobstruants quand la théorie de l’obstruction était en vogue. Les incisifs naquirent quand celle de l’épaississement des humeurs lui fut associée. Quand il fallut envelopper les âcres, on créa les inviscants, les incrassants, etc. Ceux qui ne virent que relâchement et tension des fibres dans les maladies, que laxum et striction, employèrent les astringents et les relâchants. Les rafraîchissants et les échauffants furent mis en usage par ceux qui eurent spécialement égard, dans les maladies, â l’excès ou au défaut de calorique, etc.
» Des moyens identiques ont eu souvent des noms différents , suivant la manière dont on croyait qu’ils agissaient : désobstruant pour l’un, relâchant pour l’autre, rafraîchissant pour un autre, le même médicament a été tour à tour employé dans des vues toutes différentes et même opposées, tant il est vrai que l'homme marche au hasard quand le vague des opinions le conduit.
» Il n’y a point eu en matière médicale de systèmes généraux; mais cette science a été tour à tour influencée par ceux qui ont dominé en médecine; chacun a reflué
(i) Sous plusieurs rapports la doctrine de Bichat en matière de thérapeutique ne diffère pas notablement de celle de Pinel.
LXX PROLÉGOMÈNES
sur elle, si je puis m’exprimer ainsi. De là le vague, lincertitude qu’elle nous présente aujourd’hui. Incohérent assemblage d’opinions elles-mêmes incohérentes , elle est peut-être de toules les sciences physiologiques celle où se peignent mieux les travers de l’esprit humain. Que dis-je? ce n’est point une science pour un esprit méthodique; c est un ensemble informe d’idées inexactes , d observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées.
» On dit que la pratique de la médecine est rebutante ; je dis plus, elle n’est pas, sous certains rapports, celle d’un homme raisonnable, quand on en puise les principes dans la plupart de nos matières médicales. Otez les médicaments dont l’effet est de stricte observation , comme les évacuants, les diurétiques, les sialagogues, les antispasmodiques, etc., ceux par conséquent qui agissent sur une fonction déterminée, que sont nos connaissances sur les autres ?
» Sans doute il est extrêmement difficile de classer encore les médicaments d’après leur manière d agir ; mais certainement il est incontestable que tous ont pour but de ramener les forces vitales au type naturel dont elles s étaient écartées dans les maladies. Puisque les phénomènes morbifiques se réduisent tous , en dernière analyse, à des altérations diverses de ces forces, l’action des remèdes doit évidemment se réduire aussi à ramener ces altérations à l ordre naturel. D’après cela chacune de ces propriétés a son genre de remèdes appropriés.
» i° Nous avons vu que , dans les inflammations , il y a exaltation de sensdnlité organique et de contractilité insensible : eh bien ! diminuez cette exaltation par les cataplasmes, les fomentations, les bains locaux, etc. Dans certaines infiltrations , dans les tumeurs blanches, etc., il y a diminution de ces propriétés ; exaltez-les par les applications de vin , de toutes les substances qu’on appelle for-
MÉTHODES THÉRAPEUTIQUES, tifiantes, etc. Dans toutes inflammations, suppurations, tumeurs de nature diverse, ulcères, engorgements , dans toute altération de sécrétions , d’exhalation , de nutrition, les médicaments agissent donc spécialement sur la contractilité insensible, etc., pour l’augmenter, la diminuer ou l 'altérer d'une manière quelconque. Autour de cette propriété se rallie tout ce qu’on nomme résolutifs , fortifiants , excitants , émollients , etc. Remarquez que ces médicaments sont de deux sortes : 1° généraux; ainsi le vin , les substances ferrugineuses , souvent les acides, etc., raniment la contractilité insensible et la tonicité dans tout le système ; 2° particuliers : ainsi cette propriété est isolément exaltée par le nitre dans les reins, par le mercure dans les salivaires , etc.
» 2° Plusieurs médicaments sont particulièrement dirigés sur la contractilité organique sensible : tels sont les émétiques, qui font soulever l’estomac; les purgatifs, les drastiques surtout, qui font fortement contracter les intestins. L’art n’emploie pas, en général, l’excitation du cœur comme celle de ces viscères : on n’augmente pas artificiellement son mouvement, comme on le fait pour celui de l’estomac dans les maladies gastriques; peutêtre un jour en sera-t-on tenté, s’il est vrai que souvent la fièvre soit un instrument de guérison; et alors il ne sera pas difficile, je crois, d’en trouver les moyens. D’autres fois nous avons à diminuer la contractilité organique sensible trop exaltée, et alors divers médicaments sont employés pour agir en sens inverse des précédents, comme pour calmer les vomissements, pour diminuer Y irritation intestinale, etc.
” 3° La sensibilité animale a aussi des médicaments qui lui sont appropriés. Or, ces médicaments agissent de deux manières : i° en diminuant la douleur dans la partie où elle a son siège, comme le font les applications diverses
PROLÉGOMÈNES
faites sur les tumeurs , les engorgements, etc.; 2° en agissant sur le cerveau, qui perçoit la douleur. Aussi toutes les préparations narcotiques, prises intérieurement, empêchent-elles de percevoir le sentiment douloureux dont la cause subsiste toujours. Il est essentiel de distinguer ces deux actions du médicament sur la sensibilité animale : elles sont absolument différentes l’une de l'autre.
» 40 Les substances médicamenteuses ont aussi leur influence sur la contractilité animale. Tout ce qui produit une vive excitation à l’extérieur, comme les vésicatoires , les frottements divers, l’urtication , etc., ranime souvent cette propriété assoupie dans la paralysie. Toutes les subsiances qui engourdissent l’action cérébrale l’empêchent d’influencer les muscles de la vie animale : lors donc que ces muscles sont agités convulsivement, ces substances sont de véritables antispasmodiques.
„ En présentant ces réflexions , je n’entends point offrir un plan nouveau de matière médicale ; les médicaments sont trop compliqués dans leur action pour être soumis , sans d’amples réflexions, que j’avoue n’avoir point encore assez faites, à une distribution nouvelle. D’ailleurs, un inconvénient commun a toute classification se présenterait ici : le même médicament agit souvent sur plusieurs propriétés vitales; l’émétique , en mettant en jeu la contractilité organique sensible de 1 estomac , excite la contractilité insensible de ses glandes muqueuses , et souvent la sensibilité animale de ses villosités nerveuses; même observation pour les stimulants de la vessie, des intestins, etc. Mon unique but est de montrer que dans f action des substances appliquées au corps pour le guérir , comme dans les phénomènes du corps malade, tout se rapporte aux propriétés vitales , et que leur augmentation , leur diminution ou leur altération sont , en dernière analyse , les buts invariables de nos méthodes curatives.
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« Quelques auteurs n’ont vu dans les maladies que force ou faiblesse, et par conséquent dans les médicaments que débilitants ou fortifiants. Celte idée est vraie en partie, mais elle est fausse quand on la généralise trop. Chaque force vilale a des moyens propres à la relever dans ses diminutions, et à la rabaisser dans ses augmentations. Certainement il n’y a pas de fortifiants et de débilitants applicables à tous les cas. Vous n’affaiblirez pas la contractilité animale augmentée dans les convulsions , comme la contractililé organique insensible accrue dans 1 inflammation; vous ne les augmenterez pas non plus par les mêmes moyens. Jamais les troubles morbifiques qu’éprouvent la contractilité organique et la sensibilité animale ne s’apaiseront par les mêmes moyens. Chaque force vitale a ses médicaments qui lui conviennent. D’ailleurs, non seulement c’est en plus ou en moins qu’elles pèchent, mais elles sont encore dénaturées. Des diverses modifications que la contractilité insensible et la sensibilité organique peuvent éprouver, naissent, dans les plaies et les ulcères, la diversité de suppuration, dans les glandes la diversité de sécrétion, dans les surfaces exhalantes la diversité d’exhalation, etc. Donc il faut que les médicaments, non seulement diminuent ou augmentent chacune des forces vitales, mais encore la ramènent à la modification naturelle dont elle s’était écartée.
» Ce que je viens de dire s’applique encore au striction et au laxum de plusieurs médecins, qui ne voient partout que ces deux choses. Ce striction peut bien s’appliquer aux phénomènes inflammatoires, le laxum aux hydropisies, etc.; mais qu’ont de commun ces deux, états des organes avec les convulsions, avec le trouble des fonctions intellectuelles, avec l’épilepsie, les affections bilieuses, etc.? C’est le propre de tous ceux qui ont une idée générale, en médecine, de vouloir ployer tous les phénomènes à cette idée. Le défaut de trop généraliser a peut-être plus nui à